Critique

Critique de Silent Voice : pathos coolos

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Benjamin Benoit le

Enfin sur nos grands écrans, le précieux film d’animation de Naoko Yamada parle avec finesse de handicap et de communication.

Crédit image : Art House

Faites un voeu, l’improbable vient de se produire. Deux comètes de Haley viennent d’entrer en collision. Silent Voice est distribué au cinéma. L’aboutissement d’une belle trajectoire pour ce qui était, il y a encore quatre ans, un manga particulièrement reconnu et dont la réputation a été propulsée par des scantrads. A Silent Voice, l’oeuvre de Yoshitoki Ooima en sept tomes, récupéré et édité par Ki-Oon tout du long de 2015, aura pansé une année collectivement pourrie. Mi 2016, l’adaptation animée sort au Japon. S’ensuit une interminable route vers l’hexagone : elle atteint quelques festivals européens, puis est projetée en compétition à Annecy 2017. Elle y rencontre une trop grosse concurrence, mais a laissé sa patte dans une édition historiquement japanophile.

Une grosse année de flottement plus tard, acquis en physique par Kaze, mais peut-être que non, mais peut-être que oui finalement, l’exploitation du film sort de nulle part, courtesy of Art House. Ce distributeur fondé en 2018 a aussi apporté la saga en cinq parties Senses, et elle s’occupera du prochain Kiyoshi Kurosawa à la rentrée. Silent Voice, amputé de son The, sort dans quelques salles suite à un crowdfunding réussi. Un an après l’affreux bide de Lou et l’île aux sirènes, entre le pari osé et la mission-suicide, la ligne est très fine. Mais Silent Voice est, avouons-le, très « presse généraliste- friendly ».

Why don’t you all f-fade away

Ichida est lycéen, et il est l’un des deux personnages au coeur de cette intrigue qui mêle deux lieux communs qui vont de pair : l’école, et l’ijime, le harcèlement scolaire. Lycéen, on le voit faire les préparatifs de ce qui sera très manifestement un suicide. Minutieux et dans la contrition. Un générique sur l’ironique My Generation plus tard, retour quelques années en arrière. Turbulent, meneur, sa vie de collégien est chamboulée quand débarque Nishimiya, sourde de son état. Elle fera de son mieux, mais Ichida va vite glisser de « capter son attention à tout prix » à « mener un harcèlement collectif », celui qui fait mal et dont l’omniprésence dans la culture populaire (un très bon exemple récent se trouve dans March Comes In Like A Lion) trahit un véritable mal de société.

Crédit image : Art House

Ces brimades, validées par le silence des autres élèves et des profs, seront vites intenables, et Nishimiya va changer d’école. Ichida, laissé seul avec sa mauvaise réputation, va passer par le même traitement et ne nouera plus jamais le moindre lien véritable avec un camarade de classe. Retour dans le temps présent où il tente de la retrouver après avoir appris la langue des signes, histoire de recoller les morceaux. La pente sera longue et forte, mais une alchimie entre les deux et un groupe de proto-amis pourraient les aider à retrouver un peu d’amour-propre.

Crédit image : Art House Naoko Yamada

Une superbe adaptation signée Naoko Yamada

À la réalisation, une « nouvelle venue » dans l’échiquier très masculin de l’animation japonaise. Naoko Yamada, la petite trentaine, dont la légitimité n’est plus à faire au Japon. Enfant de la télé et chevillée au prolifique studio Kyoto Animation, ce premier long-métrage distribué en France est en fait la ligne du milieu d’un CV intégralement constitué d’adaptations et de dérivés de séries ou, en l’occurrence, d’un manga. Son dernier film, Liz And The Blue Bird, est l’oeuvre compagnon de la série Sound! Euphonium (qui demandera trois miracles successifs pour obtenir la même trajectoire). Découvrir Silent Voice, c’est découvrir un savoir-faire porté sur la mesure, une colorimétrie froide et bleutée, et une animation de qualité AAA où l’on trouve quelques petits fétiches maison (comprendre : les jambes). Techniquement, c’est superbe. Yamada rend un travail d’orfèvre, où les mouvements sont d’une fluidité exemplaire. Ramage et plumage vont de paire dans une histoire émouvante, sensée et tranquille comme une longue colère froide accumulée sur plusieurs années.

Crédit image : Art House

Naoko Yamada adapte sept tomes en deux heures. Pour éviter l’overdose, elle squizze un gros morceau du manga (le tournage d’un film) pour en garder la substantifique moelle et les enjeux qui relient les personnages. On perd au change quelques persos ou des clés de compréhension – le personnage d’Ueno est plus opaque dans le film – et la case la plus importante du manga (un indice chez vous : un lit et un plâtre) est passée à l’as pour fluidifier le récit. Les indices visuels qui constituent l’oeuvre originale sont toujours là, dont l’évidente importance de la langue des signes et ces fameuses croix qui apparaissent sur les visages de l’entourage d’Ishida pour signifier une déconnexion – c’est prescriptif et pas très évocateur, mais amusez-vous à trouver des articles de presse qui ne parlent PAS de ce petit détail. Il n’empêche que Naoko Yamada révèle qu’elle est une réalisatrice essentielle, sachant mettre chaque ralentissement, point de vue, cadrage, au service de quelque chose. Bonne pioche pour adapter un manga dont le nom devrait apparaître dans l’entrée de “subtil” au dictionnaire.

Lent et tranquille comme une grosse colère

Silent Voice est plein de choses. Un film tranquille et furieux à la fois, un film où on se tait et où l’on dit ce qu’on pense. Un film dont la dernière partie est une looooongue litanie d’excuses collectives, c’est son principal défaut. On y trouve quelques licornes, subversives pour la société japonaise – Ichida vit loin du modèle de famille nucléaire, parqué dans le grenier aménagé du salon de coiffure de sa maman. Le papa est un mystère évaporé, la frangine a un enfant métis. Et tant qu’on parle de mamans, celle de Nishimiya est bien trop rock’n’roll et honnête pour le Japon.

Crédit image : Art House

Silent Voice est une radiographie de ce que ne va pas dans ce pays où la solitude et le retranchement sont une discipline nationale : qu’est-ce qui empêche les jeunes de communiquer ? Comment fait-on mal en se taisant, alors qu’on fait mal en parlant trop dans le reste du monde ? Peut-on se reconstruire après une scolarité socialement aux fraises ? Début de réponse dans Silent Voice, honnête, jamais condescendant sur le handicap (ce n’est ni un bête mécanisme ni le véritable sujet du film) et froid comme un grand mélodrame qui atteint une vingtaine de personnes, capté par une âme attentive et soigneuse. Et dans ce mélo, de l’humour tout de même, des bons sentiments, de la bonne volonté, et de quoi réchauffer quelques coeurs dans ce monde de brutes – capables de communiquer ou non. Il n’est pas déconnant de dire qu’effectivement, Silent Voice arrive à capter les tenants d’une génération japonaise. Respect.

Notre avis

Glacé et sophistiqué, Silent Voice est beau à tomber, sensé, clinique, et une belle adaptation portée par de belles personnes devant et derrière la « caméra ». Il souffre d’un dernier tiers élastique mais qu’importe : aller le voir, c’est un petit acte militant, c’est comprendre le Japon un peu plus et c’est surtout rencontrer un film d’animation d’excellente facture technique, que diable. Faites-vous du bien et enchaînez sur le manga !

L'avis du Journal du Geek :