Sur le papier, le jeu n’avait pas franchement vocation à squatter le top des ventes sur Steam. Un cosy game où l’objectif est de vous transformer en styliste victorien, prêt à tout (ou pas) pour satisfaire ses clientes. On choisit un tissu, on pose son patron, on découpe, on assemble, on ajoute un ruban et trois boutons et tout le monde repart content. Édité par Free Lives, studio indépendant sud-africain dont la ludographie consistait jusqu’ici à démembrer des choses, le jeu revient sous un nouveau label Cozy Lives, dont l’objectif est (comme son nom l’indique) de proposer des expériences plus douces. Sorti le 21 septembre sur Steam, ce petit jeu vendu 15,47 € s’est hissé dès le lendemain à la neuvième place des meilleures ventes mondiales, devant EA Sports FC 27. Personne ne l’avait vu venir, à commencer par ses créateurs.

Le projet est né de la rencontre entre Jonathan Hau-Yoon, développeur passé par Fortnite et Terra Nil, et Sabrina Becker, passionnée de couture et d’histoire du vêtement. Le prototype déposé sur itch.io en 2025 a dépassé les 100 000 téléchargements, et la page Steam avait cumulé plus de 400 000 listes de souhaits avant même son lancement. Dix jours après la sortie, le jeu affiche plus de 96 % d’avis favorables. La France n’échappe pas à la déferlante, alors même que le jeu ne propose aucune traduction, et s’est construit sans campagne marketing.
Bridgerton avec une machine à coudre
Qui a déjà vu La Chronique des Bridgerton aura immédiatement l’impression de signer pour un roleplay de Genevieve Delacroix. Les dialogues sont bien écrits, confiés à l’autrice sud-africaine Kerstin Hall, et installent une petite comédie de mœurs jouissive, quelque part entre le salon de couture et le feuilleton mondain. La bande-son signée Meydän accompagne le tout sans jamais hausser le ton, et il y a un chat à caresser dans la boutique, comme une obligation réglementaire du genre en 2026.

Sans spoiler, sachez aussi (surtout) que le sel du jeu ne réside pas que dans votre capacité à jouer les stylistes. L’ingrédient qui a fait exploser le jeu sur les réseaux sociaux vient de la possibilité de saboter vos propres créations. Chaque commande peut être honorée avec soin ou sciemment massacrée. Tissu criard, coupe approximative, ornements d’un goût discutable, on peut renvoyer une cliente pénible avec exactement la robe qu’elle mérite, en assumant la casse sur la réputation de la boutique. La mécanique est timide, mais parfaitement intégrée, et ce peut-être ce qui la rend si intéressante.
Facile à prendre en main, beaucoup moins à maîtriser
Première bonne surprise : on comprend immédiatement ce qu’on doit faire. L’interface est limpide, les gestes sont lisibles, et l’absence de version française ne pose aucun problème, y compris quand on ne pratique pas l’anglais technique de la couture.

La maîtrise, elle, se mérite. Le jeu est documenté avec un sérieux inattendu et repose sur des règles qui feront sens chez qui a déjà manié une aiguille. Le sens du fil, par exemple : un tissu ne se comporte pas de la même façon selon qu’on y découpe une pièce dans la longueur, dans la largeur ou en diagonale, et aligner correctement les pièces du patron sur le droit-fil change la qualité du vêtement obtenu. Ajoutez le choix des matières, la gestion des chutes, le placement sur le métrage, et vous obtenez un jeu minutieux, précis, bien plus technique que ne le laisse croire son emballage pastel.

C’est là que se niche sa vraie trouvaille. Dans l’immense majorité des jeux de gestion douillets, la progression est une illusion bien huilée. Dressmaker fonctionne à l’envers. Les outils sont là dès le départ, et c’est votre compréhension du jeu qui permet la progression. Chaque commande éclaire une nouvelle subtilité du jeu, chaque couture est plus assurée que la précédente. Au final, la sensation de progression est réelle.
La boutique sert de squelette à cet apprentissage. On arbitre entre les commandes personnalisées, exigeantes mais lucratives, et les pièces prêtes à vendre qu’on expose en vitrine. Chaque livraison rapporte de la réputation et des pièces, qui ouvrent de nouveaux patrons, de nouveaux tissus et une clientèle aux goûts de plus en plus pointus. Sans qu’on s’en rende vraiment compte, les heures passent à mesure qu’on perd le fil du temps.

Prix et disponibilité
Dressmaker est disponible depuis le 21 septembre 2026 sur Steam au prix de 15,47 €. Le jeu tourne sous Windows et macOS, et fonctionne sur Steam Deck malgré des défauts d’affichage qui vous feront vite repasser sur grand écran. Pour le moment, il n’existe qu’en anglais. Des versions mobiles et Nintendo Switch sont également prévues, sans calendrier précis.
Dressmaker est, sans aucun doute, la bonne surprise de cette rentrée, mais pas seulement pour son aspect cosy. Son sujet n’est pas tant la détente que l’apprentissage d’un métier, avec une prise en main immédiate, une exigence technique réelle et une progression qui appartient entièrement à la personne qui joue. L’ambiance est délicieuse, la gestion de boutique donne un cap clair, et la possibilité de saboter certaines clientes désagréables ajoute ce grain de perfidie qui manque à la plupart de ses concurrents. On y retourne volontiers.