Lima : « Mon expérience sur Kickstarter : de 2 geeks à 22 emplois »

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Par Gregori Pujol le

A l’occasion de l’arrivée de Kickstarter en France, Séverin Marcombes, fondateur et CEO de Lima revient sur son expérience avec la plateforme qui leur a permis de lever $1.2 million pour leur projet Lima.

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Au commencement, deux geeks, fraîchement sortis d’une école d’ingénieur, qui veulent monter une entreprise.

Gawen et moi (Ndlr: Séverin Marcombes) avons une idée un peu folle : n’importe qui doit pouvoir prendre son ordinateur, son smartphone ou sa tablette et toujours retrouver l’intégralité de son univers, sans avoir rien à faire. Derrière cette vision, il y a de sérieuses contraintes techniques : limite de taille de nos appareils, coordination de plateformes et de marques différentes, synchronisation de fichiers en temps réel derrière des configurations réseaux multiples, etc. Nous les taclons une à une jusqu’à arriver à un obstacle de taille : pour continuer le développement de notre start-up, nous avons besoin de produire un lot de 1000 appareils.

Où trouver l’argent pour financer ce premier lot ? Nous nous tournons naturellement vers des investisseurs à qui nous expliquons que pour construire le prochain Apple, nous avons besoin d’un peu d’argent. L’accueil est jovial mais la réponse est définitive : vous êtes sympas les gars, mais nous ne pouvons pas vous donner de l’argent sur votre simple bonne foi. “Vendez-en donc 1000, et ensuite nous verrons !” Le problème, c’est que ces 1000 appareils, nous ne les avons pas encore. Le serpent se mord la queue.

Vendez-en donc 1000, et ensuite nous verrons !

J’avais entendu parler de Kickstarter, la plateforme de crowdfunding qui faisait fureur outre-Atlantique. Nous avions vu Pebble passer du statut de petite start-up australienne à phénomène international en quelques semaines grâce à une campagne record. Le principe est simple : vous expliquez votre produit, et si les gens y croient, ils peuvent faire un don en l’échange d’une contrepartie?—?souvent le produit lui-même?—?qu’ils reçoivent lorsqu’il est prêt. Les contributeurs bénéficient d’un tarif très préférentiel, et surtout rejoignent une aventure. Jusqu’à l’arrivée du produit, ils sont tenus au courant des coulisses du projet?—?ses réussites, mais aussi ses obstacles et difficultés.

Nous nous rendons compte que Kickstarter nous permettrait de répondre à nos deux objectifs: positionner d’emblée notre innovation sur le marché américain, essentiel dans le développement d’une innovation informatique comme la nôtre, et surtout financer nous-mêmes notre première production sans passer par des investisseurs, tout en prouvant que notre produit suscite de l’intérêt. C’est décidé : nous allons lancer une campagne sur Kickstarter.

Nous préparons pas moins de 21 versions de notre page Kickstarter, tout en déclinant 19 versions différentes du scénario de notre vidéo.

Nous nous enfermons dans une cave pour travailler pendant de longs mois sur l’exécution du projet: Gawen se concentre sur le peaufinage de notre prototype, pendant que je construis notre positionnement et notre message marketing. Nous testons nos messages des centaines de fois, répétant à n’en plus finir notre pitch avec mille et une variations jusqu’à trouver la formule qui fait mouche. Nous préparons pas moins de 21 versions de notre page Kickstarter, tout en déclinant 19 versions différentes du scénario de notre vidéo. Nous sommes alors 2 à travailler en permanence sur le projet, aidés ponctuellement par quelques amis. Nous n’avons qu’une seule chance : il faut tout donner.

Après ces mois passés à manger des noodles, le grand jour arrive ! Notre campagne est prête. Nous avons besoin de $69,000 pour financer le premier lot de 1000 appareils, soit grosso modo 1000 donateurs. Si nous n’atteignons pas cet objectif, l’argent est rendu aux contributeurs. A ce moment-là, nous ne savons pas du tout combien nous pouvons espérer récolter : nous n’avons que la conviction que notre produit est révolutionnaire. Conviction qui n’est pour le moment partagée … que par Gawen et moi-même. La veille du lancement, nous avions décidé que notre campagne Kickstarter se ferait finalement sur 60 jours, de peur de ne pas récolter les fonds nécessaires dans les 30 jours recommandés.

A ce moment-là, nous ne savons pas du tout combien nous pouvons espérer récolter : nous n’avons que la conviction que notre produit est révolutionnaire.

Nous lançons officiellement la campagne sur Kickstarter, puis descendons au sous-sol d’un bar où nous avons organisé une petite fête de lancement. Au sous-sol, il n’y a évidemment pas Internet. Quelques amis remontent fumer dehors et reviennent éberlués : il y a déjà plusieurs milliers de dollars récoltés ! Nous ne savons trop s’ils se moquent de nous ou s’ils sont sérieux. Mais quand nous remontons, nous n’en croyons nous-mêmes pas nos yeux : la campagne s’emballe. En moins de 12h, nous récoltons la somme nécessaire pour financer la production. Et cela continue à grimper.

Pendant les deux mois de la campagne, nous sommes sollicités partout: sur des sites “geeks”, mais aussi sur des sites grand public comme le Huffington Post aux US. En moins d’une semaine, nous nous faisons attaquer par une autre entreprise sur notre nom: nous avons 48h pour en changer, ou Kickstarter coupe notre campagne. Qu’à cela ne tienne, nous nous renommons sur le champ “Lima”. Des milliers de commentaires s’accumulent sur notre page et en messages privés : nous passons notre temps à y répondre sans lever la tête du guidon.

Et arrive la date de fin, avec ces chiffres que nous n’envisagions pas dans nos rêves les plus fous : nous avons récolté 1.2 million de dollars, grâce à 12 840 personnes venant de plus de 138 pays. Nous sommes les premiers Français à récolter plus d’un million de dollars sur une plateforme de financement participatif. En voyage à San Francisco, un barman nous interpelle en voyant nos documents de travail: “Ne me dites pas que vous êtes les mecs de Lima !? Regardez tout le monde ! Ce sont les fondateurs de Lima !”. Nous sommes contactés par des centaines d’acteurs à travers le monde, depuis un opérateur australien jusqu’à plusieurs grands groupes de la Silicon Valley.

Passée l’euphorie du moment, vient le moment fatidique où nous devons évaluer la qualité de notre prototype face à la réalité qui l’attend. Faire une campagne Kickstarter aussi appréciée est une vraie responsabilité. Nous n’avons plus 1000 geeks à livrer, mais 12,840 personnes de tous types. Face à autant de support, pas question donc de livrer un produit de laboratoire ou une première version expérimentale. Il nous faut retravailler sur notre prototype pour le rendre plus rapidement robuste et utilisable sans souci par n’importe lequel de nos contributeurs. C’est évidemment ce que nous avions prévu, mais cette fois-ci nous devons le faire tout de suite : livrer un produit au niveau d’exigence du grand public dès la première version.

Nous n’avons plus 1000 geeks à livrer, mais 12,840 personnes de tous types.

Nous retravaillons sur notre roadmap de développement, en prenant en compte les efforts de maintenance et de relations client nécessaires pour délivrer la meilleure expérience possible à une communauté de contributeurs maintenant plus grosse d’un ordre de grandeur. Grâce à l’argent récolté, nous pouvons embaucher une équipe pour que le produit final soit aux plus hauts standards, tant au point de vue technique qu’au point de vue expérience utilisateur et design. L’équipe grossit peu à peu et Lima compte désormais 22 employés, tous à la pointe dans leur domaine. L’élan du Kickstarter nous permet également de lever des fonds auprès d’investisseurs traditionnels qui décident de s’associer au projet pour renforcer l’équipe et accélérer sa commercialisation après cette première preuve de bonne réponse du marché.

Un an et demi après le début de notre campagne: où en sommes-nous et quel regard portons-nous sur Kickstarter ? La route n’a pas été de tout repos depuis: je ne peux pas tout raconter au risque d’écrire encore des pages et des pages mais nous avons eu des mésaventures tant au point de vue de la production du boîtier du Lima qu’au niveau du logiciel, dont la refonte a pris plus de temps que prévu, entraînant un gros retard par rapport à ce que nous avions prévu. Pourtant, plus que jamais je suis fier de ce que nous avons accompli.

Un an et demi après le début de notre campagne: où en sommes-nous et quel regard portons-nous sur Kickstarter ? La route n’a pas été de tout repos depuis…

Nous avons déjà livré plus de 1000 de nos soutiens sur Kickstarter : ce ne sont pas des clients, ce sont de véritables soutiens qui testent Lima, repèrent les failles du produit, suggèrent des améliorations et nous encouragent à toujours aller plus loin. Nous sommes presqu’à l’arrivée (l’ensemble des contributeurs seront livrés d’ici fin juin), et chacune de ces 12 840 personnes aura participé à la réussite du projet.

N’ayons pas cependant une vision naïve d’une campagne sur Kickstarter: derrière le chiffre qui brille se cache d’énormes responsabilités, souvent pas de bénéfice, et une exposition aux concurrents qu’il ne faut pas sous-estimer (certains visuels dont nous étions particulièrement fiers se sont subitement retrouvés à peine retravaillés sur le site de grandes entreprises américaines). Mais cette rampe de lancement permet de se retrouver dans la cour des grands, où le combat est rude aussi mais où le jeu vaut la chandelle, surtout quand l’on est sûr de sa vision. Depuis que nous livrons, nous passons à cette nouvelle phase, mais jamais nous n’y serions arrivé aussi vite sans Kickstarter.

Depuis que nous livrons, nous passons à une nouvelle phase, mais jamais nous n’y serions arrivé aussi vite sans Kickstarter.

Depuis, beaucoup de start-ups proches de nous se sont lancé dans l’aventure: Giroptic, Prizm, Prynt, etc. Plusieurs ont déjà réussi à dépasser notre record ! Chaque campagne réussie m’emplit de joie.

Alors que nous faisions figure de pionnier, l’arrivée de Kickstarter aujourd’hui en France est un pas majeur dans l’ouverture de l’innovation à tous. Là où nous avons du subir un tas d’étapes rébarbatives et chronophages pour faire une campagne (société aux Etats-Unis, compte en banque américain, représentant américain sur place, etc.), les petits Frenchy vont pouvoir se concentrer sur le plus important.

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