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[Chronique] Et si… Batman et le Joker étaient la même personne ?

Chronique

Par Feel le

On inaugure une nouvelle rubrique, « Et si… » dans laquelle nous reviendrons sur des éléments de la pop culture pour y apporter une analyse différente, un regard alternatif. Le but n’est pas ici d’imposer une vérité absolue, mais simplement de vous permettre de (re)découvrir vos classiques, d’une façon à laquelle vous n’auriez pas forcément pensé. Le tout argumenté, sinon c’est trop facile. Et pour commencer, qui mieux que Batman, le super détective, le justicier masqué, le chevalier noir… le schizophrène ?

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Il est assez inutile de s’étaler sur les origines de Batman, tant elles nous ont été maintes fois relatées ici et là. Un court résumé est cependant de circonstance, afin de bien comprendre ce qui a pu amener le raisonnement d’aujourd’hui. Le jeune Bruce Wayne, âgé d’une dizaine d’années, sort du cinéma avec ses parents, Thomas et Martha. Ils sont allés voir The Mark Of Zorro, et le petit Bruce n’en peut plus, tellement il a kiffé.

Parce qu’on peut être milliardaire et pas bien malin, Thomas Wayne décide de passer avec sa femme et son fils par une petite ruelle, le genre qui porte généralement le sobriquet de « Guet-apens », pour se rendre à leur voiture, qui les ramènera dans leur somptueux manoir, aux abords de Gotham City. Seulement voilà, en chemin, ils vont croiser un voleur armé, qui semblera particulièrement intéressé par le collier de perles de Martha Wayne. Encore une fois, beau symbole d’intelligence que de sortir de chez soi avec un collier qui à lui seul vaut plus cher que le cinéma où vous allez, dans un quartier mal famé. Une rixe s’ensuit, et Thomas et Martha sont froidement assassinés par la petite frappe, sous les yeux du petit Bruce, dont le cerveau est alors inconsciemment switché sur l’envie d’être comme Zorro. Et c’est là que démarre normalement la légende de Batman telle qu’on la connait. Mais si toutes ses aventures, tous ses gadgets, et surtout, tous ses alliés et ennemis n’étaient en réalité que le fruit de l’imagination de Bruce Wayne ?

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[nextpage title= »Arkham aussi, c’est un manoir »]
Et c’est là, un peu comme la théorie du délire schizophrène de Doug Quaid dans Total Recall, que va débuter notre analyse. Perdre brutalement ses parents est un événement traumatisant. Les voir se faire assassiner sous vos yeux doit complètement détruire votre perception de la réalité. Imaginons alors que le petit Bruce Wayne ait en effet survécu à cette attaque brutale, et qu’il ait été recueilli par, mettons (et pour faire marcher un peu le casting), Jim Gordon. Ce dernier fait face à un enfant en état de choc, traumatisé, détruit. L’enfant n’ayant plus de famille, la décision est prise de l’envoyer à Arkham, seule « maison de repos » de Gotham. Et c’est là que le petit Bruce va passer le reste de sa vie, à s’en fantasmer une meilleure. Si l’on examine un peu tous les éléments qui constituent l’histoire de Batman, on peut tous leur trouver des explications psy.

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Lors d’un délire schizophrène, il n’est pas rare que le malade se réinvente complètement une vie. Plus besoin de se traîner la moindre tare, quand vous écrivez vous-même votre histoire. Un traumatisme tel que celui subi par le petit Bruce Wayne, suffirait à rendre n’importe qui complètement fou. Ajoutez à cela qu’il sort d’un film dans lequel l’homme le plus riche du village est en fait un héros masqué, tout de noir vêtu, qui lutte contre les injustices, et vous avez la genèse de Batman qui se déroule. D’ailleurs, il n’est pas irraisonnable d’imaginer qu’en fait, les Wayne n’ont jamais été milliardaires. Il s’agit sans doute d’une famille modeste, qui s’est rendue au cinéma du coin, avant de rentrer dans leur petit appartement, en passant par la mauvaise rue. Gotham est une ville violente, ce genre d’agressions y est sans doute fréquent. L’esprit de Bruce Wayne, une fois ressorti de la léthargie provoquée par le double meurtre de ses parents, peut tout à fait avoir mélangé tout ce qu’il avait alors en tête, et s’être lui-même persuadé qu’il était une sorte de Don Diego à qui ses parents avaient légué une immense fortune. Si l’on considère alors que Bruce Wayne est bloqué en état de choc, qu’il s’est fermé au monde réel et qu’il a alors commencé à partir en roue libre, tout ce qui suit serait parfaitement logique.

[nextpage title= »Batman, il est comme Gillette »]
Quand on y réfléchit un peu, on se rend compte à quel point le personnage de Batman est parfait. Lorsqu’il revêt son costume, il devient le super héros le plus craint de l’univers DC, un génie capable de supporter toute forme de douleur physique ou psychologique, un humain aux capacités presque surhumaines, une quincaillerie ambulante… Enfin, je ne vous apprends rien, vous connaissez Batman.

Ce qui est souvent décrié comme une faiblesse chez DC, sa prétendue incapacité à écrire des personnages attachants car dotés de réelles faiblesses, est peut-être une façon de nous avoir montré depuis le début que la quasi intégralité de l’univers DC n’existe que dans la tête de Bruce Wayne. Faut-il chercher aussi loin ? Et pourquoi pas. Alors vous allez me dire que Superman existait avant Batman. Certes, mais le Dcverse, lui, n’existait pas à cette époque, et l’idée de croiser différents super héros n’avait encore émergé dans aucun esprit.
Pour l’heure, revenons-en à Bruce Wayne. Milliardaire accompli, il utilise ses fonds pour aider des causes humanitaires, se tape les plus belles femmes de l’univers, y compris certaines de ses ennemies (Selina Kyle ou Talia Al Ghul, avec qui il aura même un enfant), il est beau, musclé, charismatique, envié de tous… bref, le mec est la perfection incarnée. Vous ne trouvez pas ça un peu limite ? Et ne parlons même pas de ses gadgets, véhicules et autres points de chute. Il n’est jamais à court de ressources. N’est-ce pas un peu trop simple ? Alors qu’en parallèle il n’a JAMAIS réussi à débarrasser Gotham de la violence qui y règne ? Soit il n’est vraiment pas doué, soit il y a dix fois plus de racailles à Gotham que dans la vie politique française. Et ça ferait déjà beaucoup de racailles…

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Non, la raison est toute autre. C’est une lutte sans fin tout simplement parce qu’il ne pourra jamais gagner ce combat. Non parce qu’il n’en a pas les moyens, bien au contraire, mais simplement parce que c’est son esprit qui continue d’envoyer constamment de nouveaux bad guys, pour le tenir occupé. Parce que si jamais le petit Bruce Wayne cessait la course fantasmée qui se déroule dans sa tête, il pourrait revenir ne serait-ce qu’un instant dans la réalité. La vraie, la dure, celle où il n’est qu’un orphelin abandonné dans un hôpital psychiatrique. Et QUI voudrait affronter ce quotidien ? Ce faisant, son subconscient le protège donc. Cette forme de déni de la réalité est donc la base cimentée sur laquelle il a fondé son univers alternatif.

[nextpage title= »Justice pour tous ? »]
Bruce, dans un désir inconscient de protection et de revanche, se serait donc créé non pas une, mais deux personnalités parfaites. Contrairement à d’autres héros, qui semblent avoir du mal à concilier identité secrète et vie de tous les jours, Bruce Wayne y arrive les doigts dans le nez. Et tout ceci ne serait dû qu’à un travail rigoureux ? Ça n’est pas crédible une seule seconde. Tout comme le concept de la Justice League.

Avouez qu’il faut une sacrée dose d’égo pour imaginer qu’on puisse pouvoir occuper une quelconque place au sein d’un groupe comme la Justice League, quand il comporte déjà des membres tels que Superman ou Wonder Woman. Superman qui, rappelons-le, possède bien plus de connaissances que Batman, infiniment plus de pouvoirs, et pourrait anéantir ce dernier plus facilement encore qu’un enfant écrase une fourmi sous son pied. Mais Batman est non seulement utile à la Justice League, il en est même un point central. Bruce Wayne, l’orphelin, s’est donné une place de choix au sein d’un groupe de héros aux pouvoirs incroyables. Il s’est créé de super amis qui l’admirent. Sa relation avec Superman n’a d’ailleurs pas toujours été conflictuelle. Il a longtemps été son meilleur ami, son confident, le mec à qui il laissait tirer son doigt pour faire voler sa cape d’un vent bien placé. On sait s’amuser, à la JLA.

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Mais Superman, c’est aussi l’image fantasmée qui réveille sa jalousie et son aigreur, celle du héros encore plus parfait que lui, mais qui malgré ses pouvoirs presque infinis, laisse le mal exister. Superman est un peu ce qui cultive ce ressentiment quotidien de Bruce Wayne, face à l’injustice. Et c’est ce qui lui fait croire qu’il peut, même s’il n’est qu’humain, tenter de surpasser un dieu. Chaque instant qui passe l’éloigne donc un peu plus de la réalité, et l’enfonce plus profondément dans ce piège mental imaginaire. Son ego n’ayant plus aucune limitation, il peut partir complètement en freestyle. Bruce Wayne s’est donc créé toute une bande d’amis, mais il possède aussi les solutions pour tous les intercepter. Quoi de plus évident, quand on a créé des personnages de toutes pièces, que d’être le mieux placé pour les détruire ?

[nextpage title= »Rancœur de l’abandon »]
Une autre chose qui peut fortement avoir contribué à l’enfermement psychologique de Bruce Wayne, c’est le fait qu’il n’ait jamais été adopté après la mort de ses parents. Il s’est retrouvé livré à lui-même, complètement seul. Alfred ? Tout au plus une figure paternelle lointaine, tel un oncle ou un voisin… ou peut-être une vision altérée du policier qui l’aurait recueilli ? Est-ce d’ailleurs pour ça que, dans son fantasme, Batman possède un profond respect pour Jim Gordon ? Parce que ce policier est un des rares liens qui le rattachent à un semblant de réalité ?

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En tout cas une chose est certaine, l’inconscient de Bruce lui envoie perpétuellement des messages liés à l’abandon et au fait que personne n’ait voulu l’adopter. Comment ? Dick Grayson, Jason Todd, Tim Drake… ça ne vous dit rien ? Bruce Wayne a plusieurs fois recueilli des orphelins, certains d’entre eux ayant comme par hasard, vu leurs parents se faire assassiner. Comme si son cerveau lui rejouait la même scène, en boucle, à ceci près que s’il ne pouvait empêcher ces crimes d’arriver, il pouvait néanmoins être meilleur que tous les autres et adopter ces pauvres enfants.

Alors bien-sûr, Batman va les conditionner à être de véritables petites machines de guerre, mais dans son esprit, c’est la seule solution viable. Le monde est violent, les méchants doivent payer, mais nous, gentils, avons des valeurs que NOUS NE POUVONS PAS oublier. Sans ces valeurs, c’est tout l’univers de Bruce Wayne qui s’effondre, et ça, c’est impossible. Surtout qu’en plus des gangsters et autres racailles, Batman doit affronter tout un tas de super vilains, à la mesure de son personnage.

[nextpage title= »Snap Cracke Pop »]
Il est intéressant de constater que les ennemis de Batman sont parmi les plus colorés et whatthefuckèsques (néologisme, j’ai le droit, c’est mon article) du monde DC, comme s’ils avaient, là encore, été imaginés par un enfant. Le Riddler et sa tenue verte, ornée de points d’interrogation, le Pingouin, Double Face, Poison Ivy… Le bestiaire est tout de même assez pittoresque. On peut tout à fait imaginer que Bruce Wayne se soit inspiré d’éléments de sa vie antérieure pour imaginer ces personnages tous plus fous les uns que les autres. Un professeur et ses nombreuses questions devient ainsi Edward Nigma, la jolie fleuriste du coin de la rue, qui lui faisait toujours des sourires envoûtants devient Pamela Lillian Isley, etc.

Et n’oublions pas sa légendaire nemesis, celui qui n’a pas d’autre identité que son patronyme de super vilain, celui qui arbore un sourire démesuré et une joie de vivre indécente dont Bruce Wayne semble être totalement dénué, celui qui tue comme il respire… le Joker. Joker est l’un des piliers fondateurs et porteurs de toute la construction psychique du mythe de Batman. Sans Joker, pas de Batman, et sans Batman… et bah pas de Joker. L’un ne peut aller sans l’autre, c’est une évidence. D’ailleurs, la théorie exploitée dans le Batman de Tim Burton, selon laquelle le Joker serait aussi l’homme qui a tué les parents de Bruce, fait sens. Bruce peut tout à fait avoir, dans son esprit, fusionné l’image du tueur de ses parents, et donc le point de départ de sa nouvelle vie, avec son éternel ennemi imaginaire. Renforçant l’impossibilité de le vaincre définitivement, de peur que tout son monde imaginaire ne s’écroule alors.

Bruce a besoin du Joker, puisqu’il apporte l’équilibre nécessaire à son délire schizophrène. Plus encore qu’il est tous les autres personnages de son monde imaginaire, Bruce EST autant le Joker qu’il est Batman.

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[nextpage title= »Arrête de rire ! »]
Il n’est d’ailleurs pas impossible que le Joker ait été construit à base d’éléments recueillis durant ses rares instants de semi-lucidité, comme quand il est par exemple au réfectoire à être nourri à la cuillère par une infirmière dévouée (une gentille blonde un peu fofolle dénommée Harleen Quinzel ?). Entendre des personnes malades hurler ou rire à tue-tête n’est pas chose rare dans un asile psychiatrique, et la folie théâtrale du Joker pourrait très bien venir de là. Toute sa personnalité est le pendant négatif du personnage parfait que s’est créé Bruce, les travers qu’il a soigneusement rangés dans une boîte. Le Yang de son Yin.

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Le Joker représente en outre ce désir que l’on peut tous ressentir à un moment, celui de verser dans la violence irréfléchie, de laisser exploser ses pulsions les plus primaires, sans réfléchir aux conséquences. Et nul doute qu’une part de Bruce Wayne aimerait pouvoir passer un moment avec l’homme qui a tué ses parents, un sourire déformé aux lèvres, et des outils de torture posés sur une tablette en inox.

Cela expliquerait d’ailleurs pourquoi les deux ennemis passent leur temps à jouer à chat, pourquoi on peut déceler dans leur relation une sorte de respect mutuel, pourquoi Batman VEUT sauver le Joker de sa folie, et surtout pourquoi il ne l’a jamais neutralisé. Parce que tuer le Joker reviendrait globalement à détruire tout un pan de sa propre personnalité, de son être profond. Et ça, psychologiquement parlant, c’est le point de non retour, si tant est qu’il puisse encore revenir de tout ça.

D’ailleurs, si l’on prend Dark Knight Returns (le chef d’œuvre de Frank Miller) en point d’analyse, on peut voir que… [SPOILER ALERT, si vous ne l’avez pas lu, passez au paragraphe suivant] lorsque le Joker se tue lui-même, volontairement lors de son affrontement avec Batman, il se passe un déclic, scénaristiquement parlant. Le personnage de Batman commence à glisser vers un surréalisme progressif. Il affronte Superman… et le rosse sévèrement. Il devient le leader d’un groupe de délinquants, qu’il veut mener à une révolution… Et tout ce qui vient après, avec Dark Knight Strikes Again, est une escalade de violence et d’absurdité, allant jusqu’au point culminant de la destruction du mythe même de Batman. Et si tout cela n’arrivait justement que parce que Bruce Wayne perdait enfin totalement la raison, suite à la mise à mort imaginée de tout ce qui créait une forme d’équilibre en lui ?

[nextpage title= »On m’aurait menti ? »]
Bruce Wayne ne serait donc pas le héros parfait que tout le monde adore, mais un pauvre petit garçon, victime d’un crime atroce, condamné à vivre dans un fantasme pervers, prostré dans un coin d’une chambre capitonnée d’un asile psychiatrique tout ce qu’il y a de plus ordinaire ? C’est fort possible.
Cela légitimerait toutes les dérives de l’univers DC, toutes les fois où un simple humain déguisé en chauve-souris a sauvé non pas son immeuble, non pas son pays, non pas le monde, mais l’univers tout entier. Par contre, ça n’expliquerait pas que des mecs de quarante ans qui vivent chez leurs parents, se rendent à des conventions de comics, vêtus de costumes vaguement ressemblants à la tenue de Batman. Non, pour ça, je n’ai aucune explication rationnelle.

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S’il suffit de devenir fou pour devenir Batman, alors le plus flippant c’est que c’est à la portée de toutes et de tous. Bien plus facilement et bien plus tragiquement que nous n’aurions pu l’imaginer. La prochaine fois que vous entendrez quelqu’un vous dire, avec une voix faussement grave « I’m Batman ! », vous savez qui appeler. Le 15.