[Ils font le web] Mathieu Maire du Poset d’Ulule : « Nous sommes la seule grande plateforme internationale à accompagner tous les porteurs de projet »

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Par Elodie le

Du web, on ne connait souvent que ses VRP de luxe à la tête des grandes plateformes que sont Facebook, Google ou Microsoft. Ou leur exact opposé, de Kim Dotcom à Snowden. Pourtant, la toile fourmille d’acteurs, petits et grands, qui entreprennent de transformer le paysage d’Internet ou d’en bousculer les codes. Ils font le web et nous vous les présentons dans une série d’entretiens. Pour le second, nous avons choisi Mathieu Maire du Poset, Directeur général adjoint d’Ulule, la plateforme de crowdfunding made in France aux 1,3 million de membres à travers le monde.

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Bonjour Mathieu Maire du Poset, pourriez-vous brièvement vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas.

Je suis Directeur général adjoint de la plateforme Ulule.com, qui est un site de financement participatif. Je travaille sur le web depuis le début des années 2000, je suis journaliste de formation, et j’ai beaucoup travaillé sur tout ce qui est participatif, communautaire et transition numérique pour les médias. Je suis chez Ulule depuis 2012. Avant, j’étais responsable du développement numérique et rédacteur en chef adjoint du site de Marianne.

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Vous faites partie de cette génération qui est née sans internet, pourtant votre carrière s’inscrit majoritairement dans ce média. Le web a-t-il été un choix, une opportunité ?

Un choix et une opportunité. Quand je suis sorti de l’école de journalisme en 2000, j’avais le fantasme de tous les étudiants en journalisme de l’époque : la radio pour certains, la télé pour d’autres ou la presse écrite. Moi, j’ai toujours été quelqu’un de l’écrit, j’avais donc ce fantasme de la presse écrite. J’ai eu la chance de faire mes premiers stages au Monde, à L’Express, j’avais envie de ça. L’opportunité a été que le web commençait à se développer, des offres de journalistes web se sont créées à ce moment-là. Je crois que je fais vraiment partie de la première génération de journalistes qui ont directement été embauchés sur des postes de journalistes web.

Le fait est qu’à l’époque, on a eu de la chance que ce soit du journalisme web intéressant. C’était avant le traitement de dépêches, le « batonnage » de dépêches comme on dit. Je me suis retrouvé dans une start-up, Infonie media, imbriquée dans un groupe plus grand : Infonie c’était 130 salariés, mais nous étions 10, donc véritablement en mode start-up, à apprendre, à développer, dans un moment où des médias qui existent toujours, comme le Journal du Net, ont commencé à émerger. À ce moment-là, on avait des moyens et de l’argent, on a pu s’éclater et faire beaucoup de choses. J’ai mis très longtemps à retrouver ces moyens ou possibilités pour faire du web dans d’autres médias.

crédit :  Julien Millet
crédit : Julien Millet

À partir du moment où j’ai commencé dans le web, on a subi l’explosion de la première bulle Internet : Infonie a été racheté et tout le monde a été licencié. On a aussi subi l’arrivée des dépêches sur les sites. À ce moment-là, le calcul de Tiscalie, propriétaire d’Infonie, a été simple : au lieu de payer une équipe de 10 journalistes, ils ont préféré signer des accords avec l’AFP, Reuters, etc., pour mettre des dépêches sur le site. Pour eux, c’était moins cher et tout aussi efficace.

Mais le fait d’avoir commencé par le web m’a fait adorer ça. Ensuite, j’ai toujours voulu y rester et j’ai eu la chance derrière d’être à chaque fois embauché aussi bien pour mes compétences éditoriales que par ma connaissance du web. J’ai su bâtir une expérience sur le web que les gens au-dessus de moi n’avaient pas, et même ceux qui étaient plus jeunes et censés être des digital natives, une génération qui avait connu le web plus tôt que moi, en avaient un certain usage, mais pas de réflexion : pourquoi faire, comment, les enjeux, etc. Ce qui a changé aujourd’hui avec les nouvelles générations, très différentes de celles que j’ai pu manager chez Marianne. Et voilà, ça m’a amené à faire des choses sur internet tout au long de ma petite carrière.

crédit : Julien Millet
crédit : Julien Millet

Ulule en deux mots ?

Alors, Ulule en deux mots : financement participatif. Financer des projets grâce à sa communauté et aux internautes en général. La force d’Ulule est double. Premièrement, l’outil. On est avant tout un outil web. Aujourd’hui, derrière Kickstarter, c’est, je pense, de loin l’outil le plus performant : pour s’inscrire, pour payer, et celui qui a le plus de moyens de paiements disponibles, etc. Et c’est un enjeu très fort, pas forcément celui qui est le plus maîtrisé aujourd’hui par nos utilisateurs, mais qui va devenir l’un des enjeux les plus importants sur les mois et années à venir.

crédit :  Julien Millet
crédit : Julien Millet

Notre autre spécificité très forte, c’est qu’on est la seule grande plateforme internationale à accompagner tous les porteurs de projet sur la plateforme. Donc un porteur de projet qui dépose son projet sur Ulule va avoir un manager qui va lui être dédié, qui va l’accompagner sur toute la phase de création de son projet de crowdfunding et sur toute la phase de campagne elle-même. Ce manager va le conseiller sur la façon de communiquer, sur quel type de somme il est capable d’aller chercher, etc. On a énormément d’échanges avec les porteurs de projet. On est donc la plateforme qui a le taux de succès le plus important. On est à plus de 70 % de taux de succès sur Ulule sur le début de l’année 2016. Un acteur comme Kickstarter, c’est moins de 30 % de taux de succès au niveau mondial et moins de 15 % sur la zone Europe.

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Comment imaginez-vous le web dans 10 ans ? Les usages, les technologies, la protection des données…

À notre époque, c’est compliqué ce type d’exercice de boule de cristal, ça va tellement vite. On est en 2016, si je prends internet il y a 10 ans, il n’y avait pas Facebook. Ce qui est certain c’est que 1) le mobile va prendre le pas sur beaucoup de choses. Par exemple, nous avons lancé un nouveau service mobile complémentaire à Ulule : un service de collecte rapide, en moins de 2 minutes. L’enjeu mobile va être absolument énorme ! 2) l’enjeu communautaire, comment créer des communautés, comment les fédérer, comment les animer et comment aller chercher de l’argent auprès d’elle pour la partie crowdfunding, etc. Beaucoup de choses vont se passer sur ce segment là et je pense que c’est un secteur qui n’est pas encore très mature finalement. Plein de secteurs se digitalisent, mais l’animation de communautés n’est pas si évidente.

Dans entrepreneuriat en général, tu parles à des agriculteurs, des artisans, des créateurs de mode, des restaurateurs, ce n’est pas une évidence pour eux de se dire qu’ils ont une communauté, qu’il faut en faire quelque chose et que ce lien que tu vas créer sur les réseaux sociaux est aussi un lien qui va se transformer en physique, en vente, etc. Ça va changer.

Mathieu Maire du Poset,  Directeur général adjoint,   Sarah Corne, Directrice business développement et partenariat et Arnaud Burgot, Directeur général - crédit : Julien Millet
Mathieu Maire Du Poset, directeur général adjoint, Sarah Corne, directrice business developement et partenariat et Arnaud Burgot, directeur général – crédit : Julien Millet

Quand tu vois ce que font les médias de leur communauté, l’immense majorité ne l’anime pas. C’est en train de changer, notamment avec la puissance des réseaux sociaux aujourd’hui qui les obligent à se poser la question : « Qu’est-ce que je fais sur Facebook, Snapchat, Twitter, Instagram ? », alors que pendant des années ils ont ouvert les commentaires sans se poser la question de l’intérêt d’avoir des gens qui commentent, quel type de liens ça va créer, comment cela modifie notre métier et comment ça modifie notre capacité à mieux répondre aux attentes des lecteurs.

Puis, il va également y avoir plein d’enjeux sur l’éducation des populations pour éviter une fracture numérique qui existe déjà, qui est plutôt une fracture d’accès entre ceux qui ont accès à Internet et ceux qui n’y ont pas accès. Dans les pays développés, cette notion d’accès est moins importante qu’elle ne l’était – aujourd’hui on a accès au web à travers le mobile, la fibre, le WiFi ou autre, à peu près partout sur le territoire, exception faite des zones blanches, l’accès n’est plus tellement un problème.

crédit : Julien Millet
crédit : Julien Millet

En revanche, il y a une vraie problématique de compréhension. Et derrière cette problématique, il y a celle de la compréhension des enjeux, notamment la data, la neutralité du net, etc.

Tous ces enjeux qui sont parfois déjà très présents, avec des discussions très pointues chez les spécialistes, vont aussi devenir des enjeux grand public, on commence à le voir avec les données, qui collecte, ce qu’elles deviennent. Si je dois passer par Facebook pour accéder à quelque chose, quelle est la réalité du pouvoir de Facebook dans sa capacité à choisir l’information qu’il nous présente, comme ce qui s’est passé aux États-Unis sur la polémique des trends topic, avec cette question de neutralité et des grands acteurs qui ne sont pas forcément neutres. Toutes ces questions, qui sont aujourd’hui des questions de spécialistes, vont engendrer un vrai besoin d’explications et sans doute une vraie montée en compétence des citoyens.
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