Chronique du WE : Focus Attack

Chronique

Par Lâm le

Cette semaine dans la Chronique du Week End, un sujet simple (et funky) et tabou : La concentration. Je n’en dis pas plus, rendez-vous dans la suite.

Chess Player


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Petite question : dans quelles conditions lisez-vous cette chronique du Week-End ? Dans les transports, via votre smartphone ? Pendant qu’une vidéo Youtube se charge ? Tout en chattant avec une copine ? Sachez juste que j’ai écrit cette chronique dans un TGV, sans Internet, sans rien d’autre. Car nous parlons aujourd’hui de concentration.

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//UN OCEAN DE FENETRES

Le web et les cultures numériques ont apporté avec leur avènement une bénédiction et une malédiction. La première est une accélération et une démocratisation ultimes des informations, des connaissances, du partage. L’autre, comme le frère maudit, en découle : dans cette opulence de choses et d’intérêts, nous perdons pied et focus. Plein de détails témoignent autant que des grandes théories :

Combien d’onglets avez-vous d’ouverts dans votre navigateur ? Combien de fenêtres de navigateur sont ouvertes ? Combien de types de navigateurs sont ouverts ? Et combien d’applications de type client mail, client chat, musique, navigateur et compagnie sont ouverts derrière tout cela ? Oui, sûrement beaucoup. J’ai compté ces derniers jours, et la liste m’effraie à sa simple lecture :

– Un Chrome avec mails, Facebook et GoogleDocs (7 tabs)
– Un chrome avec RSS et liens rigolos, des vidéos et des articles mis de côté (tellement de tabs que je ne lis plus le titre)
– Un Firefox pour le debugging et l’add-on permettant de télécharger des vidéo youtube (3 tabs)
– Spotify
– TweetDeck, rafraichissant 6 colonnes de Tweets et une colonne de Facebook.
– Pidgin pour le chat, entre 4 et 5 chats
– Un traitement de texte
– Entre 3 et 6 fenêtres de navigateur/finder
– Adobe Bridge
– Adobe Photoshop
– Adobe Lightroom
– VLC

Voici mon environnement de travail type, rien d’exceptionnel. Parfois, un jeu attend en tâche de fond. Dans ces conditions, comment se concentrer ? Comment rester focus et dédié à 100% sur une tâche ? 90%, même ? Je vous le dis tout de go : j’ai depuis longtemps perdu cette capacité à me concentrer.
Car la liste ci-dessus est encore plus parlante si je me remémore une liste type d’il y a 5 ans, bien plus réduite. Nos ordinateurs faisaient tourner moins choses par manque de puissance, l’onglet de navigateur ne nous avait pas encore effleuré l’esprit… Plus le temps passe et plus j’étale en simultané mille fenêtres. Et plus je dilue mon attention.

Et certains d’entre vous, sûrement comme moi, se retrouvent aujourd’hui à passer un temps fou à cliquer sur tous les onglets pour voir ce qu’ils contiennent déjà, à faire du serial alt-tab, réduire, agrandir les fenêtres. Nous sommes riches et perdus.

Lorsque je regarde ma copine, je suis admiratif. Maquettiste dans la presse magazine, elle enfourne son casque audio, ouvre InDesign et carbure dessus sans sourciller. Pour moi, c’est comme de l’apnée. Et lorsqu’elle m’avoue en culpabilisant « bon, je check parfois mes mails, ils sont en tâche de fond », je tombe des nues. Les gens qui travaillent à l’ancienne sont devenus mes idoles.

Depuis quelques temps donc, ce retour au monotâche fait fantasmer beaucoup de personnes qui se sont un peu trop laissées emporter par l’euphorie de la culture ordi. Comme une Lindsay Lohan du clic, j’ai cherché à m’en sortir – et j’ai trouvé des réponses (pas comme Lindsay).

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//LA BEAUTE DU MONOTACHE

Comment travailler sur une fenêtre sans mécaniquement checker Twitter ? La question m’obsède. Car parfois, je me regarde et je vois ma tête se tourner vers une fenêtre, exprimer un besoin physique de cliquer sur mon client Twitter. Physique, mécanique, névrotique même si je l’ai regardé il y a 20 secondes à peine. Je suis un junky. Et voici ma detox personnelle :

– La méthode dite du (10+2)*5
Découverte récemment via… Un tweet m’étant adressé, ce grand classique des méthodes anti-procrastination fonctionne à merveille. Pour les gens dissipés, glandeurs, dotés d’une concentration digne de Doris dans Nemo, elle est en plus assez ludique. En gros, on se cale un tempo via un chronomètre et une liste de tâches.
Le but est d’accomplir et de se concentrer sur UNE SEULE tâche pendant 10 minutes. C’est court et cela limite la montée de « tiens, c’est quoi ce lien ?« , inévitable.
Une fois la tâche accomplie, on s’accorde 2 minutes où l’on fait ce que le l’on veut : surf, vidéo, clope, vous choisissez. Et ensuite, on repart sur une nouvelle tâche de 10 minutes. Le tout 5 fois, ce qui donne pile-poil une heure.

Si on a accompli la tâche en moins de 10 minutes cependant, on ne s’accorde pas plus de temps libre, ou l’on ne tente pas de caser une autre tâche dans le temps restant. Il est important de s’accorder ces 2 minutes de poulet sans tête et de relancer le chrono à 10 minutes, pas une de plus !
Cela paraît un peu limitant, mais cette méthode se révèle vraiment très bien calibrée : on peut quasiment tout faire en 10 minutes, c’est assez impressionnant lorsque l’on s’y met. Le saucissonnage du travail se marie très bien avec le flux constant de tentations. Et un gros dossier ou mémoire qui prend une journée se vit mieux si l’on effectue des sauts de puce, 3 paragraphes par 3 paragraphes bien calibrés.

– Le deuil de la culture totale
J’en parlais lors de la chronique sur l’art et la manière de disparaître, mais il est aujourd’hui important de se couper de toute une partie de l’information. Ne pas lire tous les RSS d’un site. Ne pas remonter systématiquement sa timeline Twitter pour être sûr d’avoir bien tout lu. Ne pas répondre sur Twitter.
C’est très frustrant au départ, car on a l’impression qu’on va louper un lien ou une info vraiment cool dans le tas. Et l’on en vient à culpabiliser. Laissez-moi vous le dire tout de suite : c’est vrai. Et ce n’est pas grave. À force de vouloir tout lire, tout savoir et tout rafraîchir, on ne fait plus rien. Redevenons humains.

– Les bonnes applis
Dans ce courant de pensée, des studios développent des logiciels ouvertement sobres, dépouillés et totalisant votre écran pour retrouver le plaisir de se plonger dans une tâche, une seule. Le plus connu d’entre eux est sans doute Ommwriter, un traitement de texte réduit à sa plus simple expression, mais tellement agréable à utiliser. En plein écran sans aucune autre information que votre texte, doté de musiques relaxantes et d’un son de clavier rendant l’écriture un poil ludique, Omm a tout de suite trouvé son public et adressé à un des grands maux de ces dernières années une réponse simple : faisons bah, simple.
Un second projet vient également de voir le jour sur iPad : iA Writer joue la carte de la beauté nue (ses typos sont spécialement conçues pour relaxer et concentrer l’utilisateur) et fonctionne à merveille : avec un clavier, l’iPad devient une machine à écrire nomade géniale.
Un bât blesse cependant : on attend l’équivalent sur PC, Android et compagnie. Comme si les Apple users étaient les gens les plus dissipés ? Tuuut, c’était une petite boutade trollesque, n’allez pas checker un forum et restez concentrés, restez avec moi.

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//ALORS… JE DISAIS QUOI, DEJA ?

Que cela marche. J’écris cette chronique dans un train, avec un casque, avec Omm Writer, sans aucune application ouverte, sans le net. Restons honnêtes tout de même : si j’avais eu la possibilité de capter le Wifi, il aurait été dur de résister à une connexion, « juste pour voir, juste pour checker un truc ».

Mais je suis formel : c’est un plaisir d’écrire, de travailler dans ces conditions. D’ailleurs, cette Chronique du WE ne comporte aucune image, aucun lien et les plus attentifs d’entre vous l’auront remarqué, le style est plus fluide, serein. Je ne sais pas si vous aimez, mais je terminerai sur cette question : avez-vous lu cette Chronique d’une traite, sans rien faire ou regarder d’autre, sans vous forcer ? Si oui, vous êtes sains. Si non, vous êtes comme moi et vous allez tout de suite me tester les méthodes énoncées plus haut. À dans 10 minutes.

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  • OmmWriter
    Writer for iPad
    Procrastination Hack : (10+2)*5
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    “Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”