Il aura fallu une pétition à plus de 80 000 signatures en trois jours, plusieurs plaintes, la saisine de la justice par une haute-commissaire et par un député pour qu’Amazon finisse par retirer le titre de ses rayons virtuels, le 24 février dernier. Quatre mois plus tard, l’ouvrage est de retour, avec un message presque cynique publié par son autrice sur les réseaux sociaux.
« L’attente est terminée »
Pour rappel, Corps à cœur est une duologie autoéditée par Jessie Auryann, dont le premier tome est sorti en 2023 puis le second en juin 2024, avant d’être réunis en une intégrale début 2025. L’autrice, qui se présente comme une « mère au foyer de trois enfants », revendique une écriture qui « joue avec les tabous » et « parle de ce qu’on souhaite garder sous silence ».
Sauf que le tabou en question, ici, porte un nom précis dans le Code pénal. Revenu sur le devant de la scène au début de l’année, le livre décrit des scènes de violences sexuelles sur des nourrissons, racontées du point de vue de l’agresseur. Rapidement, l’association Face à l’inceste a porté plainte, estime que le texte « pose l’inceste comme un objet de fantasme » et « contribue à sa banalisation ». La haute-commissaire à l’Enfance Sarah El Haïry avait elle aussi saisi la plateforme Pharos et le parquet de Paris, tandis que plusieurs pétitions avaient été lancées.
Face à la polémique, Jessie Auryann avait alors dénoncé une « campagne de dénigrement », rappelé que son roman s’ouvre sur des trigger warnings explicites, et porté plainte à son tour pour menaces de mort et cyberharcèlement. C’est précisément la zone grise qui rend l’affaire juridiquement complexe : dans le cadre d’un saisie de justice, le juge apprécie une œuvre dans sa globalité et tient compte non seulement du contexte, mais aussi des avertissements, de la distance narrative et de l’intention affichée par l’autrice. C’est pour cette raison qu’à ce jour, aucun tribunal n’a interdit le livre. Amazon l’a toutefois déréférencé de son propre chef, anticipant toute décision de justice.
Pourquoi c’est toujours problématique ?
C’est cette distinction entre le droit légal et le droit moral que l’autrice a parfaitement comprise. Dans une publication sur Instagram qu’elle appelle son « point vérité », elle affirme que ses romans « n’ont jamais fait l’objet d’aucune interdiction légale de vente », qu’ils sont « parfaitement en règle » et qu’on peut les lire « dans la légalité la plus totale ». Techniquement, elle a raison. Cette fois promet l’autrice, les avertissements ont été « encore plus détaillés », et le genre a été requalifié en « dark romance psychologique » pour le premier tome et « dark romance horrifique » pour le second. L’histoire, elle, reste inchangée. Et c’est peut-être là tout le problème.
Car au-delà des thématiques qu’il aborde, la duologie de Jessie Auryann pose de nombreux problèmes de fond. D’abord sur leur caractérisation : continuer à parler de dark romance pour une histoire qui fantasme sur des viols sur mineurs est une opération de communication que l’on qualifiera, a minima de douteuse sur le plan éthique. L’autrice sait que la dark romance est un genre controversé qui fait vendre et qui fait parler. Captive en a été l’exemple parfait au moment de sa sortie. La panique médiatique autour de ce sous-genre de la romance est un coupe-file tout trouvé pour faire parler de ses romans. Pourtant, Corps à cœur n’a rien d’une dark romance au sens propre du terme. D’abord pour la simple et bonne raison qu’il ne met pas en scène une histoire d’amour, mais bien une série de viols sur mineurs.
Ensuite, parce que pour Jessie Auryann comme pour d’autres auteurs et autrices qui se revendiquent de la dark romance, le genre, associé à divers trigger warnings est souvent utilisé comme un rempart pour dire l’indicible, mais surtout pour camoufler les lacunes (de fond et de forme) de récits parfaitement oubliables. En réalité, le récit porté par l’autrice n’aurait jamais connu le battage médiatique qui a été le sien sans ses scènes de pédocriminalité. Sans le scandale, il serait resté noyé dans la masse des romances auto-éditées qui sont publiées chaque jour sur les plateformes en ligne.
Un retour en catimini
Privé d’Amazon et des canaux de vente traditionnels, Corps à cœur a été contraint de revoir son mode de diffusion. Il se vend désormais « uniquement en direct, par message privé », chaque commande transitant par l’autrice elle-même. Plus de plateforme à faire plier, plus de service de modération ni de risque d’écoper d’un signalement. En attendant le dénouement légal de l’affaire (on rappelle que des plaintes ont été déposées), l’autrice semble avoir accumulé quelques points d’avance sur ses détracteurs.
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