Vous lancez la nouvelle adaptation d’un ouvrage emblématique de Jane Austen. Vous êtes rompus à l’exercice, vous avez vu quantité de films et de séries s’emparant des écrits de l’autrice britannique. Pourtant, cette fois-ci, la magie n’opère pas. Si vous n’aviez aucun mal à croire qu’Emma Thompson et Kate Winslet sont nées avant l’arrivée de l’électricité chez Ang Lee, quelque chose cloche dans ce Raison et sentiments 2.0… ou dans ce nouvel opus d’Enola Holmes.
Ce phénomène a trouvé un nom sur les réseaux sociaux : “l’iPhone face”. D’un seul regard, vous voilà persuadés que cette Elizabeth Bennett nouvelle génération a déjà tenu un smartphone dans ses mains, que ce Monsieur Darcy joue à la console aussitôt la saison mondaine terminée.
Comment expliquer que les productions historiques récentes n’arrivent plus à suspendre notre incrédulité ? Que se passe-t-il à Hollywood pour que chaque série ou film ait l’air d’un post Instagram ou d’une publicité pour les crèmes de jour ?
L’art du choix
Le travail sur le maquillage commence avant même le jour du tournage. Dès le développement les équipes planchent sur chaque aspect technique afin de faire éclore l’esthétique générale du projet. Dans le cadre d’une oeuvre historique, il s’agira donc de consulter d’innombrables documents afin de s’approcher le plus possible de la réalité du territoire dépeint à cette époque.
Élodie Rivage, cheffe maquilleuse ayant travaillé sur des productions d’époque, nous explique qu’il faut s’approcher le plus possible de ce qui était pratiqué par les hommes et les femmes de la période immortalisée, en prenant en compte leur classe sociale.

Les peintures, les photographies et même les statues servent de référence aux équipes qui vont ensuite faire naître une mise en beauté pour chaque personnage. Une mission qui peut s’avérer périlleuse lorsque l’on s’aventure à l’Égypte ancienne, par exemple, où des illustrations de profil sont les seuls outils à la disposition des maquilleurs et des maquilleuses.
Dans ce cas précis, comme dans tous les autres impliquant des éléments historiques, l’idée est de faire éclore un maquillage qui viendra souligner le travail des costumes et des décors pour créer un ensemble cohérent.
Vision biaisée
Il y a aussi la question de l’imaginaire collectif, la manière dont le 7e art a déjà dépeint certaines époques, quitte à biaiser nos perceptions. “Quand on pense aux années 40, on voit les pin-up américaines. Mais en France, les femmes qui avaient des tissus dans les cheveux étaient des ouvrières ou travaillaient dans les champs. C’était la guerre, donc on faisait surtout avec ce qu’il reste”.
Il s’agit donc pour les artistes du maquillage, en collaboration avec les réalisateurs, de trouver le juste milieu entre la cohérence historique, la mention de ce qui s’est déjà fait et surtout la vision artistique du metteur en scène.

Certains cinéastes misent d’ailleurs sur ces anachronismes pour dérouter le public, comme lorsque Sofia Coppola glisse une paire de baskets dans une scène de son Marie-Antoinette. Le maquillage, au même titre que la mise en scène ou l’éclairage, témoigne d’une volonté artistique. Rappelons aussi que cette cohérence historique n’était pas sans faille à l’époque, certains détails, comme les sourcils (très fins), trahissaient déjà la modernité de la production.
Le cinéma ne laisse plus de place à l’imperfection
Mais ce choix délibéré de l’anachronisme n’explique pas tout, les critiques adressées à “l’iPhone Face” sont aussi et surtout le miroir de nos sociétés qui refusent l’imperfection. Les standards de beauté ont évolué et, si l’arrivée de Photoshop inquiétait déjà du côté de la photographie et de la publicité, l’émergence d’outils d’effets visuels et de caméras toujours plus précises entraîne une mutation de l’image au cinéma et donc forcément de celles et ceux qui incarnent.

Le grain a disparu, pour toujours plus de netteté et moins de contrastes. En 2026, le cinéma se veut plus réaliste que jamais et les blockbusters adoptent une approche radicalement différente de celles de leurs prédécesseurs.
Ça se voit notamment du côté de la lumière où des sources diffuses et flatteuses sont préférées aux éclairages radicaux et tranchés qui étaient légions il n’y pas si longtemps. On illumine le visage des acteurs et des actrices pour que chaque imperfection soit camouflée, parce que les caméras numériques ne pardonnent rien.
Le grain de la peau disparaît, le maquillage répond d’ailleurs à ces exigences et devient plus floutant, nous explique Élodie Rivage. “Il y a beaucoup de réalisateurs qui tentent d’effacer les imperfections”. Elle note tout de même que la France fait de la résistance dans le domaine. “On est un peu des irréductibles. On a encore des chefs maquilleuses qui font attention à travailler la texture de la peau et à rester dans les clous de l’histoire”.

Se pose aussi la question de la médecine esthétique, qui démocratise des traits du visage irréaliste. Certaines procédures, comme le fox eyes ou les restructurations des mâchoires, uniformisent les visages.
Les tronches de cinéma ont disparu, au profit de comédiens et de comédiennes qui répondent aux mêmes critères. Sans doute parce qu’il faut faire rêver, parce qu’il faut entretenir le fantasme d’une beauté parfaite.
Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne
Ces critiques adressées au maquillage et à la coiffure dans les récits historiques semblent principalement toucher les actrices. La bande-annonce de L’Odyssée a été vivement critiquée par les spectateurs pour l’apparence d’Anne Hathaway, moins pour celle de Tom Holland ou Matt Damon.
De la même manière dans Bridgerton, c’est le maquillage de Nicola Coughlan qui était au coeur des discussions, moins la barbe arborée par Jonathan Bailey en saison 4. Pourtant, une telle pilosité n’est pas moins anachronique qu’un trait de crayon noir sur les paupières ou un contouring.

Comme bien souvent, les actrices sont sous le feu des critiques quand leurs homologues masculins y échappent miraculeusement. Un double standard qui ne s’explique pas seulement par le fait que le maquillage sur les acteurs masculins doit être invisible quand celui des femmes est moins discret. L’industrie semble d’ailleurs avoir conscience de ces disparités et de ce phénomène, des films comme The Substance tendent à interroger notre rapport à l’image et la perfection avec beaucoup de brio.
Et si c’était aussi nous le problème ?
C’est la question à un million. Quelle responsabilité ont les spectateurs dans les choix opérés par les studios ? Hollywood nous donne-t-elle à voir la perfection parce que c’est ce que nous voulons ou avons-nous été habitués à la perfection à travers ce que nous regardons ? Vous avez quatre heures.
On ne peut que remarquer que le terme “iPhone Face” renvoie à quelque chose qui a largement impacté notre rapport à l’image. Depuis l’arrivée des smartphones, il est moins question d’immortaliser un moment que de se montrer sous son meilleur jour. La démocratisation des applications de retouche, on se souvient de Facetune, a entraîné un basculement de nos perceptions de l’autre… mais aussi de nous.
Au début des années 2020, on s’inquiétait de l’impact des réseaux sociaux sur les adolescents. Aujourd’hui, il semblerait que cette mutation s’applique à tous. On ne peut qu’espérer que ce phénomène se désamorce. Mais à l’ère de l’intelligence artificielle, qui adopte elle aussi l’esthétique du lisse et de l’irréaliste, rien n’est moins sûr.
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