Chronique du WE : Le jour où l’Egypte a disparu d’Internet

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Par Lâm le

Une chronique chaude cette semaine : partons pour l’Egypte ce pays jusqu’alors connu pour son histoire et qui entre une nouvelle fois dans l’histoire… Comme le premier pays ayant littéralement disparu d’Internet.

Derrière cette impressionnante censure se cache la grande bataille du net qui se dessine à l’horizon. Explications et point de vue dans la suite.

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// IRAN ET FAIL WHALE

Je ne sais pas si vous avez bien saisi ce qu’il s’est passé ces derniers jours : un pays a été rayé de la carte d’Internet. Comme une planète a été rayée de la galaxie par l’Etoile de la Mort. Pouf pouf, en quelques instants. Un évènement abrupte et à contre-pied de l’image que l’on se fait d’Internet.

La vision classique se résume ainsi : réseau global, total et interactif, Internet a vite été associé à un espace de liberté. Amusant destin pour projet de communication militaire en temps de guerre ! Les exemples sont nombreux mais mais il faut bien réaliser que les troubles et soulèvements populaires récents au Moyen-Orient ont été la plus massive et spectaculaire illustration ET mise en contradiction de cette image.

Cela a débuté en Iran, avec le scandale des élections truquées contestées de 2009 : devant les mises en doute sur la véracité des résultats, le président réelu Mahmoud Ahmadinejad bloque très rapidement les réseaux téléphoniques, les sites d’opposition et autres Facebook pour minimiser la grogne. Mais il oublie Twitter, le réseau encore peu connu en Iran à cette époque.
Les bloggers, journalistes et opposants iraniens vont alors se jeter sur le réseau de micro blogging et raconter au monde ce qu’il se passe dans leur pays fermé, 140 signes par 140 signes. Les médias occidentaux complètement bloqués sur place  et jusqu’alors impuissants, ont enfin trouvé leur seule source d’information (et leur limite).


Le phénomène prend une telle ampleur que l’administration d’Obama va demander à la start-up californienne d’annuler sa mise hors ligne prévue de longue date pour une refonte technique du service. Un première dans l’histoire d’Internet.

La fameuse phrase “La Révolution ne sera pas télévisée, elle sera Twitterisée” est née.

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//LA TUNISIE ET SON KIT DE HACKING ANONYME

Au début de l’année, c’est la Tunisie qui a connu sa Révolution de Jasmin, les 23 années de pouvoir abusif du clan Ben Ali semblant leur avoir largement assez couru sur le ciboulot. Comme prévu, manifestants et opposants s’organisent via Internet et le gouvernement tente d’en bloquer les principales plaques-tournantes.
C’est ici qu’une nouvelle donne va se déployer. Elle s’appelle Anonymous et  se présente comme un groupe ouvert et sans hiérarchie de hackers répartis à travers le monde. Le terme de “hacker” est un peu limite, comme le concept de total anonymat et de non hiérarchie (évidemment, qu’il y en a), mais ce groupe, dérivé de certains membres actifs et malicieux du célèbre imageboard 4chan, prend de l’ampleur.
Après quelques “farces” à grande échelle (renverser des résultats de concours, mettre le bordel sur Youtube, attaquer l’église de Scientologie), le collectif se dote d’une conscience. Lors de l’affaire Wikileaks, Anonymous a ainsi fait tomber les sites de marques ayant puni l’organisation de Julian Assange, comme Paypal ou MasterCard qui avaient coupé les comptes du site.

Le lien avec la Tunisie ? Beaucoup affirment que c’est l’un des “câbles” diplomatiques révélés par Wikileaks et mettant en cause le gouvernement Tunisien qui a fait monter la grogne dans le pays, avant que l’immolation d’un jeune vendeur tunisien ne lance définitivement le soulèvement. Devant les mesures de censure (médias, principaux sites et réseaux sociaux) du gouvernement, Anonymous va lancer un programme de resistance : Opération Tunisia

When the powerless are shut out of the media, we will make the media irrelevant”

En plus de jouer à “touché / coulé” à coups de ddos avec les sites du gouvernement, le groupe va également diffuser des techniques de défense et de contournement des blocages d’accès au net aux bloggers et journalistes locaux. Sur le net, la victoire est clairement du côté des opposants, qui arrivent au final à communiquer au monde et s’organiser entre eux via le réseau et ce, malgré les efforts de censure du gouvernement.

Les cas de l’Iran et de la Tunisie montrent ainsi de manière spectaculaire le poids et l’importance critiques qu’Internet revêt désormais pour la liberté d’expression, qu’elle soit en temps de guerre ou même en temps de paix.
Il est très important de ne pas oublier que ces deux cas on largement fait basculer le débat, en le radicalisant. Nous allons voir ceci avec les évènements enEgypte, qui enflamment l’actualité depuis 10 jours.

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//EGYPT IS NOW OFFLINE

Officiellement, cela a débuté le 25 Janvier. En écho aux évènements tunisiens, l’Egypte est en train de faire tomber son président Hosni Moubarak de la même manière : soulèvement dans les rues (dont la place Tahrir est l’épicentre) et guerilla sur le net. Cet air de déjà vu va cependant prendre une tournure unique : le 27 Janvier, les pontes égyptiennes décident de purement et simplement couper le pays du  reste monde : médias, téléphone et pour la première fois dans son histoire, tout Internet. Cela paraît dingue ? Non, ce fût même très simple.

Le gouvernement a tout bonnement ordonné aux quatre fournisseurs d’accès égyptiens de couper toute connection à l’internationale – sans toutefois affecter la fibre reliant l’Europe et l’Asie. Link Egypt, Vodafone/Raya, Telecom Egypt et Etisalat Misr ont ainsi laissé leurs abonnés dans le noir total : particuliers, banques, écoles, hôpitaux, administrations… Le 27 Janvier est le jour où un pays a purement et simplement disparu de la grande matrice mondiale du net.

(Source : Arbor Networks)

Une coupure totale, brutale et historique. Et là, les twittos égyptiens n’ont pas vraiment apprécié la mesure gouvernementale. Plus sérieusement, cette coupure fait écho aux actions des gouvernements iraniens et tunisiens, un écho en forme d’escalade à la radicalité : ce coup-ci, plus de twitter, de contournement possible ou d’aide de gentils hackers de l’extérieur.

Cinq jours et 65 millions d’euros de perte plus tard, les réseaux de télécommunication sont en train de revenir dans le pays. Mais le traumatisme dépasse largement les frontières égyptiennes : pour la première fois, le monde vient de voir la fragilité d’Internet en face.

(bonus interlude : les évènement égyptiens expliqués avec Indiana Jones, aussi ludique qu’utile)

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//ETRE UN WEB LIBERE, TU SAIS C’EST PAS SI FACILE

La spectaculaire censure du gouvernement de Moubarak ne s’est pas faite via un gros coup de hacking. D’après les spécialistes, la manière dont les ISP ont fermé progressivement et chacun à leur rythme l’accès au net montre que cela a été fait à l’ancienne : avec un bon coup de pression au téléphone.

(source : Renesys)

Le “coup d’état” est une technique connue, classique, éprouvée. Proclamer un état d’urgence, un couvre feu national, une gérance militaire est inscrit dans les lois de beaucoup de pays, même les plus “libertaires”. J’ai discuté pendant des heures hier soir avec un ami (d’où le retard de cette chronique, ahem) sur la possibilité qu’un tel black out se produise un jour chez nous, en France. Il me réfutait : “Non mais attends, on est en France, c’est im-po-ssible qu’une telle chose arrive, on trouvera un moyen de se débrouiller en plus !

Je lui retourne alors le débat qui se joue aux Etats-Unis depuis l’année dernière, portant sur l’existence et la mise en place d’un “kill switch” d’Internet, capable de le couper totalement et immédiatement en cas d’urgence et ce, sur la seule volonté du Président en place. Une sorte de nouveau gros bouton rouge.

Le concept nous paraît généralement aberrant pour deux raisons :

1. Internet aurait été crée et conçu pour résister à toute forme de blocage émanant d’un point central.
2. Internet véhicule depuis 15 ans l’image d’un grand far west incontrôlable et invincible.

Et pourtant, il faut juste regarder les choses en face : en France comme dans de nombreux pays, Internet est dépendant d’un nombre réduit de fournisseurs d’accès. Je citais les 4 f.a.i égyptiens, mais en avons nous beaucoup plus en France ? Non. Si un jour J, dans un cas extrême, notre président de la République invoque la sûreté d’Etat lors de 4 coups de fils à 4 PDG, cela peut aller très vite : quel pourcentage d’internautes représentent Orange, Free, SFR et Bouygues ? Bah oui.

Je pourrais parler du cas Canadien qui vit en ce moment une crise, puisque le plus gros opérateur, Bell, est en train de forcer ses utilisateurs ET ses concurrents à revenir vers une offre limitée en bande passante. Et après, on pense que les choses ne peuvent pas dégénérer rapidement ?

J’extrapole évidemment, mais le but ici est de bien réaliser qu’Internet est une chose très fragile, que l’on peut faire tomber très vite et finalement, assez facilement. Ceci est d’autant plus vrai en regard de la réalisation du “kill switch” américain, mais également des lois comme Loppsi, adoptée en France l’année dernière. Sous prétexte de lutter contre la pédophilie sur le net, elle permet, via des moyens radicaux (mouchard informatiques, filtrage, fichier commun) de faire fermer un site sans passer par une décision de Justice. Evidemment, le texte de la loi s’élargit à “tout site soupçonné d’héberger du contenu illicite”. Vous et moi comprenons déjà la grande “flexibilité” de ces termes, si on les utilise à son avantage…

Dans un sens, Internet se fragilise à mesure qu’il monte en puissance. Et la course à la régulation des gouvernements de tous les pays est logique. Avec les conséquences livrées en bonus dans le pack.

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//VERS UN EMPIRE CONTRE UNE RÉBELLION

Restons un peu en France. On parle de Loppsi, mais également et bien sûr d’Hadopi, dont vous aurez entendu parler en long, en large et de travers (de la gorge). L’une des conséquences de cette loi est assez radicale (et on les avait pourtant bien prévenu) : par la repression, le gouvernement, en voulant éradiquer les pirates, est en train d’éduquer les internautes à devenir de meilleurs pirates. Les chiffres récents le montrent : non seulement le piratage n’a pas vraiment baissé, mais il s’est déplacé du Peer 2 Peer vers des solutions plus “sécurisées” et rapides : streaming, direct download et newsgroup montent en flèche.

Et tout comme Anonymous diffusait des kits de hacking au tunisiens, les tutoriaux de contournement d’Hadopi pour tous sont légions. Les notions de cryptage et VPN sont désormais dans les discussions du tout venant et non plus des seuls utilisateurs avancés. Quand je reçois des mails de parents de copains me demandant comment “passer par un autre pays pour regarder des séries sans se faire attraper par Hadopi”, je me dis que nous nous dirigeons inexorablement vers une radicalisation du net, même pour le grand public.

Je vous parle d’Hadopi pour vous parler de la grande bataille entre liberté et régulation, anarchie et contrôle. Que ce soient les révolutions au Moyen Orient où les lois en Occident, nous nous dirigeons vers deux visions toujours plus radicales et antagonistes :

– D’un côté, un réseau sécurisé, contrôlé.
– D’un autre, un réseau libertaire, hors de tout contrôle.

Aujourd’hui, Internet mixe les deux tant qu’il le peut, mais demain ?

Imaginons-nous en 2015, un terme assez proche : le gouvernement français élargit les portées Loppsi 2 et Hadopi 3, pour “accentuer” la lutte contre pirates et cyber-délinquants. Une partie active et libertaire des internautes décide en réaction de monter un réseau parallèle, en agglomérant un ensemble de bornes WiMax 2 d’une portée que 2 à 5 kilomètres chacune (j’invente, hein, c’est 2015). En quelques semaines, un réseau parisien indépendant est monté, puis se relie à Lille, Strasbourg, Lyon. Nice fait déjà le pont avec le nord de l’Italie.
A la manière d’Anonymous, un regroupement d’internautes comme vous et moi est ainsi guidé, invité à acheter et déployer sa borne / routeur, quittant ainsi la grille du net “officiel”. Dans les faits, de nombreux réseaux parallèles, privés et hors de tout contôles pourraient ainsi exploser les prochaines années, portés par le progrès technologique (la borne Wimax coûtera alors une misère, comme une borne Wifi aujourd’hui) et la guerre d’un contrôle du net classique prenant des ampleurs inimaginables aujourd’hui.

Je ne suis pas spécialement parano, je me souviens juste de discussion en 2007 avec des amis : “nan mais c’est impossible, inconstitutionnel même, de contrôler ce que nous faisons sur Internet ! C’est un droit inaliénable, on est France quand même.”
Résultat ? En 2011, Hapopi et Loppsi sont des réalités et Hadopi 3 est dans les tuyaux. Alors en 2015, l’hypothèse d’un “Internet de l’Empire” contre des “Réseaux de Rébellion” est loin d’être farfelue. Les plus anciens d’entre vous peuvent déjà invoquer la grande époque des “radios-libres“…

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//INTERNET, SI FORT ET SI FRAGILE

Evidemment, cette chronique ne s’étale pas : pas sur les nombreux pays sans net, pas les pays où le net est traditionnellement censuré, pas la question du “net est-il juste une nécessité de pays développés” etc. Sinon, on y passerai la semaine. Recentrons-nous sur Internet, sa dimension, son avenir.

Vers où allons-nous ? Une radicalisation probable d’Internet, ou de ses successeurs. C’est une évolution assez logique et inévitable, tant ce réseau dépasse son statut de média riche. C’est une force incontrôlable, c’est une nation transnations, c’est une plate-forme des possibles, une cour des miracles globale. Au delà de nos préférences pour un Internet plus contrôlé ou totalement libre, il faut bien comprendre que sa dimension représente aujourd’hui un danger pour beaucoup et un formidable potentiel pour beaucoup d’autres. Il y aura un affrontement inévitable, puis un split. La schizophrénie à ses limites.

La puissance de projets comme Anonymous (dont il faudra reparler lors d’une chronique dédiée). Les velléités de contrôle des entreprises et des gouvernements. Les velléités de liberté totale d’une partie des internautes. La montée en puissance du concept de réseaux parallèles, la fragilisation du concept de réseau unique et global. Colosse aux pieds d’argile, Internet a montré ces derniers mois toute sa puissance et toute sa fragilité. Une bonne manière de nous rappeler à tous les contours et les limites de cette entité qui paraissait si floue, infinie et non finie jusqu’alors.

Pour terminer sur l’Egypte, notre sujet de départ, je laisse le mot de la fin à l’animateur et (brillant) humoriste Conan O’Brien, qui a tout compris : Bien utilisé, Internet est aussi un outil anti-révolution sacrément pratique pour tout gouvernement. Faut juste pas le couper.

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Bonus :

Chers lecteurs. Il est toujours et de plus en plus plaisant de découvrir vos commentaires durant le week-end et de s’y confronter. Dorénavant, les meilleures réflexions, qu’elles soient aussi courtes qu’une phrase bien envoyée ou longues comme une mini-dissertation, seront ajoutées à la fin de chaque chronique pour l’enrichir.

A vous de jouer !

Martouf (com #9) parle d’un beau fail au Luxembourg :

ça me rappelle un ami qui bosse au p&t luxembourgeois qui me disait que tout le réseau de communication du grand duché passe par les p&t, et ben un jour pour pas se déplacer un type d’astreinte a demandé à un agent de sécurité par téléphone de reseter une alarme a sa place, et bien sûr le pauvre gars a pousser sur le mauvais bouton, bref tout le pays s’est retrouvé sans internet, téléphone etc pendant 4H. Et ça sa date d’il y a 3 ans a peut-près je crois. faut pas rêver le réseaux est virtuel mais ça passe pas par 50 infrastructures différentes en vrai, c’est pas compliqué de débrancher la prise!

Franck Mée (les numériques) apporte un éclairage important sur le pouvoir du Président

Au fait, pour ceux qui disent qu’en France, personne peut demander aux FAI de couper le net : «Lorsque les institutions de la République […] sont menacées […], le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances». Constitution de 58, article 16.
Ce n’est que 30 jours plus tard et sur saisine des Assemblées que le Conseil Constitutionnel est invité à dire si «les mesures» sont encore justifiées.
Dans le cas qui nous occupe, il est évident que «les mesures» peuvent inclure l’ordre exprès aux FAI de fermer les tuyaux

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“Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”