Après avoir rebaptisé Les dix petits nègres en Ils étaient dix il y a trois ans, l’éditeur français d’Agatha Christie va modifier des passages jugés offensants dans les romans de l’autrice. L’annonce a été faite ce lundi 17 avril par les éditions du Masque, et s’aligne avec le reste des décisions prises à l’international. Les modifications concerneront notamment des descriptions sur le physique de certains personnages, a indiqué un porte-parole de l’entreprise à l’AFP.
L’autrice est d’accord (ou du moins ses ayants droit)
Cette annonce n’est pas vraiment une surprise. Chaque année, les traductions françaises sont révisées en comité de lecture, et suivent les directives dictées outre-Manche par la société Agatha Christie Ltd, qui gère aujourd’hui les droits des œuvres de la romancière. Détenue à 64% par le groupe Acorn Media, et à 36% par la famille d’Agatha Christie, cette dernière assure en théorie le respect des textes originaux de l’autrice, décédée en 1976.
Fin mars Agatha Christie Ltd avait déjà fait savoir que plusieurs passages des aventures de Miss Marple et Hercule Poirot allaient être réécrits, après leur examen. Des descriptions jugées racistes ont également fait l’objet d’une suppression, comme dans l’enquête La Mystérieuse Affaire de Styles, publiée en 1920, et dans laquelle Hercule Poirot remarque qu’un autre personnage est “un Juif, bien sûr”.
Les modifications de textes sont courantes
Ce n’est évidemment pas la première fois que les textes de l’autrice font l’objet d’une modification. De son vivant, Agatha Christie avait notamment validé le changement de nom de son roman Ten little Niggers (Dix petits Nègres) pour devenir And Then There Were None à partir de 1940 aux États-Unis, puis au Royaume-Uni dans les années 1980. La France avait suivi bien plus tard, en s’alignant sur les versions internationales à partir de l’année 2020. Au passage, les mentions au mot “Nègre” et ses dérivées avaient également été supprimées, notamment dans la chanson ayant servi de trame au récit original.
Agatha Christie n’est d’ailleurs pas la seule à voir ses textes modifiés. Récemment, les romans pour enfants de l’auteur Roald Dahl ont eux aussi fait l’objet de certaines modifications. Des références péjoratives au poids, à la santé mentale ou encore aux questions raciales ont ainsi été supprimées des œuvres Charlie et la chocolaterie, James et la Grosse Pêche, ou encore Sacrées Sorcières. Face à l’indignation survenue au Royaume-Uni, l’éditeur Puffin avait garanti que la version originale du roman continuerait d’être publiée au sein d’une collection spéciale. En France, l’éditeur Gallimard nous avait confirmé qu’aucune modification n’était pour le moment prévue.
Toujours en anglais, les aventures de James Bond écrites par Ian Fleming avaient elles aussi eu droit à une séance de modernisation. Certains passages notamment jugés racistes et sexistes avaient été supprimés à la fin du mois de février 2023. Rappelons que chez Disney aussi, il n’est pas rare de voir une œuvre ajustée pour mieux coller aux standards de l’époque.
Faut-il modifier les textes des romans ?
La question se pose inévitablement à chaque décision similaire prise par une maison d’édition. Faut-il conserver les textes originaux des romans, quitte à parfois se heurter à des représentations racistes et sexistes qui risqueraient d’offenser certains lecteurs, ou vaut-il mieux modifier certains passages pour éviter toute controverse ? La solution n’est pas toujours évidente, surtout lorsque l’auteur ou ses ayants droit sont à l’initiative de ces changements.
Reste que les textes des romanciers classiques ou plus modernes sont aussi les témoins d’époques et de mœurs parfois très éloignés des nôtres, et qu’il peut être salutaire d’éduquer les nouvelles générations plutôt que de vouloir à tout prix cacher la poussière sous le tapis. À ce sujet, c’est Disney qui tire son épingle du jeu. Avec le déploiement de Disney+ à l’international, le géant du divertissement a fait le choix il y a quelques années d’apposer des messages d’avertissement au début de ses films, en assumant “des représentations datées et/ou un traitement négatif des personnes ou des cultures”.