Il y a quelques semaines, un chercheur américain publiait des données préoccupante sur la fertilité masculine. La concentration de spermatozoïdes chez les hommes occidentaux a chuté de plus de 50 % entre 1973 et 2011, selon une méta-analyse publiée dans la revue scientifique Human Reproduction Update. L’Inserm confirme le mouvement : la France est passée de 101 millions de spermatozoïdes par millilitre en moyenne à environ 49 millions aujourd’hui.
Face à cette baisse de la fertilité, le gouvernement aurait pu prendre les armes, et appeler au réarmement démographique chez les hommes (aussi). La société aurait pu repenser la place de la famille, et promouvoir une hygiène de vie saine pour tout le monde. À la place, on a eu le spermaxxing.
Une trend virale née sur TikTok
Le principe est simple à résumer et absurde à regarder : sur les réseaux sociaux, les hommes filment leurs protocoles d’optimisation séminale, à grand coup de bains glacés pour les testicules, de gousses d’ail crues avalées à jeun, de maca noir, d’alimentation hyperprotéinée, et bien sûr, jus d’ananas pour le goût. Le hashtag cumule des millions de vues, et presque autant d’adeptes.
Ce qui frappe dans le spermaxxing, c’est le profil de ceux qui s’y adonnent. Dans la majorité des cas, il ne s’agit pas d’hommes en âge de procréer, qui chercher à optimiser leur sperme dans le cadre d’un projet parental. « La tendance touche avant tout des hommes très jeunes, souvent des adolescents ou de jeunes adultes qui n’ont aucun projet d’enfant à court terme » observe Flore Cherry, journaliste spécialisée dans les questions de sexualité. « Ce qui les motive, ce n’est pas la fertilité. C’est la virilité ».
Derrière le discours scientifique affiché se cache une logique identitaire bien rodée : l’idée, empruntée à la biologie évolutionniste, selon laquelle la qualité du sperme serait un marqueur direct de la masculinité. Un homme au sperme optimal serait, par définition, un homme plus fort, plus viril, et plus attractif. Aucune étude scientifique fondée ne vient corroborer cette théorie. Ce qui ne l’empêche pas de faire fureur dans les sphères masculinistes.
« Il y a une récupération systématique des théories scientifiques pour les faire rentrer dans un cadre masculiniste préexistant » poursuit Flore Cherry. « La baisse de la fertilité masculine est un fait réel, documenté. Mais dans ces communautés, elle est réinterprétée comme une attaque contre la virilité elle-même, à laquelle il faudrait répondre par une performance individuelle. C’est une approche profondément narcissique ».
Le masculinisme comme excuse
Le spermaxxing s’inscrit dans une constellation de tendances similaires, dans le sillage du nofap et de la rétention séminale. Depuis des mois, les courant masculinistes prônent une optimisation physique exacerbée, à grand coup de bone smashing et de looksmaxxing. Cette fois, la virilité passe par une accumulation du sperme, perçu comme ressource précieuse à gérer, optimiser, préserver. La théorie n’est pas nouvelle, puisqu’on la retrouve déjà dans les textes moyenâgeux. La seule différence, c’est qu’elle est devenue virale.
Il y a une autre différence fondamentale avec les tendances parallèles. Les résultats du lookmaxxing sont visibles. Ceux du spermaxxing ne le sont pas directement. « C’est ce qui rend la tendance particulièrement imperméable à toute remise en question » remarque Flore Cherry. Il n’y a aucun retour objectif possible. Si tu ne te sens pas mieux, c’est que tu n’as pas assez optimisé. Si tu te sens mieux, c’est que ça marche. Le protocole est irréfutable dans sa construction.
Une baisse de la fertilité réelle chez les hommes
Certains éléments du spermaxxing reposent sur des bases réelles. Une hygiène de vie saine améliore effectivement la qualité séminale : arrêter de fumer, maintenir un poids de forme, dormir correctement, réduire l’exposition aux perturbateurs endocriniens. La spermatogenèse dure environ 74 jours, ce qui signifie que les effets d’un changement de mode de vie ne se voient pas avant trois mois, pas trois jours. Mais l’ail cru et le jus d’ananas n’ont, à ce jour, pas démontré grand-chose de concluant.
Comme souvent lorsqu’il s’agit de trends aux relents scientifiques, il convient surtout de comprendre pourquoi ces hommes font confiance à un créateur de contenu plutôt qu’à un urologue. La santé reproductive masculine reste un angle mort de la médecine en France. Il n’existe pas de véritable suivi préventif de la fertilité masculine. Un homme jeune qui voudrait connaître la qualité de son sperme sans projet parental immédiat n’a aucune voie officielle pour le faire, ou alors à ses frais. Ce vide, TikTok le remplit. Et il le remplit à sa façon.
La prise de conscience masculine autour de la santé reproductive n’est pas mauvaise en soi. Pendant des décennies, la fertilité dans un couple était automatiquement renvoyée vers les femmes. Que des hommes commencent à se sentir concernés représente, dans son principe, un progrès. Le problème, c’est que cette préoccupation légitime est reprise par des courants masculinistes, puis transformée en contenu, en protocole et en marché lucratif. Les compléments alimentaires « sperm health » se multiplient en ligne, sans validation scientifique sérieuse. La peur est une opportunité commerciale, et le spermaxxing en est une démonstration assez éloquente.
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