Sans la superbe saga de Spielberg débutée en 1993 et ses trois premiers long-métrages qui marquèrent plusieurs générations d’enfants, d’ados et d’adultes, le Tyrannosaurus rex serait certainement resté une icône figée des livres d’histoire naturelle, bien au chaud parmi les 1 000 à 1 500 espèces de dinosaures non-aviens recensés par les paléontologues. Le célèbre carnivore a certes été déformé et romantisé (et encore, ce n’est pas le pire si on le compare aux différentes suites, pour certaines, assez déplorables) mais le réalisateur américain a travaillé en prenant, a minima, en considération les connaissances scientifiques de l’époque et n’était pas entièrement à côté de la plaque.
Au moins, le grand public a pu mettre des images, même tronquées, sur ce méga-prédateur, ainsi que sur la faune dinosaurienne du Crétacé. Si vous faites partie des rares fanatiques fortunés de Jurassic Park, sachez que Sotheby’s, l’une des maisons de ventes aux enchères les plus anciennes et les plus prestigieuses au monde, proposera demain, le 14 juillet, un T. rex à la vente. Enfin, son fossile, bien évidemment : long de 11,6 mètres et de 3,8 mètres de haut ; baptisé Gus, il est vieux de quelque 67 millions d’années et Sotheby’s espère bien qu’il trouve preneur pour 30 millions de dollars.
Pourquoi avoir un T.rex dans son salon ?
Sotheby’s a ouvert les enchères pour Gus à 19 millions de dollars, mais bien souvent, dans ce genre de vente ultra-rare, c’est un prix d’appel qui sert d’appât : il élargit le cercle des enchérisseurs prêts à lever la main, puis laisse la surenchère faire grimper le prix bien au-delà. C’est pourquoi la maison table d’ailleurs sur une adjudication finale comprise entre 20 et 30 millions, et son historique récent lui donne raison.
En 2024, Apex, un stégosaure, avait vu les enchères s’ouvrir à 3 millions pour finalement s’envoler à 44,6 millions, plus de onze fois son estimation basse : il reste à ce jour le fossile le plus cher jamais adjugé. L’an dernier, elle avait vendu un jeune cératosaure pour 30,5 millions, pulvérisant son estimation de 6 millions : le marché ne connaît pas la crise. Gus n’égalisera pas Apex, mais il l’emporte sur le terrain de l’estimation, la plus haute jamais fixée pour un squelette de dinosaure.
Il faut dire que Gus a de quoi faire battre le cœur des passionnés, puisque l’animal a été assemblé à partir de 183 os fossilisés, complété à environ 63 %, un chiffre qui le place parmi les T. Rex les plus complets jamais mis au jour. Son crâne, préservé à 82 %, conserve l’intégralité des six rangées de dents. Particularité anatomique rare : 30 de ses 32 gastralia (côtes flottantes logées dans la paroi abdominale) sont encore intactes, alors que l’on ne les retrouve jamais montées sur les spécimens, même en musée.
Il a été découvert par Gary « Gus » Licking, un éleveur du comté de Harding, dans le Dakota du Sud, sur les 6 500 hectares de son ranch. Pendant des années, il avait ramassé çà et là des fragments d’os et de dents affleurant sur ses terres, persuadé qu’un monstre préhistorique dormait sous ses pâturages. Il avait raison : les équipes de Theropoda Expeditions ont travaillé trois étés durant, de 2021 à 2023, pour extraire l’animal. Licking, lui, est mort avant de voir la bête entièrement remontée ; le fossile a été baptisé en son honneur.
La privatisation des dinosaures
Alors que fera le futur acheteur de Gus une fois qu’il l’aura à demeure ? Eh bien rien, il l’exposera pour le plaisir, ce qui agace une partie de la communauté scientifique, dont Scott Persons, paléontologue spécialiste des tyrannosaures et conservateur en chef du Mace Brown Museum of Natural History. Selon lui, il y a un réel marché émergent de la vente de squelettes de dinosaures, une forme de spéculation qui nuit à la recherche.
« De plus en plus de dinosaures sont vendus de cette manière et à des prix ridicules […] Une telle somme pourrait permettre de doter un programme de recherche dans le musée public de votre choix […] Cela financerait toute une carrière de travail sur le terrain, la découverte de nouvelles espèces entières, ainsi que l’exposition des trouvailles au grand public » déplore-t-il.
Au fond, on s’en tape un peu qu’un milliardaire veuille caler Gus dans son salon ou dans son hall pour épater ses invités. Simplement, s’il pouvait avoir la décence de prendre conscience que sa lubie prive la paléontologie de moyens colossaux qu’aucun musée public ne pourra jamais aligner, peut-être réalisera-t-il que Gus mérite mieux qu’une place de trophée. Alors oui, peut-être le prêtera-t-il gracieusement comme l’avait fait Ken Griffin, l’acquéreur d’Apex, à l’American Museum of Natural History de New York. Ne nous faisons pas trop d’illusions toutefois : selon cette étude parue en 2025 dans la revue Palaeontologia Electronica, seulement 11 % des fossiles récoltés par les sociétés commerciales atterrissent un jour dans une collection publique. La fortune n’achète pas le savoir dit-on, mais elle peut très bien acheter le droit de le confisquer : nuance de riche.
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