[Ils font le web] Éric Léandri – Fondateur et PDG de Qwant : « Il y a une alternative à la collecte de données »

Général

Par Elodie le

Du web, on ne connait souvent que ses VRP de luxe à la tête des grandes plateformes que sont Facebook, Google ou Microsoft. Ou leur exact opposé de Kim Dotcom à Snowden. Pourtant, la toile fourmille d’acteurs, petits et grands, qui entreprennent de transformer le paysage d’Internet ou d’en bousculer les codes.

Ils font le web et nous vous les présentons dans une série d’entretiens. Voici le premier.

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Bonjour Éric Léandri, pourriez-vous brièvement vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas…

Je suis fondateur et PDG de Qwant. À la base, je suis ingénieur informatique. J’ai passé 20-25 ans à faire de la sécurité et aujourd’hui je m’occupe de Qwant à temps complet.

En dehors de ça, j’aime beaucoup tout ce qui a trait à la sécurité. La sécurité, non pas dans le sens de contrôle, mais plutôt dans le sens de donner du pouvoir aux gens, avec la possibilité justement de leur offrir la palette des recherches, d’anonymisation et du droit à la vie privée. Parce que je considère que c’est un droit. C’est pourquoi on a voulu créer Qwant, qui a pris le contre-pied de ce qui se fait aujourd’hui sur le marché.

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Qwant, ça vient d’où ?

Qwant vient de « quantique », les mathématiques quantiques. Pas le cantique à l’église, mais pourquoi pas, après tout. Qwant, ça vient aussi des gens qui font les matrices sur les salles de marché. Cette idée où l’on a le web, le social, l’actualité, mais aussi les photos et les vidéos, et où tout est lié. C’est vraiment de la matrice, du calcul et de l’intelligence artificielle, d’où ce mot qui était plutôt sympa. Quant aux couleurs, ce sont celles de la diffraction de la lumière, on revient sur la quantique, et l’idée d’ouvrir le champ des possibles et non pas de rester à regarder la surface.

En parlant de couleurs, qu’en est-il de votre bataille contre Google concernant son nouveau logo ?

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Ce n’est pas fini, ça fait sa petite vie. Ils prétendent qu’ils ne voient pas le lien, etc.

C’est assez drôle : vous regardez les couleurs du logo de Google puis vous regardez les couleurs du logo de Google étendu, vous regardez ensuite la police du logo de Google, le petit, puis la police du logo étendu. Ce sont les seuls qui ont une police différente, mais surtout un ordre de couleurs différent en fonction de la taille. Ce doit être un concept… qui ne marche que chez un certain type de designer. Mais j’aime beaucoup « La véritable histoire du nouveau logo de Google » écrit par Korben, que j’ai trouvé absolument hilarante, mais totalement vraie, du début à la fin.

Pourquoi Qwant ?
Qwant est un moteur de recherche européen avec trois idées de départ : garantir la vie privée des internautes, garantir la neutralité des résultats et donc l’ouverture et enfin garantir que vous ne soyez pas bloqué dans une bulle de filtres. On est vraiment là pour suivre ces idées fortes.

Notre différence par rapport au marché d’aujourd’hui c’est de dire qu’on peut vous donner de bons résultats sans vous traquer ou conserver le type de données collectées.

Les bureaux de Qwant à Paris
Les bureaux de Qwant à Paris

Voilà pour l’idée de départ. L’autre partie, c’est de ne pas vous enfermer dans une bulle, mais plutôt d’ouvrir les résultats en vous donnant le web et le web social (actualité et Twitter), ainsi que les photos et les vidéos, en une fois.

Être sur le web, c’est un choix ?

Le web, c’est l’ouverture totale. C’est le plus difficile des paris. Derrière ça, il y a aussi un gros problème : le web change réellement de direction depuis quelques années.

Deux conceptions sont en train de se confronter. Celle qui considère que le web doit être neutre, totalement ouvert, avec le maximum de possibilités entre les uns et les autres pour échanger de la donnée, de la data, de l’information et utiliser le réseau totalement.

Et puis il y a ceux qui pensent que l’on doit fermer les réseaux, créer des univers, même si ce sont de grands univers, et que chaque univers vit avec lui-même : de Google, à celui de Facebook, aux tweets bleu ciel de Twitter, etc.

À la fin de la journée lorsque vous êtes sur Facebook depuis plusieurs heures, vous n’êtes pas sur le web. Internet.org (rebaptisé Free Basics by Facebook, NDLR), la fameuse idée qui consiste à donner internet aux gens, c’est pareil. Il n’y avait que 4 apps, pas de moteur de recherche et juste Facebook, Whatsapp, Wikipedia. On n’est pas dans les basiques, on est chez les mêmes.

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En gros, soit on fait la neutralité du net, vraiment, soit on fait le rêve des opérateurs avec les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon ou plus généralement les géants du web, NDLR). Ceux qui gèrent le web dans le global sont aujourd’hui en train de détruire la neutralité du Net. On est entré dans l’inverse de ce que tout le monde pensait. La neutralité du net, qui leurs a permis de faire des milliards, c’est celle qui doit rester préservée aujourd’hui, même s’ils sont arrivés sur le toit du monde et qu’ils se disent à présent : « Après tout, la neutralité du net c’est embêtant, ça risque de me ramener des petits rigolos qui débarquent pour venir me prendre une part de mon gâteau ».

Tant que c’est complètement ouvert, on peut aller partout, mais si on commence à fermer des pans entiers, c’est AOL version 2016. À l’époque, on prenait tous notre abonnement AOL pour aller sur internet, qui était le petit truc en plus. Aujourd’hui, on essaie de créer des portails, grâce à l’accès Internet.

Cette envie d’ouverture et de neutralité est-elle encore possible, n’est-on pas arrivé à un point de non-retour ? Ne serait-ce que sur les données laissées sur les plateformes et qui sont aujourd’hui irrécupérables.

Si vous arrêtez de donner vos données, ces plateformes vont très vite se retrouver dans une espèce de No man’s land. Vous, vous continuez à vivre, à évoluer, mais eux s’arrêtent à un instant T. Si vous arrêtez votre histoire lorsque vous êtes adolescent, vous aimez peut-être Dragon Ball Z et compagnie, mais à 40 ans, vous avez peut-être laissé DBZ et vous êtes passé à autre chose.

Lorsque vous commencez à arrêter de donner vos données et que toute l’industrie est montée sur l’instantané, c’est-à-dire ce que vous avez vu hier, ce que vous avez vu avant-hier, etc., au bout de 15 jours, vous avez l’impression qu’on vous a perdu, qu’on vous a oublié, qu’on n’est plus sur vous et que ces données-là ne sont plus disponibles.

Si vous arrêtez de donner vos données dès maintenant, dans les quelques mois qui viennent tout ce que vous allez faire sera hors contexte. Et hors contexte, c’est l’enfer pour les gens qui utilisent la donnée en temps réel.

Mais comment tout arrêter ? Ne plus utiliser Google, ne plus rien poster sur Facebook ?

Aujourd’hui, tout le monde triche. Sur Facebook désormais, les membres ne postent plus les mêmes choses qu’avant. Ils publient moins de bêtises, sont moins dans l’instantanéité et réfléchissent à ce qui leur est proposé. En réalité, progressivement, que vous le fassiez consciemment ou inconsciemment, vous n’avez plus du tout le même usage.

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Les quelques-uns qui mettaient des photos d’eux bourrés sur Facebook se font de plus en plus rares. La personne qui est avec du shit sur Facebook est de plus en plus rare. Aujourd’hui, si vous êtes un footballeur, que vous utilisez Periscope et que l’on vous surprend à de parler mal de votre entraîneur (l’affaire Serge Aurier/Blanc), vous avez une sale gueule de bois à la sortie. En fait, tout le monde est en train de faker sa vie online. En réalité, ce que vous êtes en train de donner au réseau, est-ce vraiment vous ?

Justement, comment expliquer ce changement d’usage ?

De plus en plus, que ce soit sur Snapchat ou les réseaux censés faire disparaître les données après envoi, les échanges sont coupés du coté publicitaire, sauf dans l’instantané. Il est en train de s’opérer beaucoup de choses.

Les gens prennent de plus en plus conscience des enjeux de protection des données. Ils s’y mettent, mais il faut des applications, des produits, des browsers, des systèmes, qui tranquillement reprennent la marche sur un téléphone, sur un mobile, sur votre environnement, qui coupent, qui décorrèlent, qui vous proposent autre chose. Mais des choses simples à utiliser.

Telegram si ça cartonne, c’est parce que c’est simple, Whatsapp si ça cartonne, c’est parce que c’est simple. Qwant, si ça se met à cartonner, c’est parce que ça sera simple. Tor Browser vous propose du chiffrement, vous met dans des réseaux, et si c’est lent c’est parce que le système le requiert : vous avez des nœuds un peu partout sur la planète que vous êtes obligé de suivre. Si vous n’allez pas jusque-là, vous pouvez utiliser Firefox avec tout un tas de validation de gestion de votre vie privée, sans les cookies, sans ci, sans là. Puis le service est relativement simple à mettre en œuvre comparée à la technologie complexe qu’il y a derrière.

Chez Qwant, on pense vraiment qu’il y a une alternative à la pêche aux données. Une alternative qui permette de gérer les 15 minutes de vie privée auxquelles vous pouvez prétendre. Ce n’est pas pour tous, pas tout le temps. Et quand on a envie de parler de soi et de faire les beaux et bien on va sur Facebook.

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Comment imaginez-vous le web dans 10 ans, que ce soit les usages, les technologies, la protection des données ?

Avec un peu de blockchain, du chiffrement, de l’intelligence artificielle et le droit de récupérer ses données.

Le web dans 10 ans, je vois deux options. L’une complètement fermée, complètement contrôlée par les grandes plateformes et où l’on doit payer partout ; et de l’autre côté un internet totalement décentralisé, complètement ouvert avec une possibilité autre que la publicité pour gagner de l’argent au travers de blockchain.

On peut faire exactement la même chose que ce que font aujourd’hui les grandes plateformes. On pourrait décentraliser, plutôt que centraliser. Pour ça, on a besoin d’index (de résultats de recherche). Si on met un index européen, comme ce qu’on fait avec Qwant, on va pouvoir faire un milliard de choses par rapport à ce que vous aimez : c’est vous qui nous direz ce que vous aimez et nous qui irons chercher ce qui vous plait.

Si on ne crée pas d’index, c’est le premier qui gagne. Et qui gagne directement. En tout cas, c’est le rêve des premiers, parce que si le web se re-décentralise (cloud et serveur personnel) demain, ils perdent des centaines de milliards à la Bourse. Pour faire très simple, si demain le web se re-décentralise et que Google perd ne serait-ce que 10 % de sa valorisation actuelle, c’est 60 milliards de dollars qu’elle perd. Il vaut donc mieux qu’elle dépense cette somme à éviter que cela ne se produise (avec du lobbying, aussi bien à Washington qu’à Bruxelles, en bloquant les systèmes, etc.) que de perdre 60 milliards.

J’aurais tendance à suivre le créateur du web, Tim Berners-Lee, plutôt que les grandes plateformes qui n’ont qu’un seul but : contrôler, vous enfermer, vous pusher de la publicité.

D’autres formes de monétisation sont possibles : de la publicité comme aujourd’hui, mais décentralisée. Lorsque vous avez, comme chez nous, plusieurs millions d’utilisateurs qui n’utilisent que Qwant, au final, il faut bien les toucher. Pour les toucher, vous devez accepter de faire de la publicité, mais sans les traquer. Ça prouve aujourd’hui que le modèle qui consiste à revenir à de la publicité sans tracking existe. Nous pouvons le faire nous, d’autres peuvent le faire et plus vous êtes gros, plus c’est facile à mettre en place.

Enfin, hors publicité, vous avez la possibilité de regarder le principe des blockchain. Aujourd’hui, le bitcoin, c’est tout simplement combien de personnes l’utilisent, combien de personnes en ont et combien de personnes veulent l’échanger. Cela donne une valeur. En transposant ça dans la musique, comme ce qu’on est en train de lancer avec Qwant music, vous pouvez regarder combien de personnes écoute tel artiste. Tout fonctionne sur la validation de la communauté, c’est une tout autre valeur que d’acheter son référencement pour grimper dans les résultats de recherche. Cela permettra de redistribuer l’argent de manière plus cohérente et décentralisée.