Un enfant au ventre gonflé, une famille entassée devant une maison délabrée, puis soudain, l’arrivée du sauveur blanc avec ses sacs de riz et sa caméra qui filme la scène en gros plan. L’imagerie du “white savior” a bercé des décennies de campagnes humanitaires, et s’est popularisée à grande échelle en même temps que les réseaux sociaux. Sauf qu’au Burkina Faso, elle vient officiellement de devenir illégale.
Le gouvernement burkinabè, réuni à Ouagadougou le 2 juillet, a adopté un décret encadrant strictement les interventions humanitaires dans le pays. Une ligne du texte cible en particulier ce que l’on appelle le « poverty porn » : le fait d’exposer l’image de personnes vulnérables aux côtés des dons qu’elles reçoivent, dans le but de susciter l’émotion, la pitié, ou tout simplement des vues sur les réseaux sociaux.
Un format boosté par les réseaux sociaux
Le procédé n’a rien d’inédit. Il remonte aux grandes campagnes des ONG internationales dans les années 1980, montrant des images chocs d’enfants faméliques censées ouvrir les portefeuilles occidentaux. Mais le phénomène a connu un rebond spectaculaire avec l’essor des réseaux sociaux, sur lesquels les créateurs de contenu transforment la générosité filmée en véritable format à succès, et la misère humaine en série tire-larmes.
Le maître du genre s’appelle MrBeast. Le youtubeur le plus suivi au monde, avec plus de 400 millions d’abonnés, a construit une partie de son empire sur des vidéos où il creuse des puits, distribue des maisons ou finance des opérations chirurgicales dans des pays en développement. Un modèle largement copié par d’autres, pour qui filmer un don devant un public en pleurs de gratitude génère à la fois de l’engagement et une image de bienfaiteur, quitte à réduire la personne aidée au rôle de simple figurant. En France, c’est le créateur de contenu Dylan Thiry qui s’est plusieurs fois illustré sur le sujet, transformant des actions humanitaires en contenu viral. L’homme est notamment accusé d’avoir détourné de l’argent d’une cagnotte destinée à une action humanitaire.
C’est précisément ce mécanisme que vise le décret burkinabè. Le texte cible d’abord les organisations humanitaires opérant dans le pays, en leur interdisant de mettre en scène la misère de ceux qu’elles assistent. Concrètement, on ne pourra plus filmer une personne en situation de précarité juste à côté du sac de riz qu’on vient de lui offrir.
La dérive de l’intelligence artificielle
Le sujet avait déjà de quoi alimenter le débat à lui seul, mais l’actualité récente est venue en rajouter une couche. Certaines organisations ont commencé à générer, via l’intelligence artificielle, de fausses victimes et de fausses familles pour illustrer leurs appels aux dons, sans le consentement de qui que ce soit, puisque ces personnes n’existent tout simplement pas. Une dérive qui pousse la logique jusqu’à l’absurde. Quand la mise en scène de la misère ne repose même plus sur des personnes existantes, la question de la dignité individuelle laisse place à celle, plus large, de la manipulation émotionnelle, fabriquée pour maximiser les dons ou l’engagement. Un terrain que la réglementation peine à suivre, tant les usages de l’IA générative évoluent plus vite que les textes de loi censés les encadrer.
Les autorités burkinabè n’ont pour l’instant pas détaillé les sanctions précises encourues en cas de non-respect du décret, mais des mesures administratives, voire pénales, sont d’ores et déjà annoncées pour les contrevenants. De quoi, peut-être, inspirer d’autres pays confrontés au même phénomène, à l’heure où filmer la pauvreté des autres reste, pour certains créateurs de contenu, l’un des formats les plus rentables d’internet.
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