Qui veut la peau d’Edward Snowden ?

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Par Elodie le

Depuis quelques jours, des articles sortent mettant en cause Edward Snowden et le rôle joué par l’ex-agent de la NSA. Des articles critiques et critiquables, tant sur les faits annoncés, que sur le manque évident de preuves. Le dernier, paru dimanche dans le Sunday Times, hebdomadaire britannique, affirme que la Russie et la Chine ont intercepté des millions de documents sensibles détenus par le lanceur d’alerte entrainant l’exfiltration de plusieurs espions dans certains pays.

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La première flèche fut lancée par Vice News en début de mois et provient du Département de la Défense américaine (DoD). Plus précisément, des documents déclassifiés de la Defense Intelligence Agency (DIA) évaluant les préjudices à la sécurité nationale engendrés par les révélations d’Edward Snwoden et obtenus grâce au Freedom Information Act après une longue procédure.

Des documents stratégiques plus que relatifs à la surveillance américaine

Ces documents retracent les discussions entre la DIA et le Congrès au sujet de la fuite des documents classifiés d’Edward Snowden et les efforts fournis par le Pentagone pour colmater les éventuels dommages.
Cependant, aucune preuve d’une quelconque atteinte à la sécurité nationale dans ces pages, le Pentagone les ayant expurgés, il faudra donc croire sur paroles les déclarations des hauts responsables américains. Et voici ce qu’ils disent : près de 900 000 documents relatifs à la stratégie et aux capacités militaires de l’armée américaine auraient été subtilisés par Snowden au Département de la Défense américaine. Pacotille à côté des quelques 200 000 concernant la surveillance de masse de la NSA, comme le rapporte Les Échos.

« La grande majorité des documents n’a rien à voir avec une exposition de la surveillance par le gouvernement des activités domestiques, avait ainsi plaidé Martin Dempsey au Congrès américain le 6 mars 2014, la plupart de ces documents étaient liés à nos capacités militaires, nos opérations tactiques ainsi que nos procédures. »

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Ainsi, c’est avec quelque 1,77 million de documents que Snowden aurait pris la fuite et donc une infime partie qui aurait été livrée aux journalistes Glenn Greenwald et Laura Poitras, réalisatrice du documentaire oscarisé Citizenfour.

Des révélations potentiellement dévastatrices pour le lanceur d’alerte. Mais surtout à prendre avec des pincettes, tant il est de coutume pour le pouvoir américain de tenter de ternir l’image de ses ennemis afin de mieux les discréditer dans la presse et l’opinion publique. Encore plus lorsqu’il s’agit de lanceur d’alerte ayant eu l’outrecuidance de révéler au monde entier les pratiques inavouables de ses agences de renseignement.

Glenn Greenwald, auteur des premiers articles rédigés à partir des documents transmis par Edward Snowden, qu’il avait rejoint à Hong Kong peu après sa fuite d’Hawaï, a vivement réagi à ces révélations.

« Le nombre de personnes qui traient instantanément des affirmations officielles comme une vérité est énorme, déprimant, et dangereux ».

« Du sang sur les mains »

10 jours plus tard, c’est un article paru dans le Sunday Times cette fois-ci qui porte l’estocade et se révèle bien plus polémique.
Il est ici question des conséquences des révélations apportées par Snowden et de leur éventuelle interception par la Chine et la Russie, ravivant des rumeurs faisant du jeune lanceur d’alerte, un traître à la solde de puissances ennemies des États-Unis.

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Selon des sources anonymes venues de Downing Street, le QG du Premier ministre britannique David Cameron, les services secrets britanniques du MI6 ont dû exfiltrer nombre d’agents secrets présents dans plusieurs pays « hostiles » après que la Chine et la Russie ont réussi à intercepter et déchiffrer plus d’un million de documents détenus par Edward Snowden. Ces documents révéleraient les techniques de renseignement du Royaume-Uni et des États-Unis, ils permettraient en outre d’identifier des espions américains et britanniques.

“La Russie et la Chine ont ces informations. Cela signifie que des agents ont dû être retirés et que le fait que nos modes d’opération sont connus a fait cesser notre collecte d’informations essentielles”, assure une source anonyme de Downing Street.

Downing Street s’est refusé à tout commentaire, tout comme le porte-parole des Affaires Etrangères qui ne souhaite ni confirmer, ni infirmer ces informations.
Néanmoins, un haut responsable du ministère de l’Intérieur n’hésite pas à considérer que Snowden a « du sang sur les mains », alors qu’on reconnait à Downing Street qu’il n’y a « aucune preuve que quelqu’un ait eu à en souffrir ».

Pour d’autres, il ne fait aucun doute que la Russie et la Chine sont en possession des documents et qu’elles prendront le temps nécessaire pour les analyser. Edward Snowden a toujours affirmé qu’aucun service de renseignement ne pouvait les déchiffrer. Au sein des services de renseignement britannique en revanche, on assure au Sunday Times, « Nous savons que la Russie et la Chine ont accès aux matériaux de Snowden et qu’elles les étudieront pendant des années, recherchant des indices pour identifier des cibles potentielles. »

Entreprise de désinformation ?

À qui profite le crime ? Sans aucun doute aux États-Unis et son (meilleur) allié, le Royaume-Uni, qui répètent inlassablement et de concert qu’Edward Snowden est un traitre. L’atteinte à la sécurité nationale agitée à la face du monde pour contrebalancer le scandale de la surveillance de masse de la NSA et l’étroite collaboration du GCHQ dans cette entreprise. Qu’importe qu’une cour fédérale ait estimé que la collecte des données pratiquée par la NSA était illégale, et que Snowden a engrangé plus de victoires en deux ans, que la NSA a débusqué des terroristes en 20 ans grâce à ses moyens colossaux.

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Depuis la parution de l’article du Sunday Times, les critiques fusent. Glenn Greenwald évidemment n’a pas manqué d’y aller de son commentaire acerbe :

Le journaliste rappelle que la NSA a toujours nié connaitre l’étendue de la fuite orchestrée par Snowden.


« Keith Alexander (ancien boss de la NSA de 2005 à 2014, NDLR), 2014 – Je ne pense pas que quelqu’un sache vraiment ce que [Snowden] a réellement pris avec lui… Nous n’avons pas de manière précise de compter. »

Par ailleurs, les révélations du Sunday Times se basent exclusivement sur des « sources anonymes », « des hauts responsables de Downing Street, du ministère de l’Intérieur et des services de sécurité » assure le journal dominical, sans jamais avancer le début d’une preuve ou de documents attestant leurs propos, quand les Snowden’s Files sont des preuves irréfutables. Ce que soulève Greenwald dans un billet publié sur The Intercept :

« Il n’y a aucune preuve ou confirmation pour aucune de ces accusations. Les“journalistes” qui ont écrit cela n’ont questionné aucune des affirmations ou même cité ceux qui les nient. C’est purement et simplement de la sténographie: “Des hauts responsables du gouvernement ont murmuré ces affirmations incendiaires dans nos oreilles et nous ont dit de les publier, mais de ne pas dire qui ils sont et nous obéissons.” Exclusif! »

De la même manière Greenwald tance le Sunday Times qui se fourvoie en affirmant que les services secrets russes et chinois ont récupéré ces informations via David Marla, le compagnon de Glenn Greenwald, arrêté à l’aéroport d’Heathrow en 2013 avec 58 000 documents classifiés récupérés après avoir rendu visite à Snowden, réfugié à Moscou. Ce qui est un complet mensonge puisque Marla n’a jamais rencontré Snowden, à Moscou ou ailleurs. Et ne s’est même jamais rendu à Moscou précise Greenwald. Il revenait en réalité de Berlin où il avait rencontré Laura Poitras.

Allégations que le Sunday Times a supprimé de son édition en ligne, sans la moindre mention de son erreur. Pour l’édition papier, c’est trop tard.

En attendant, le message est bien passé…