Passer au contenu

En Albanie, l’opposition vent debout contre Diella, la nouvelle ministre IA “incorruptible”

La décision de nommer cette entité virtuelle à un poste aussi important a suscité de vifs débat suite à sa première allocution. Plus largement, il s’agit aussi d’une fascinante expérience politique qui pourrait bien

En septembre 2025, l’Albanie a fait les gros titres avec la nomination de Diella, une ministre virtuelle dopée à l’IA à qui le gouvernement a confié la responsabilité de gérer les marchés publics du pays. Elle a fait ses grands débuts avec une allocution devant le parlement albanais jeudi 18 septembre – et elle n’a pas été très bien reçue par ses nouveaux collègues.

Pour resituer le contexte, cette entité a été présentée comme une manière de lutter contre les problèmes de transparence et de corruption systémique dont le pays souffre depuis plusieurs décennies. Pour y parvenir, le gouvernement du Premier ministre Edi Rama a décidé de confier les décisions sur les appels d’offres publics, un canal de corruption majeur, à un représentant virtuel, prétendument impartial et impossible à soudoyer.

Pendant son premier discours, dont on ignore s’il a été généré par Diella elle-même ou préécrit par le gouvernement, elle a essayé tant bien que mal de défendre sa légitimité sous les huées de l’opposition.

« La Constitution parle d’institutions au service du peuple. Elle ne parle pas de chromosomes, de chair ou de sang », a déclaré l’avatar dans un discours de trois minutes cité par l’Associated Press. « Elle parle de devoirs, de responsabilité, de transparence et de service non discriminatoire. Et je vous assure que j’incarne ces valeurs aussi strictement que tous mes collègues humains – peut-être même davantage. »

L’opposition monte au créneau

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cet argumentaire n’a pas calmé les ardeurs de l’opposition, bien au contraire. Les parlementaires ont manifesté leur désaccord de manière particulièrement véhémente en frappant leurs tables des poings, en lançant des textes de loi à travers la salle et en boycottant le débat et le vote qui devaient suivre le discours.

Le nouveau cabinet du Premier ministre, qui comprend désormais Diella, a été validé à la majorité à cause de ces abstentions. Mais l’opposition ne prévoit pas d’en rester là. Certains leaders politiques, dont l’ancien Premier ministre Sali Berisha, affilié au Parti démocrate, rejettent la légitimité de la nomination. Ils la qualifient d’« anticonstitutionnelle » et de « pirouette de communication ».

Ils ont aussi annoncé leur intention de la contester devant la Cour constitutionnelle du pays, invoquant des risques de biais et un manque de transparence.

Le Parti socialiste du Premier ministre, en revanche, fait bloc derrière Diella. Il continue de défendre l’idée que Diella pourra servir d’arbitre impartial et incorruptible – une condition sine qua non pour endiguer la corruption systémique qui mine la vie politique du pays depuis des décennies.

Un fascinant laboratoire politique

Il conviendra donc de suivre les retombées de cette session pour le moins chaotique, à commencer par le verdict de la Cour constitutionnelle que l’opposition prévoit de saisir. Si cette dernière rend un verdict défavorable au gouvernement, Diella pourrait être rapidement destituée, montrant une fois de plus à quel point il est délicat d’intégrer ces nouvelles technologies dans un cadre institutionnel construit par et pour des humains.

À l’inverse, l’Albanie deviendrait définitivement le premier pays au monde à intégrer une entité virtuelle à son système de gouvernance, établissant un précédent historique dont les conséquences sont encore difficiles à anticiper. De nombreuses questions demeurent sans réponse à l’heure actuelle, notamment sur la transparence, la responsabilité et surtout sur sa capacité réelle à résoudre les problèmes de corruption qui lui ont été confiés.

L’affaire Diella pourrait ainsi devenir un laboratoire politique aux répercussions mondiales, susceptible d’inspirer de nouvelles formes de gouvernance, mais aussi d’alimenter les cauchemars de tous ceux qui craignent l’émergence d’une vaste dérive technocratique. Il sera fascinant de voir dans quelle mesure cette expérience va redéfinir le rapport entre les systèmes politiques et les technologies émergentes, pour le meilleur et pour le pire.

🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.

Source : Associated Press

Mode