Dix ans que Pokémon GO tourne et qu’il continue de sortir des millions de joueurs de chez eux, de faire des millions de dollars, et d’alimenter des anecdotes complètement dingues. Retour sur un phénomène qui est né d’une blague de potache chez Google et qui s’est transformé en machine à cash planétaire.
Tout a commencé par un poisson d’avril
Le 1er avril 2014, Google publie une vidéo sur sa chaîne YouTube Google Maps. Le concept ? Des Pokémon qui se cachent dans les rues, au cœur des forêts et au sommet des montagnes, à trouver via Google Maps. L’idée est présentée comme un outil de recrutement où Google cherchait le meilleur Maître Pokémon de la planète.
Seulement, une vague de demande du monde entier a envahi les réseaux pour faire de cette blague une réalité. Heureusement, quelqu’un dans les bureaux de Google regarde ça et qui se dit que l’idée est géniale. Ce quelqu’un, c’est John Hanke, nom que le connaisseur reconnaitront directement. La réaction enthousiaste suscitée par ce projet retient son attention. Il est alors fondateur de Niantic Labs, un studio qui incubait à l’intérieur même de Google.
Hanke n’est pas un inconnu. C’est lui qui est à l’origine de Meridian 59, le tout premier MMORPG en 3D, sorti en 1995. Il a ensuite vendu son entreprise de cartographie numérique à Google en 2004, et c’est lui qui a supervisé les projets Google Earth, Google Maps et Street View. Autrement dit, l’homme qui a mis la Terre dans notre poche.
En 2010, il fonde Niantic Labs. L’objectif initial de la boîte était de susciter l’intérêt des gens pour les monuments historiques et les faits amusants sur leur environnement physique. Leur premier jeu, Ingress, demandait aux joueurs de sortir explorer leur ville pour repérer des points stratégiques. Quelque temps plus tard, Ingress rassemble des millions de personnes, les fait sortir, marcher, se rencontrer et créer de véritables interactions. Ce succès permet à Hanke de rencontrer Tsunekazu Ishihara, le PDG de The Pokémon Company, lui-même fan du jeu.
Vient ensuite l’idée de marier Ingress et Pokémon et l’ambitieux projet commence. En 2015, Niantic se sépare de Google pour devenir une entreprise indépendante. Tatsuo Nomura les rejoint comme directeur pour travailler sur ce qui allait devenir Pokémon GO. Le jeu est annoncé le 9 septembre 2015, avec une première bande-annonce.
Le plus grand chaos de l’histoire du gaming mobile
La bêta a lieu au Japon le 29 mars 2016, suivi de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande le 25 avril, et des États-Unis le 25 mai. Certains petits malins ont réussi à se procurer l’APK pour jouer en France avant même la sortie officielle, ce qui évidemment a ajouté un stress certain sur les serveurs du jeu. Le 6 juillet 2016, Pokémon GO sort officiellement, et là, c’est le drame.
Le lancement est aussi immense que chaotique. Les dresseurs font face à des problèmes de connexion, des crashs et une instabilité des serveurs, ce qui provoque des patchs en urgence tout au long de juillet et août. En plus des problèmes internes, le groupe de hackers PoodleCorp lance une vraie attaque DDoS juste au moment où le jeu s’étend à 26 nouveaux pays.
Même le chaos devient viral. L’agitation autour des premiers bugs contribue à transformer le jeu en sujet d’actualité mondiale et en phénomène social planétaire.
Les chiffres explosent pour devenir un phénomène jamais vu auparavant. Pokémon GO génère 206,5 millions de dollars de revenus lors de son premier mois, et c’est encore plus impressionnant sachant que la sortie japonaise n’a eu lieu qu’à mi-parcours, le 22 juillet, soit deux semaines après le lancement général. Le jeu devient numéro un des stores dans 55 pays simultanément.
Au pic de sa popularité en 2016, le jeu comptait 232 millions de joueurs actifs mensuels. Pour donner une idée, Twitter à l’époque était autour de 300 millions. Un jeu mobile sorti depuis quelques semaines frôlait les chiffres d’un des réseaux sociaux les plus importants de la planète.
En janvier 2017, soit à peine 7 mois après le lancement, Pokémon GO dépasse le milliard de dollars de revenus cumulés, devenant le jeu mobile à atteindre ce cap le plus rapidement de l’histoire.
L’été 2016, ou comment le monde est devenu fou
Personne n’était préparé à ce qui allait se passer. Les gens sortaient dans les rues, les parcs, les cimetières. Des hordes entières de joueurs se retrouvaient dans des endroits qui n’avaient jamais vu autant de monde. Et évidemment, avec 200 millions de joueurs actifs, les accidents et les anecdotes se sont multipliés.
Deux hommes en Californie sont tombés d’une falaise alors qu’ils jouaient à Pokémon GO en traversant une propriété privée, deux joueurs de l’Ohio ont été arrêtés après s’être introduits dans un zoo en dehors des heures d’ouverture pour attraper des Pokémon. Après ce petit florilège sont arrivés les accidents de la route. Une étude a analysé plus de 12 000 rapports d’accidents dans le comté de l’Indiana avant et après la sortie du jeu. Il y a eu une hausse statistiquement significative des accidents de voiture de 26,5 % aux intersections situées à moins de 100 mètres d’un PokéStop au moment de la sortie du jeu.
Ce ne sont pas les seuls problèmes qu’il y a eu. Tokyo Electric Power s’est retrouvée dans la situation surréaliste de devoir demander à Niantic de retirer les Pokémon apparus dans la zone d’exclusion autour des réacteurs détruits de Fukushima Daiichi, craignant que des joueurs soient tentés de s’aventurer dans une zone à radiation élevée.
Économiquement parlant, le gymnaste japonais Kohei Uchimura a appris à ses dépens ce qu’étaient les frais de données en itinérance. Jouant à Pokémon GO depuis Rio pendant les Jeux olympiques de 2016, il a accumulé une facture mobile d’environ 5 000 dollars. Son opérateur a heureusement accepté de ramener la facture à 30 dollars par jour.
Évidemment, les témoignages de ce genre sont légions, heureusement contrebalancés par d’autres expliquant à quel point Pokémon GO a été bénéfique pour la santé de chacun, mais aussi pour élargir les cercles sociaux, à tel point que l’app a formé des milliers de couples qui ne seraient jamais rencontrés sans la chasse de Pokémon à capturer.
GO Fest 2017 : la plus grande catastrophe de l’histoire des events gaming
Le GO Fest 2017 de Chicago est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire lors d’un événement en présentiel, une référence absolue dans le ratage malgré une excellente idée de base.
Le festival, qui se tenait dans Grant Park à Chicago le 22 juillet 2017, promettait aux 20 000 participants de capturer des Pokémon rares, de combattre en Raid, et surtout de débloquer les tout premiers Pokémon légendaires du jeu.
Seulement, c’était sans compter sur les réseaux mobiles qui ont simplement craqué. Les opérateurs ne pouvaient pas tenir face à une telle densité de connexions concentrées dans une zone relativement réduite, avec 20 000 personnes essayant toutes de jouer simultanément.
Les tickets à 20 dollars s’étaient vendus en une demi-heure. De nombreux fans étaient venus du monde entier, au final pour ne pas pouvoir jouer. Le CEO de Niantic John Hanke a été hué sur scène et la foule scandait « on ne peut pas jouer ! » tandis que les présentateurs essayaient maladroitement de garder le sourire.
Niantic a dû émettre des remboursements complets, offrir 100 dollars de PokéCoins à chaque participant, et a ensuite fait face à un recours collectif en justice. Niantic a fini par régler ce recours collectif pour environ 1,6 million de dollars.
La bonne nouvelle ? Les Pokémon légendaires ont quand même été débloqués dans les 48 heures suivant l’événement pour tout le monde.
Comment on fait pour jouer à Pokémon GO alors que tout le monde est confiné chez soi ?
Après 2016, le jeu perd 70 % de sa base de joueurs. Logique, la hype retombe peu à peu après un démarrage aussi puissant. Niantic continue d’alimenter le jeu avec du contenu, les Raids arrivent en 2017, le PVP en 2018, et la communauté se stabilise autour de quelques dizaines de millions de joueurs actifs.
Et puis arrive 2020 et là, c’est le drame. Quand le monde entier est confiné chez lui, Niantic fait un truc malin, ils introduisent les Remote Raid Passes, qui permettent aux joueurs de continuer à jouer depuis chez eux. C’est un pivot complet de la philosophie du jeu, mais ça sauve l’année.
En 2020, malgré la pandémie, Pokémon GO signe son année record avec plus d’un milliard de dollars de revenus, soit une hausse de 41 % par rapport à 2019. Les gens confinés, en manque de socialisation, se retrouvent dans les Raids en Remote. Le jeu devient un lien social à distance.
En 2021, le jeu dépasse les 5 milliards de dollars de revenus cumulés depuis son lancement. Le GO Fest 2021, organisé entièrement en ligne, génère plus de 21 millions de dollars sur deux jours. L’événement a vu plus de 1,5 milliard de Pokémon capturés, 900 millions de visites de PokéStops, 23 millions de Raids, et 125 millions de kilomètres parcourus collectivement par les joueurs.
Dix ans de records et de millions

Aujourd’hui, en 2026, voilà où en est le jeu. Pokémon GO, c’est plus de 709 millions de téléchargements mobiles et plus de 6,3 milliards de dollars de revenus cumulés. Selon certaines estimations, le chiffre dépasse même les 8 à 9 milliards en comptant toutes les sources.
Niantic a généré plus de 500 millions de dollars chaque année depuis le lancement, et a dépassé le milliard pour la première fois en 2020. La valorisation de Niantic est passée de 150 millions avant la sortie de Pokémon GO à 9 milliards en 2021.
Pour les personnes pensant que le jeu a été complètement déserté, ceux-ci ne peuvent pas être plus loin de la vérité. Le jeu compte encore environ 55 millions d’utilisateurs actifs aujourd’hui, et il reste le jeu de géolocalisation en réalité augmentée le plus populaire du monde de très loin.
En 2024, les GO Fest à Sendai, Madrid et New York ont généré un impact économique cumulé de 200 millions de dollars dans leurs villes hôtes. Le jeu ne se contente plus de faire sortir les gens, il crée de véritables flux touristiques. Le GO Fest 2026 de Copenhague en partenariat avec LEGO a d’ailleurs été une grande réussite.
Ce qui rend cette histoire vraiment fascinante
Des joueurs ont partagé avec Hanke des histoires de kilos perdus, de convalescences après des maladies graves, et même de liens reconstruits entre enfants et parents grâce à Pokémon GO. C’est rare pour un jeu mobile. J’ai également pu constater pendant le dernier GO Fest à quel point la communauté est bienveillante, mais aussi comment Pokémon GO réunit des personnes de tout âge et de tous horizons.
Il y a quelque chose d’un peu magique dans l’idée que tout ça est parti d’une blague de poisson d’avril chez Google, pour finalement devenir réalité, aidé par le PDG de la Pokémon Company fan d’Ingress. 10 ans après la sortie de Pokémon GO et une franchise qui souffle ses 30 ans cette année, la passion est toujours bien présente. Il dispose d’une longévité exceptionnelle pour un jeu mobile, qui devrait encore de se prolonger avec l’arrivée prochaine des jeux Pokémon Vents et Vagues qui amèneront toute une nouvelle génération de Pokémon avec eux.
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