Critique

Mirai, ma petite soeur ; critique et rencontre avec Mamoru Hosoda

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Benjamin Benoit le

Réglé comme un métronome, Mamoru Hosoda a présenté son film tri-annuel au festival d’animation d’Annecy. Cette fois, il partage son regard de papa pour conter l’histoire d’un enfant qui doit accepter l’arrivée d’un deuxième bébé dans le foyer.

Mamoru Hosoda est quelqu’un qui a déjà prouvé l’étendue de son talent, mais l’Histoire retiendra peut-être une marque de fabrique discrète, présente dans la vaste majorité de ses films : c’est le réalisateur d’animation japonaise qui fait le mieux pleurer ses personnages. Pas les larmes mignonnettes, mais les pleurs moches, bruyants et boursouflés, qui ne ressemblent à rien. Quel personnage va les « tirer » ? C’est presque devenu un enjeu de sa filmographie.

Mais dans Mirai, pas de gros pleurs cathartiques. « Dans Mirai, les personnages sont plus en colère », nous a expliqué Mamoru Hosoda. « Au Japon, on demande de faire des films qui font pleurer le public. Je suis contre cette idée, c’est peut-être pour ça que mes personnages sont si expressifs. Je ne savais pas que mes personnages pleuraient bien ! » ajoute-t-il, amusé.

Nous avons eu la chance de rencontrer la cinéaste stakhanoviste en plein festival d’Annecy. Sortant un film tous les trois ans en juillet, c’est au tour Mirai no Mirai en 2018. Mirai veut dire « avenir », mais aussi utilisée à valeur de prénom il devient « la Mirai du futur » dans un jeu de mots qui fait déjà trembler les producteurs français, qui ont choisi un Mirai, ma petite soeur. Sortie prévue en toute fin d’année, le réalisateur s’apprête à affronter la promotion du métrage qui va sortir chez lui.

De marié tout court à « marié à un concept »

Les aficionados du réalisateur de 50 ans connaissent ses obsessions thématiques : le film d’animation sur la cellule familiale, avec une touche plus ou moins grande de science-fiction. Traversée du temps dans le film éponyme, amour naissant, grande famille dans son ensemble (et science-fiction) dans Summer Wars. Paternité (et enfants polymorphes) dans le superbe Les Enfants-Loups, paternalité (et papas polymorphes) pour Le Garçon et la bête, son pénultième film sorti début 2016 en France. Mirai poursuit cette exploration du lien familial.

Mais, souvenez-vous-en, on y suit des capricieux et des énervés, respectivement le garçonnet Kun – 4 ans et bien plus mignon qu’un enfant de 4 ans pris au hasard – et ses parents, qui doivent subir ses caprices. En effet, une petite soeur vient perturber le confort quotidien du premier-né, maintenant en déficit d’attention. Un séisme affectif dans cette superbe maison d’architecte, toute verticale, en plein Yokohama. Le petit Kun trépigne, réclame, est frustré, et va finir par aller trop loin. Soudainement, il se retrouve nez à nez avec une écolière qui a bien dix ans de plus que lui. C’est la Mirai du Mirai, la Mirai du futur qui vient le sermonner pour qu’il accepte sa présence. De caprice en caprice, Kun va se retrouver balloté entre épisodes oniriques, à la rencontre d’autres membres de sa famille, passés et futurs.

Au premier regard, Mirai semble viser deux publics distincts : les enfants et les parents. Les premiers peuvent directement s’identifier (et se rendre compte qu’ils ne seront jamais à leur avantage quand ils piquent une crise) et les seconds auront une perspective supplémentaire sur la dynamique qui anime un début de fratrie. L’intéressé ne segmenterait pas les choses ainsi : « C’est aussi un film de frères et soeurs, et je suis moi-même un enfant unique. Ça marche aussi ! » Et… oui, certes. Si vous avez eu quatre ans, vous serez concernés aussi. Sinon, vous êtes un petit génie, félicitations.

À hauteur de gosse

Il faut dire que Kun est un protagoniste attachant. Adorable même dans ses mauvais moments, c’est le plus japonais des bambins japonais : il est déjà obsédé par les trains. Et tout le film se fait à sa hauteur – les perspectives sont modifiées, les environnements (fictifs ou réels, on ne dira rien de plus) prennent une dimension grandiose et exagérée. Hosoda, qui signe son film le plus personnel, a su faire preuve d’empathie et rapetisser son propre regard. Sans doute car c’est le film le plus autobiographique d’Hosoda, un père qui a vu s’installer le même rapport de forces dans sa progéniture.

Cette compréhension donne au film une dimension comique efficace – et reçue généreusement par une grande salle de Bonlieu hilare à Annecy. Kun est un gosse qui fait des trucs de gosses et pique des crises de gosses. Les interactions entre les trois personnages sont délicieuses, authentiques, et font regretter une trop faible présence de la Mirai-du-futur dans l’intrigue. Les parents sont aussi d’un réalisme coupable – quand la maman de Mirai dit à son mari qu’« il ne sait jouer au bon papa que devant les autres mamans », la pique est d’origine pour l’auteur. L’occasion de caler quelques réflexions sur ce qu’est être un bon parent.

L’occasion fait le daron

Avec Mirai, on détecte un phénomène étrange – les soucis du film sont transparents, ils sont faciles à deviner avant même de l’avoir vu et les petites craintes, justifiées ou non, se réaliseront. On peut imaginer une structure un peu trop mécanique : Kun pique une crise, cette dernière débouche à un moment onirique là pour y répondre, il repique une crise, retour à l’onirisme, et yadda yadda. Le film est un peu binaire. Aussi, doit-on craindre un film un peu plus « mineur » ? Mirai l’est, dans un sens. La Traversée du Temps ressemble presque à une (si belle) carte postale quand la trilogie Summer Wars/Les Enfants Loups/Le Garçon et la Bête s’apparente à une fresque qu’on déguste encore et encore. Oui, Mirai n’est pas une épopée véhiculant les mêmes attentes et la même grandeur d’âme, mais c’est aussi l’une de ses armes. Il sait surprendre. En tissant ses métaphores, Hosoda nous balade entre les âges, les lieux, les niveaux de réalité. Jusqu’à retrouver, même avec un tel postulat, ses matrices vide-signature ?

Avec Kun et sa famille, on fait le tour d’une fratrie, d’une lignée, d’une maison, de moult objets horizontaux. Et Hosoda trouve encore la place pour balader ses spectateurs – et son protagoniste – dans des cadres fantastiques, poétiques, bref à sublimer l’imagination d’un enfant. C’est aussi l’occasion pour Hosoda de faire quelques démos techniques : bonjour mouvements de caméra à vitesse de Shinkansen, ruptures de styles graphiques (à valeur comique… et à valeur de laboratoire parfois) et quelques joyeusetés qui nourrissent un film qui, sans elles, aurait été bien trop sage. Bon, les foules en 3D ratées sont encore là, c’est aussi devenu une signature.

Mais il serait bien plus difficile de faire un film fascinant sans une touche de fantaisie. Et même s’il le fait à des échelles différentes, certains schémas d’Hosoda se répètent. A-t-il la science- fiction chevillée au corps ? Réponse du prévenu : « Je ne fais pas tant de distinction entre les genres. Si j’insère quelque chose d’irréel dans mes films, c’est parce que ces choses-là existent aussi dans notre vie, en tant que métaphore de quelque chose. L’homme-loup des Enfants Loups (…) est une métaphore sociale. Pareil pour le jardin de Mirai. Le fantastique est un vecteur à métaphores. »

C’est sans doute cette envie de déconstruire les frontières qui donne à Hosoda cette capacité à évoquer de nombreuses choses avec l’air de cultiver les mêmes obsessions. En tout cas, Mirai garde cette thématique intestine, et c’est indéniable. Petit effet de timing malheureux tout de même : Une Affaire de famille d’Hirozaku Kore-Eda vient de gagner la Palme d’Or à Cannes. Choisir sa famille, celle qui fait du peep-show, la famille kleptomane, un message trop subversif pour un Japon très carré sur ces choses-là. Un effet de loupe qui, en comparaison, pourrait rendre Mirai un tout petit peu plus prosaïque. Mais un regard sur ses derniers films révèle le mauvais procès.

« Peut-être que c’est Kore-Eda qui s’est inspiré du Garçon et la Bête ! », plaisante-t-il. « Je n’avais aucune intention de montrer une famille sous un angle traditionnel. Le monde est en perpétuelle évolution, je voulais montrer comment une famille avec des enfants peut vivre dans cette société. Le lien de sang n’a aucune importance pour moi. » Et c’est vrai, même le chien Yuuko est littéralement considéré comme un membre de la famille.

Tout le monde veut prendre sa place

Bon ! Pardonnez-moi, car j’ai pêché. Il m’a été irrésistible de demander au cinéaste ce qu’il pensait de l’obsession médiatique française pour « Les Nouveaux Miyazaki ». (N’oubliez pas de rentrer ces trois mots sur Google News en fin d’année). Mamoru Hosoda ne s’offusque pas de la prétérition et raconte :

« Je suis venu à Annecy pour la première fois pour mon film La Traversée du Temps. Déjà, à l’époque, les journalistes français m’ont tous demandé si j’étais « post-Miyazaki ». À chaque fois qu’on me pose la question, je ne trouve pas ça très agréable… (…) je cherche à faire mes propres films et j’appartiens à une autre génération. »

Qu’on se le schtroumpfe. Hosoda regrette même la mort de Takahata, dans le sens où il tablait aussi sur le fait que l’auteur du Conte de la Princesse Kaguya allait voir son dernier film. « Quand j’ai appris cette nouvelle, je me suis dit que quelqu’un devait prendre le relais. Il faut continuer son travail et prendre le relais de son oeuvre. Est-ce que ça veut dire que je suis post-Takahata ? »

Mamoru Hosoda. Crédit : B. Benoit.

Mince, en plus, il est bon joueur. Il a tous les atouts. On se retrouve dans trois ans (pour parler de ses parents ? Thématiquement, ça finira par coincer un jour !) avec grand plaisir, monsieur Hosoda. On attend déjà la suite, même avec quelques mois d’avance. Car Mirai est un film qui dépasse les attentes qu’il pose avec humour et brio. Il pourrait aligner les planètes une deuxième fois de suite en remportant le cristal d’Annecy 2018, un an après Lou et l’île aux sirènes. Et à l’applaudimètre, après la projection de Mirai, même s’il a un peu de concurrence (Parvana, Funan, théma guerre civile à Annecy) il a gagné cinq festivals en cumulé d’un coup.

Notre avis

Mirai transcende le temps, l’espace, les strates de réalité et surtout les attentes. Avec un postulat aux atours mineurs, il en fait un film dont le grandiose est en concurrence permanente avec le petit espace d’un foyer à Yokohama. Il ne vieillira peut-être pas très bien, mais Mirai est un plus-que-charmant cri du coeur de Hosoda à ses enfants, et à tous les enfants et leurs parents, fans de trains ou pas. Il expérimente, fait voyager, fait rêver, et réussit à apporter quelque chose de nouveau à un thème universel en diable. On oublie quelques petits soucis structurels, on se laisse porter par le sens du détail, un humour efficace, et le score de Takagi Masakatsu. Petit mais costaud.

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