Passer au contenu

La peau de votre visage abrite des milliers de créatures : elles se nourrissent de votre peau et évoluent avec vous

L’organisme humain vit en symbiose avec des millions de micro-organismes, mais certains sont des créatures au génome si minimaliste qu’ils peuvent juste rester accrochés à nous pour se nourrir.

Si vous êtes sensible, prenez une grande inspiration avant d’entamer la lecture de cet article. Sur le relief de votre visage, tapie dans les follicules de votre nez et à la racine de vos cils, grouille une population entière de créatures microscopiques répondant au nom de Demodex folliculorum. Ce sont des acariens cousins des tiques qui mesurent à peine 0,3 mm ; un corps allongé en forme de saucisse, une bouche à une extrémité, ils sont parfaitement adaptés pour se loger au fond d’un pore et s’y gorger du sébum que sécrète votre peau.

C’est votre mère qui vous les a transmis dès votre naissance et ils resteront avec vous jusqu’à votre tombeau. Ils sont de plus en plus nombreux lorsque vous atteignez l’âge adulte, car vos pores s’élargissent et leur offrent plus d’espace. Ce n’est qu’une fois la nuit venue qu’ils s’extraient de leur trou et rampent lentement sur votre épiderme pour trouver un partenaire pour s’accoupler, avant de regagner l’obscurité de leur follicule. Toute leur existence, deux à trois semaines à peine, se déroule sur vous et s’y achève.

À force de nous côtoyer de si près, ils sont devenus tellement dépendants de nous qu’on ne peut plus les considérer comme des « parasites » au sens strict du terme, mais comme des organismes symbiotiques. Mais cette existence confortable a un prix : liés à jamais à notre épiderme, ils courent aujourd’hui droit à l’extinction.

Demodex Folliculorum
Un spécimen de Demodex folliculorum vu au microscope. © University of Reading

Un ancien parasite qui s’est fondu dans son hôte

À l’abri dans nos pores, sans prédateur à fuir ni rival à combattre, D. folliculorum a laissé filer tout ce qui ne lui servait plus : son ADN (acide désoxyribonucléique) renferme le plus petit nombre de gènes codants jamais recensé chez un arthropode. Chacune de ses pattes n’est mue que par trois cellules musculaires uniques, un minimalisme anatomique extrême qui témoigne d’une adaptation parfaite à son micro-habitat.

La disparition de ses gènes explique aussi ses mœurs nocturnes, puisqu’il a perdu les gènes responsables de sa protection contre les rayons ultraviolets ainsi que celui qui commande le réveil des animaux à la lumière du jour. Il ne fabrique même plus lui-même sa propre mélatonine, hormone qui, chez les petits invertébrés, commande le mouvement et la reproduction ; pour compenser, il puiserait dans celle que notre propre peau libère au crépuscule.

Longtemps, on a prêté à cette bestiole une infirmité : elle serait dépourvue d’anus, ce qui l’aurait obligée à engranger ses excréments dans son propre corps une vie durant, jusqu’au jour où sa dépouille se déchirait et libérait d’un coup sur nos joues cette réserve fétide.

C’était l’argument parfait pour justifier certaines inflammations de la peau (comme la rosacée), mais cette histoire d’explosion posthume est un mythe : il possède bien un anus fonctionnel, mais il est si petit qu’il a fallu attendre l’imagerie microscopique de cette étude parue en 2022 dans la revue Molecular Biology and Evolution pour en prouver l’existence.

Par le jeu de la reproduction consanguine, génération après génération, sans qu’un seul gène étranger ne vienne jamais brasser son génome, D. folliculorum s’est enfermé dans un cul-de-sac. Chaque transmission de la mère à l’enfant rétrécit un peu plus son patrimoine génétique et les mutations défavorables s’y multiplient, sous notre épiderme, sans que la sélection naturelle n’exerce son tri : un cercle vicieux que les biologistes nomment le cliquet de Muller, dont son isolement l’empêche désormais d’en sortir. En misant tout sur un seul et unique hôte, D. folliculorum a engagé le pari le plus périlleux du vivant : mettre tous ses œufs dans le même panier. Tant que l’espèce humaine prospère, tout ira bien pour lui, mais selon les auteurs de l’étude citée plus haut, il est fort probable qu’il soit déjà sur la voie de l’extinction.

🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.

Mode