Critique

Black Mirror « Bandersnatch » : le recap

L'avis du Journal du Geek :
Série

Par Benjamin Benoit le

Le film interactif de Netflix sacrifie le scénario pour son ambitieux défi d’interactivité.

Le Black Mirror nouveau est arrivé, livré avec sa promesse de scénario interactif. Pas tout à fait film, pas du tout jeu vidéo mais se savourant comme un visual novel à très gros budget, il a le problème inverse d’’une adaptation issue d’un jeu vidéo : c’est un film ludifié, donc un film pas terrible.

Bandersnatch est un monstre issu du mythos d’Alice au pays des merveilles, et l’épisode éponyme ne va pas arrêter de vous le rappeler. C’est aussi l’épisode zéro de cette cinquième saison, en attendant la nouvelle fournée (qu’on sait dans la boîte, mais l’annonce officielle est toujours devant nous) sur Netflix de la série de Charlie Brooker. Un petit cadeau bonus en attendant la suite, comme pouvait l’être White Christmas en son temps.

Mais ici, le support et la temporalité sont importants : c’est Netflix qui a convaincu Brooker de monter ce concept, et la plate-forme veut le démocratiser à l’avenir. Ca n’en reste pas moins un Black Mirror, avec son lot de références à tous les autres épisodes de la série (toujours dans des petites coupures d’articles) mais aussi avec ses angoisses et ses références topiques. Ici, on convoque Ready Player One, les références de ce dernier, les jeux narratifs à la Telltale, et les oeuvres qui questionnent le méta comme Undertale. Mais pour résumer, il est sans doute un peu plus intéressant de parler de cette épisode que de le regarder.

Attention, à partir de là, ça spoile sans vergogne.

Mon visionnage de Bandersnatch a duré un peu plus de deux heures, m’a fait faire une trentaine de choix, et m’a exposé une très grande majorité du contenu disponible – en tout cas, je n’avais plus de conclusion majeure à explorer. Tout commence en 84, quand Stefan – Fionn Whitehead, vu dans Dunkerque – jeune programmeur sur ZX Spectrum, se réveille sur Relax à exposition-land. Prise de médicament matinale, Papa distant, maman absente, il est dans Une histoire sans fin, et des premiers choix apparaissent : les céréales qu’on va manger, la cassette à écouter dans le bus. Si vous ne choisissez pas, Netflix le fait pour vous. Stefan décroche le job de sa vie – il va bosser pour une grosse société et finir Bandersnatch, jeu du livre-dont-vous-êtes-le-héros éponyme.

Dans la vraie vie, ce projet n’a jamais abouti, et on sait bien qu’on va traverser les strates de la réalité. Stefan fait la rencontre de Colin – Will Poulter, l’affreux flic de Detroit – un concepteur-star qu’il adule, type visiblement très indépendant de corps et d’esprit.

On propose à Stefan de finir le jeu dans cette boîte. Premier choix qui semble d’importance. Non merci, rien ne doit entraver la vision d’artiste ! L’épisode acquiesce, et nous voilà chez le psy, où l’on nous force fort à « parler de maman » et d’un trauma originel. À partir de là, les personnages vont parler de plus en plus lourdement de destin, de déterminisme, de choix que l’on fait et souligner qu’ils font de l’exposition.

J’utilisais une manette Xbox sur l’application de ma console, et elle vibrait pour me prévenir avant chaque choix. Je ne me doutais pas que c’était techniquement possible pour Netflix. Tout ça est relativement bien articulé, même si certains jump-cuts et raccords sont maladroits. Voir les acteurs « gagner du temps » gauchement en attendant qu’on prenne une décision est toujours un petit moment de rigolade.

Bref, ça achète des disques, une biographie de l’auteur original du bouquin qui a donné le jeu, et ça bosse très dur. Stefan se tue à l’ouvrage, s’énerve sur son père, qui l’emmène dare-dare devant son psy. Colin-Morpheus n’est pas loin, choix : se faire soigner ou suivre Colin ? Se faire soigner. On atteint un discours méta : au moment où moi, spectateur, veut que mon personnage de fiction s’en sorte, lui se rend de plus en plus compte qu’il est manipulé. Résultat: il passe de plus en plus pour un dingue et on lui prescrit des pilules du bonheur de plus en plus fortes. Que je lui fait prendre, moi, citoyen consciencieux, ce qui provoque une première bad end : le jeu sort, et il est jugé médiocre et réalisé à moitié. Ah bah bravo le message.

Retour en arrière, les pilules vont dans les gogues. On apprend que l’auteur du livre est devenu zinzin, a tué sa femme et a peint une glyphe « symbole de l’embranchement » avec son sang. Stefan, lui, va vivre un moment très Matrix puisqu’on va pouvoir communiquer avec lui, dans des fins-gags où un logo que vous connaissez bien devient un choix. Bien sûr, admettre qu’il est « contrôlé par quelqu’un du futur » l’envoie presto en thérapie. S’il est dans un film, « pourquoi n’est-tu pas dans un scénario plus divertissant ? » Vraie question, puis ça part en bagarre de ninjas ou en fin de tournage.

Retour encore plus en arrière, cette fois on suit Colin-Morpheus chez lui, où l’on fait la connaissance de sa femme, de son bébé et où l’on découvre son amour du LSD qui aide à « prendre du recul ». Dès le moment où nos deux héros vont sur un balcon, on sait comment ça va finir. Une mort (de votre choix), un réveil en sursaut, encore un retour en arrière. À partir de là, j’avais l’impression de jouer à The Stanley Parable, en faisant involontairement toutes les fins possibles. Je suis tombé sur une fin méta où même le trauma originel de Stefan est fabriqué et filmé (il faut suspendre fort son incrédulité), ça évoque un programme de contrôle de cerveaux, et oups déjà un parricide. Et encore une bad end en prison.

Puis de nouveau un parricide (à ce stade, je m’excusais mentalement envers mon propre père) et Stefan de ne pas en croire ses yeux quand je sélectionne l’option « découper en morceaux ». « Mon dieu, vraiment ? » Oui oui, vraiment. « Trop de choix débiles », dit la télé elle-même. Et pourtant, c’est ce qui se rapproche le plus d’une fin parfaite. Le jeu sort, cinq étoiles sur cinq, et la fille de Colin est celle qui réalisera l’épisode interactif Bandersnatch. Bien sûr, vous avez aussi un contrôle sur elle, sur un choix qui sera bien familier, et on atteint des sommets de récursivité Quentin Dupiesques.

C’était une bonne conclusion, mais Netflix a tenu à ce que j’explore d’autres possibilités : d’autres thés ont été renversés sur d’autres claviers, d’autres papas ont été découpés, j’ai trucidé le patron, fait la même chose avec Colin (toujours très relaxé sur la chose) et l’ai même laissé partir alors qu’il avait vu le cadavre. Tout ça m’a ramené dans une fin plus métaphorique, mais différente, qui se termine avec une mort bien réelle sur un fauteuil, façon Playtest. Tout ça après avoir rentré moult codes dans des claviers avec ma télécommande, et même composé un numéro qu’on me dictait, comme si j’étais dans Virtue’s Last Reward.

Souligner le méta, oublier le scénario

Ce qui nous fait une petite dizaine de fins possibles. C’est Black Mirror, et aucune d’entre elle n’est vraiment « satisfaisante » ou optimiste. Si le ton est là, cet épisode est pourtant l’un des moins Black Mirroresque de la série entière, puisqu’il ne convoque pas de technologie futuriste. Il préfère un méta-commentaire sur la narration, ses choix et ce qu’on peut en faire. Plus précisément, il aime souligner le méta plus qu’en créer.

Comme dans un épisode de The Walking Dead par Telltale, les choix n’ont pas toujours d’importance. Un utilisateur de Reddit s’est amusé à cartographier cet épisode, et on se rend compte que seuls deux points nodaux sont de réels pivots sur le scénario, et qu’on nous y ramène en permanence. Avant, on ne fait que nous familiariser avec le concept, on nous bombarde de subversions et de faux choix, et on fait surtout joujou avec les attentes du joueur. Entre ce dernier et le script, c’est le concours de celui qui sera le plus grand des petits malins. Aujourd’hui, si l’on suit l’actualité du jeu vidéo, forcer un choix entre « non » et « non » n’a plus grand-chose de novateur.

Voulez-vous du bien pour le perso ? Voulez-vous juste une fin sanglante ? Ou peut-être juste faire durer les choses ? Quand le scénario vous supplie presque de faire le choix A, on a bien envie de faire le choix B. Sauf que Charlie Brooker sait faire usage de psychologie inversée. Il y a autant de réels embranchements que d’artifices, et c’est bien normal : le travail derrière serait impossible. L’exécution en elle-même est relativement élégante. Parfois, elle trompe : si vous refusez de prendre du LSD, Colin le mettra dans votre thé sans votre consentement. Cette propension à forcer les enjeux, à rappeler X fois qu’on force la main des personnages fait un peu sortir de la chose au mieux – et la rend prévisible au pire. Ironiquement, le lecteur lui aussi a une main invisible sur la sienne, parfois.

Bandersnatch est expérimental, il essaie quelque chose de très ambitieux, et rend une copie qui n’atteint pas les sommets du bon Black Mirror. C’était un diagramme de Venn impossible. La personnalité de Colin résume la chose entière : éthéré, un concept à lui tout seul, mais pas si important que ça.

Les moments de bravoure

  • Toute la « route Netflix », du pétage de câble initial au délire méta
  • La scène de meurtre la plus détendue et résignée de l’existence
  • L’amour de Charlie Brooker pour la musique des années 80 et Eurythmics