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[Dossier Superhéros] Deuxième partie, 1960-1980 : du règne des freaks aux stars de cinéma

Dossiers / Comparatifs

Par Elodie le

Sommaire

Ils squattent nos écrans depuis plusieurs années et promettent de le faire encore longtemps. C’est du moins le projet annoncé de DC Comics et Marvel qui se sont lancés dans une course à l’échalote du studio qui fournira le plus de reboot/remake/prequel/suites (rayer la mention inutile), pour le meilleur et parfois pour le pire.

Le superhéros est la figure cinématographique contemporaine ultime. D’où tire-t-il ses origines ? Comment a-t-il évolué à travers les âges et les époques ? L’époque façonne-t-elle nos superhéros ? Tentative de réponse avec Rafik Djoumi, rédacteur en chef du magazine des cultures geek, BiTS, diffusé sur Arte depuis maintenant plusieurs saisons.

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Petit récap de l’épisode précédent : héros d’une culture populaire éprise de littérature feuilletonnante, les superhéros vont s’épanouir à travers le Pulp et son pendant comic (book). Cette littérature va donner naissance à deux de ses héros les plus emblématiques, Batman et Superman, qui sans forcément le vouloir, vont incarner une certaine Amérique, celle dont veut se revendiquer le peuple américain. Puis la Seconde Guerre mondiale va tout bouleverser.

Batman V Superman : patriotisme contre vigilant

« Superman va commencer à devenir un peu plus engagé idéologiquement, avance Rafik Djoumi, il va suivre le gouvernement. Batman, lui, va rester une figure de la nuit, une figure de « vigilant » comme on dit, assez complexe, un truc spécifiquement américain aussi et qui a trait au mythe du lonesome cowboy : un type qui fait les choses seul, qui n’obéit à aucune loi sauf celles qu’il s’est lui-même données.

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Ces deux figures, un Batman ambivalent et un Superman ultra patriote, vont pas mal se développer dans les années 50. Avec le plan Marshall, ces BD vont arriver en Europe où la jeunesse, stupéfaite, va les découvrir et s’en emparer. On va même voir des gens assez célèbres vivre une sorte de double vie.

Lorsque cette littérature arrive en France, cela se fait sous le label de la littérature jeunesse. À son époque, déjà, la littérature populaire au XIXe siècle n’était pas très bien vue par la bourgeoisie, alors le comic book on n‘en parle même pas : c’est un truc pour les petits enfants idiots. Voir un adulte lire un comic book c’est juste aberrant. La plupart les liront en se cachant et le feront tellement bien pour certains, que les gens ignoreront leur gout pour le comic jusqu’à leur mort.

Des héros mythologiques

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Gérard Depardieu dans I want to go Home d’Alain Resnais

J’en veux pour preuve l’un des plus grands collectionneurs français dans les années 60, à l’origine du club de la bande dessinée, Alain Resnais, considéré à cette époque-là comme l’un des cinéastes français les plus intellos. Ça donne une idée de la réception difficile de ce genre-là.

Qu’est-ce qui avait fasciné Resnais dans ces personnages-là, outre le fait que c’est un amateur de BD en général ? C’est aussi, je pense (malheureusement, il n’est plus là pour en parler), l’incroyable puissance d’évocation de ces figures. On a beaucoup employé le terme mythologie pour parler des superhéros, mais en fait, cela n’a jamais été volontairement posé par les auteurs.

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Lorsque Jerry Siegel et Joe Shuster créent Superman, ils ne se disent pas : on va créer un mythe, on va s’inspirer d’Ulysse et d’Hercule, etc. Je pense que dès l’instant où tu cherches à parler à des gens qui n’ont pas de bagage culturel complexe – le peuple de l’époque n’est pas censé connaitre grand-chose en dehors de sa petite vie -, les structures mythologiques sont les plus adaptées. Parce que tu commences à travailler non pas sur des références, mais sur des archétypes. La particularité d’un archétype est qu’il n’a pas besoin d’être expliqué, le simple fait de l’évoquer suffit à réveiller des choses chez l’interlocuteur.

Superhéros Vs réalisme scientifique

Superman est un archétype, il exprime la force, la droiture, la justice, ne serait-ce que par sa posture, son nom inscrit sur son torse au niveau du cœur, etc. Il y a toute une symbolique qui, encore une fois, n’est pas consciente, je pense, chez les créateurs de superhéros. Ça remonte naturellement. C’est ce que les ésotéristes nomment le langage des oiseaux : un langage que l’humanité a su parler à une époque et qui n’est pas le langage que l’on parle au quotidien. Un langage naturel et immédiat.

Les superhéros sont vraiment chargés de cette force mythologique, d’autant qu’ils arrivent à une époque où la science, après avoir beaucoup bercé le XIX et le XXe siècle à coup de grands rêves futuristes, commence à arriver à ses limites : Hiroshima et le traumatisme sous-jacent que cela va créer dans la population. Les deux guerres mondiales ont montré ce que l’on pouvait faire avec de la mécanique, c’est-à-dire des massacres comme l’humanité n’en avait jamais vu.

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Le rêve rationnel scientifique se heurte à l’apocalypse quasiment et ces personnages de superhéros, qui ont de superpouvoirs, qui font mieux que tout le monde, dépassent un peu cette limite spirituelle contre lequel le rationalisme scientifique a buté à cette époque.

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À l’époque, lorsqu’on présente Superman c’est : est-ce que c’est un oiseau, est-ce que c’est un avion ? Non c’est superman. Les oiseaux nous ont permis de rêver en volant, les avions de véritablement voler, mais Superman il est mieux que ça. Il est au-dessus, il est au-delà.

Comic book, le feuilleton sans fin

Et puis bien sûr, ce qui ne va jamais cesser d’être en leur faveur, c’est le système du feuilleton. Le système « feuilletonnant » est un système qui donne la promesse d’une fin au public, que l’histoire va aller quelque part, alors qu’en réalité elle ne fait qu’emprunter des chemins de traverse.

Ces BD de superhéros vont très vite commencer à partir dans tous les sens. Batman et Superman ont tout vécu, toutes les époques, toutes les itérations possibles et imaginables. Ils se sont même foutus sur la gueule au sujet de la bombe atomique.

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Il y a une BD assez chouette des années 70 qui s’appelle Superman contre Wonderwoman, où les deux personnages se défoncent la tronche parce que Superman est du côté du gouvernement, donc pour le projet de développement de la bombe atomique, et Wonderwoman, qui n’est pas une humaine, mais une amazone, ne voit que le danger atomique. Ils en viennent à se foutre sur la tronche et vont même se battre sur la Lune à un moment donné pour éviter de détruire la moitié de la planète dans leur combat (rires). Il y a, entre guillemets, de « grands enjeux » qui se jouent derrière les petites aventures du quotidien.

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Il va y avoir des tas d’itérations et naturellement, elles vont épouser le développement de la culture populaire. Dans les années 60, les grandes enseignes, les grands journaux, les grands studios ne comprennent pas du tout que le pays est en train de changer : il ne voit pas du tout arriver les beatnik (la Beat Generation, NDLR), Berkeley (les contestations étudiantes en 1964, Free speech movement), les manifs anti Vietnam, etc., c’est un truc vraiment sous-jacent au départ, un peu « underground ». Les superhéros vont être les premiers à retranscrire ce changement, signifier que quelque chose est en train de se produire sans que les auteurs en soient forcément conscients.

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Les 60’s ou le règne des freaks

« Les années 60, c’est la domination de Marvel sur DC comics. Et DC a toujours représenté une espèce de droiture justement, c’est la maison Superman/Batman, c’est l’ancêtre, c’est là pour durer. Marvel n’a plus que la périphérie pour s’imposer, ils vont donc créer des personnages un peu freak, un peu pas normaux, un peu flingué de la vie.

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L’exemple typique, c’est Spiderman alias Peter Parker. Cet espèce d’adolescent mal dans sa peau, boutonneux, dont les filles ne veulent pas, le loser total qui va devenir un superhéros d’autant plus strange que la moitié du temps, il se fait engueuler par les flics et par les gens.

Spiderman, ce n’est pas un héros au sens communément admis du terme, il ne se fait pas acclamer par la foule, il est poursuivi : J. Jonah Jameson (le directeur du Daily Bugle et patron de Peter Parker, NDLR), passe son temps à faire des une où il le traite de tous les noms et le décrit comme le plus grand voyou de cette ville. C’est un mal aimé.

Spiderman, le superemo

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Ce qu’il traverse comme épreuves personnelles ce ne sont que des catastrophes : il perd sa meuf, il a perdu son oncle, le mec c’est la lose totale, c’est le premier superhéros emo. L’image qui symbolise Peter Parker pour les lecteurs de l’époque, c’est lui en train de marcher tout seul dans la rue, la nuit, la tête baissée, malheureux, avec au-dessus de lui, le visage de Spiderman. Il y a quelque chose qui relève d’une vengeance personnelle dans le fait de savoir que tu es mieux que ce que les gens voient de toi.

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Peter Parker, alias Spiderman

Un personnage comme Hulk est aussi très complexe, il lutte contre sa propre colère qui le transforme grosso modo en monstre… Marvel va pas mal développer des personnages un peu freak, un peu inadaptés en fait, et ça va être parfait pour la jeunesse des sixties.

Ce qui s’est passé dans le processus et qui est intéressant, c’est qu’on a fait de figures mythologiques, assimilées à des demi-dieux, comme Superman, des figures qui nous sont très proches. Mais en gardant leur essence divine : Spiderman a quand même des super pouvoirs, d’une certaine façon, il est divin, mais c’est nous.

Des héros (presque) super normaux

Et là, spirituellement, il se passe quelque chose de très intéressant : il ne s’agit plus de figures inaccessibles. Le public de l’époque admire Superman, mais sait très bien qu’il ne sera jamais à la hauteur, aussi bon et aussi juste que lui. C’est le roi Salomon (connu pour sa grande sagesse), le public se sait faillible par rapport à Superman.

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Avec des personnages comme Spiderman et autres, tout d’un coup, le public accepte d’être faillible, d’être un loser absolu comme Peter Parker, tout en ayant une essence divine. D’un point de vue spirituel c’est très intéressant, et ça va beaucoup jouer, je pense, dans la survie des superhéros. Ils vont traverser des années compliquées, les années 70 et 80, sans vraiment perdre trop de leur crédit auprès du public.

Les 80’s et l’arrivée des bébés Stan Lee

Les comic book n’ont jamais eu de ventes totalement délirantes et colossales, mais ils se sont toujours maintenus à un niveau industriellement intéressant. Et puis, dans les années 80, un nouveau phénomène va commencer à apparaître : des personnes qui ont grandi en lisant des comic book vont devenir elles-mêmes des artistes de comics.

Jusque-là, les Jack Kirby, Stan Lee et compagnie, et avant eux, Bob Kane et autres, ce sont des gens dont l’inspiration venait surtout de la littérature, un peu du cinéma, ce genre de chose.

Jack Kirby et Stan Lee
Jack Kirby et Stan Lee

Mais dans les années 80, des gens, qui gamins ont découvert les comic book et les ont complètement intériorisés, débarquent. Et pour eux, ce n’est pas de la littérature pulp, c’est-à-dire de la littérature jetable, c’est de la littérature tout court. Ils prennent ces personnages très au sérieux, alors qu’ils étaient perçus jusque-là comme des personnages « crétinoïdes », surtout en Europe où il y a une condescendance terrible par rapport à ça.

Dans ces années-là, se développera ce qu’on va tardivement appeler la graphic novel, c’est-à-dire, en gros, le roman graphique. Je n’aime pas ce terme, car il vise à créer une hiérarchie là où il ne devrait pas y en avoir.

Frank Miller et la révolution The Dark Knight

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Frank Miller, l’auteur de The Dark Knight

Pour moi ça reste du comic book. Certes tout d’un coup c’est sérieux, certes tout d’un coup ça va être pris au sérieux, mais cela reste du comic book. Franck Miller va taper un très, très gros coup avec The Dark Knight. Les personnages comme Superman et Batman ont vécu des milliards d’aventures qui vont dans tous les sens, certaines étaient dramatiques, certaines étaient drôles, d’autres mythologiques ou politiques, etc. Mais les grands noms de cette époque, Bernie Wrightson, Alan Moore, Frank Miller, vont essayer d’aller au-delà du simple aspect feuilletonnant, de comprendre la matrice des personnages.

Je ne saurais pas forcément l’expliquer, mais il y a en filigrane, y compris chez les personnages très rigides comme Superman et Batman, quelque chose de l’ordre de l’anormalité sociale.

Ne serait-ce que par leur double identité qui, d’une certaine façon, est surprenante. Batman, Bruce Wayne en l’occurrence, c’est un playboy, milliardaire, dont on pourrait imaginer qu’il a tout ce dont un homme peut rêver. Et au fond, la seule chose dont il rêve, c’est d’être une figure de chauve-souris anonyme, dans les égouts de Gotham.

Batman, super gay ?

source: reddit
source: Reddit

Il y a quelque chose de sale dans le personnage de Batman et qu’il a du mal à assumer dans sa vie de milliardaire playboy qui vit sous les flashs. Ce caractère-là va énormément plaire à une communauté particulière, qui à l’époque est par la force des choses obligée de mener une double vie, la communauté homosexuelle. Il va y avoir chez les homos, un trip Batman marqué, non seulement par rapport à ce personnage qui est obligé de vivre son fantasme de façon caché, mais aussi par rapport à tous les freaks qui l’entoure.

Qu’il s’agisse de Catwoman, qui est quand même un personnage SM (sadomasochiste) assez extraordinaire, qu’il s’agisse du pingouin, bref tous les bad guy de Batman sont des figures de « cirque ». Tous les gens qui se sentent un petit peu en porte-à-faux avec la normalité sociale vont spontanément s’attacher à ça.

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La pop sixties et la question homosexuelle

Et c’est ce qui va donner la série Batman des années 60’s, qui est d’ailleurs créée par des gays, je ne parle pas des comédiens, mais bien des créateurs derrière. C’est vraiment l’avant-scène puisqu’à l’époque il y aura deux séries vraiment très similaires en termes de pop et qui sont deux séries homo à peine cachée : Les mystères de l’Ouest et Batman.

Si l’on veut voir un peu ce que la culture pop des sixties gay a pu donner, il suffit de regarder ces séries-là. À travers elle, ils vont commencer à se lâcher un petit peu et permettre à l’Amérique de vivre à sa façon ce que l’Angleterre vit déjà avec le Swinging London.

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C’est important de parler de ça, car ils vont vraiment jouer un rôle dans la définition de ces personnages.

Mine de rien, les mômes de l’époque vont naturellement grandir en regardant ce qui est quand même, un grand défilé de drag queens à l’écran et trouver ça cool (rires). C’est intéressant, culturellement, comment les choses se mettent en place.

Watchmen et la question du superhéros

Les années 80 ce sont donc les grandes années Alan Moore, Frank Miller, avec The Dark Knight, qui est quand même une espèce de synthèse de tout ce qui fait le personnage et sa complexité, en le mettant face au rôle qu’il est censé jouer. C’est un peu difficile à résumer comme ça, mais du point de vue de la mythologie de Batman et des superhéros, c’est une BD qui a beaucoup fait avancer les choses.

Et l’autre monument, que l’on doit cette fois-ci à Alan Moore, c’est Watchmen. Watchmen est plus explicite alors que The Dark Knight peut encore se lire comme une simple aventure de Batman. À l’époque, les gens qui sont habitués à lire du comic book depuis longtemps voient bien qu’il y a autre chose qui est en jeu derrière ses enquêtes et le Joker, il y a des thématiques puissantes qui sont à l’œuvre. Watchmen, c’est plus explicite. C’est difficile de lire Watchmen et de passer à côté de son message qui est : qu’est-ce qu’un superhéros ? Et en gros, pourquoi l’humanité les fait-elle exister ?

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[nextpage title= »80’s, le cinéma déroule sa pellicule aux comics »]

80’s, quand le cinéma déroule sa pellicule aux comics

Dans les années 80, les choses qui étaient latentes dans le comic book et laissées à la libre interprétation du lecteur, vont devenir plus explicites. Et c’est parce qu’elles deviennent moins cachées que la critique se réveille tardivement : « Oh, tiens, dis donc, en fait il y a des thématiques dans la BD ! » Non, elles ont toujours été là, simplement elles étaient cachées, volontairement ou involontairement, mais en tout cas déguisées par tout un décorum. Avec Alan Moore et Frank Miller, on sait très bien de quoi il retourne.

Le cinéma va tenter de raccrocher le wagon, notamment avec le Batman de Tim Burton en 1989, qui avait été un énorme succès. Le reste se fera un peu difficilement. En termes d’adaptation cinéma, si on excepte l’adaptation de la série télé en 1966, Batman the Movie, qui est en fait son prolongement, le Superman de 78 va être un accident industriel très heureux.

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Au départ, les producteurs Ilya Salkind, son père Alexander, et le Français Pierre Spengler, très très opportunistes, rachètent les droits de Superman. Ils ont compris qu’il se produisait un truc dans la culture pop. Ca se passe d’ailleurs au même moment que Star Wars – même s’ils commencent la production avant.

1978 : Et superman ouvrit la voie

Les Salkind ont la même vision de Superman que les adultes de leur époque : c’est kitchouille à mort et le scénario qu’ils proposent au départ à Richard Donner, c’est bêtement Batman, la série animée, en version Superman.

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Richard Donner, Margot Kidder & Christopher Reeve sur le tournage de Superman
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Pierre-Spengler (producteur), Marlon Brando & Richard Donner sur le tournage de Superman

Manque de bol, Richard Donner fait partie de ces gamins qui ont grandi avec le comic book. Parfois lorsqu’il est seul chez lui, il se déguise en Superman, le reste du temps il joue les réals primés. Pour lui, il est clair que si Superman arrive à l’écran, il doit le faire immédiatement dans sa figure classique. J’ai rarement entendu les gens en parler ou lu des articles à ce propos, mais Donner va faire un truc super intéressant je trouve.

Avec Superman, il rend hommage au cinéma, à plusieurs figures de style spécifiques au grand cinéma. Des plans à la King Vidor quand il est avec sa mère devant les champs de blé et que la caméra fait un grand travelling sur le soleil couchant, etc.

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Superman, presque dans les rues de New York

Il y a toute une imagerie, qui vise à imposer au spectateur de l’époque un challenge en fait : c’est la première fois que les gens vont voir un film qui se prend au sérieux avec un homme qui vole dans le ciel en pyjama. Tout le challenge de Richard Donner est de faire accepter au public l’évidence du truc. Pour ça, il choisit des codes visuels cinématographiques que le public a déjà intégrés comme étant des codes sérieux. Cela a été un boulot admirable de la part de Richard Donner.

Le film sort en 1978 et personne ne met en doute le fait que : « Bah oui, c’est comme ça Superman », alors que l’approche sérieuse et adulte était super risquée. Les scènes de Clark Kent à New York, ce sont les mêmes scènes dans les films adultes de l’époque, mais hélas, il ne va pas être compris.

X-Men, le renouveau du classicisme superhéroïque

Les gens qui tiennent les studios sont trop largués pour comprendre que ce Superman là, a imposé un truc qui pourrait être suivi. Il va falloir attendre très longtemps pour que ce classicisme se retrouve à nouveau à Hollywood.

Je pense que le film qui va vraiment le remettre en place c’est carrément X-Men en 2000, avec son ouverture à Auschwitz. L’idée de commencer un film de superhéros dans un camp de concentration, c’est un peu une façon de balancer au public : c’est fini les pyjamas. On est dans le monde réel et non fantasmé. Gloire à Richard Donner et au Superman de 1978.

Dans les 80’s, c’est vraiment la BD qui va contribuer à transformer l’image du comic book en une littérature respectable, avec les graphic novel.

Le cinéma quant à lui va un peu pédaler. Le Batman de 1989, qui va donc être un énorme carton, est un film extrêmement bâtard : il est fait par des producteurs très opportunistes, qui ont une vision très cheap, du type, Batman la série animée ; un réalisateur, Tim Burton, qui n’en a rien à foutre de Batman, lui tout ce qui l’intéresse ce sont les freaks en général, ce qui tombe bien puisque dans Batman il y en a plein – cette imagerie de cirque on va dire ; et des scénaristes qui vont s’inspirer du dernier succès en date, dont The Dark Knight de Frank Miller.

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80’s : Batman, pour le meilleur et pour le pire

Ce premier film, c’est donc une espèce de patchwork bordélique mêlant trois visions de ce que pourrait être le personnage.
Personnellement, je trouve le film horriblement déséquilibré, c’est-à-dire que visuellement, il est très impressionnant, parce que c’est Burton et son chef op’ (décors) fou de l’époque, Anton Furst (qui a créé ce Gotham complètement sorti d’un cauchemar expressionniste – et a reçu un oscar pour ça), mais avec un script assez cheap et campy (too much, absurde).

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Gotham, par Anton Furst

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La vision du Joker, franchement… Quand tu vois le Joker de l’époque dans les BD et que tu te tapes Jack Nicholson… moi, ça me fait un peu grincer des dents. Après c’est Nicholson, il a un charisme naturel démentiel, mais j’ai le souvenir d’un Joker effrayant, notamment dans les années 70, chez Bernie Wrightson, où plus il rit, plus tu flippe. Ou alors la super BD, The Killing Joke.

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Le Joker version Bernie Wrightson
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Et celui de The Killing Joke

Donc dans cette adaptation de 89, il y a trop de dissensions, il était tiraillé par trop de choses à la fois : un blockbuster monstrueux, avec un lancement de fou aux États-Unis, des producteurs très opportunistes, Tim Burton qui est dans son trip, « J’aimerais bien faire un film d’auteur, mais c’est compliqué », et l’héritage pas encore digéré de cette BD des 80.

Sur Batman, Le Défi (Batman, Returns en VO sorti en 1992), là, on est clairement dans un film de Tim Burton à tous points de vue. Il devient producteur sur le 2e film, simplement pour prendre sa revanche sur le premier. Et là, il fait du Burton. Avec Batman Returns, on s’éloigne encore plus du comic book pour vraiment rentrer dans un pur film de Tim Burton.

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De grands et vieux amateurs de comic book avaient détesté Batman, Le Défi – à ma grande surprise parce que je trouvais que c’était un film magnifique – justement, parce que le dernier lien avec le comic book avait été rompu par Tim Burton. On n’était plus du tout dans le canon Batman traditionnel.

Batman For (never) ?
Batman For (never) ?

Bon, pour la suite, on y est encore moins avec Batman Forever (1995), qui est totalement kitchissime, mais pour une raison toute simple qui est que Joel Schumacher est homosexuel et pour lui, Batman n’a jamais cessé d’être cette figure-là : une figure pulp, pop, sixties, homo. Il va retourner chez les drag queen. Mais tu as envie de lui dire : ça, c’était les années 60. Ça marchait bien à ce moment-là, mais maintenant…

Quand Titanic coula Batman

Concernant Batman & Robin (1997), il faut rétablir la justice !! Je trouve que ça a été une grande injustice. En cette année 97, il y a un film qui s’est fait très violemment critiquer pour son budget démentiel : Titanic. Le film avait couté 200 millions de dollars et tu ne pouvais pas ouvrir un magazine sans que cela ne te soit jeté à la gueule : « Titanic a couté 200 millions de dollars, mon dieu, quelle honte de dépenser autant d’argent ! ». Nonobstant le fait que le film en a rapporté 6 ou 7 fois plus…

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La Team Batman & Robin de 1997

Sauf que, ce qui est passé complètement à la trappe à l’époque, c’est qu’il y avait ce Batman et Robin avec Clooney qui a été, non seulement un gouffre financier évident, un film que les gens ont détesté et un film qui a coûté au passage 300 millions de dollars. Ce qui n’était pas officiel. L’argent a été engouffré dans le cachet des acteurs, George Clooney, Alicia Silverstone, qui était bankable à l’époque (Clueless), Tommy Lee Jones tout juste oscarisé (en 1994 pour Le Fugitif, NDLR), Arnold Schwarzenegger, Uma Thurman, Ryan O’Neil, et dans une production complètement cataclysmique où l’argent a été jeté par les fenêtres, tout simplement.

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M. Freeze (Arnold Schwarzenegger) et Poison Iby (Uma Thurman) dans Batman et Robin

C’était le grand gouffre méconnu de cette année-là qui, encore une fois, a couté plus cher que Titanic. La Warner a évité de le crier sur tous les toits parce qu’elle avait un peu honte et pour cause, elle a flingué toute chance de revoir Batman sous peu, alors que la franchise était censée être leur poule aux œufs d’or.

De Darkman à Spiderman

Petit retour en arrière : dans les années 80, il y a une génération de dessinateurs de BD qui a grandi avec les comic book, pour eux c’est naturellement quelque chose qui a de la valeur. Il y a aussi, chez certains cinéastes, un désir de pouvoir enfin faire des films réellement comic book. Mais ce désir se heurte évidemment à l’incompréhension des majors.

Un cas qui pour moi est important, c’est celui de Sam Raimi, pur fan de Spiderman et consort depuis l’enfance. Il a développé un style de mise en scène que je pourrais appeler mise en scène hyperbolique, parfaitement adaptée au comic book, mais il n’a pas l’occasion de s’en servir. La scène de Spiderman 2 où le futur docteur Octopuss est à l’hôpital, inconscient, et que ses tentacules commencent à s’attaquer aux infirmiers qui tentent de le soigner, c’est clairement un hommage à Evil Dead 2. Toute la scène est faite comme une scène de film d’horreur. Alors évidemment, sans les jets de sang puisqu’on est dans un film tout public, mais tout est là.

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Spiderman 2, de Sam Raimi

Sam Raimi a développé cette mise en scène hyperbolique, je ne sais pas si le bon terme. Enfin bon, too much on va dire, qui est parfaite pour faire du comic book. Mais à cette époque-là, il est limité dans le milieu dit indépendant.

Et donc, Il va prendre un personnage un peu oublié, qui est le perso de The Shadow, et créer à partir de là un nouveau superhéros qu’il va appeler Darkman pour faire un film à petit budget (en 1990 avec Liam Neeson, NDLR). Ce film, qui se veut un film de superhéros, va sortir l’année suivant l’énorme succès de Batman. Darkman pose les bases de ce que pourrait être la mise en scène d’un film de superhéros : Richard Donner avait fait Superman en fondant le personnage dans l’histoire du cinéma (je prends Clark Kent et je l’insère dans un film de King Vidor, puis dans un film de John Ford, etc.), avec Darkman, Sam Raimi va, au contraire, développer une manière de faire aller le cinéma vers le comic book, de faire rencontrer ces deux univers et d’avoir des séquences qui donnent l’impression de tourner les pages de comic lorsqu’elles apparaissent à l’écran.

A sa façon, il va préparer la voie aux adaptations qui vont arriver au tournant des années 2000, notamment, bien sûr, celles de Spiderman version Sam Raimi, qui restent, pour moi, la plus parfaite retranscription d’un personnage de comic book dans un film avec des comédiens.

90’s : cherche Spiderman désespérément

Après la catastrophe Batman et Robin, bien que ce ne soit pas la seule dans ces années 90, on sent qu’il y a un frémissement. Ça fait des années que l’on cherche à faire du Spiderman, mais c’est un des personnages les plus difficiles à adapter.

Les gens oublient, mais Spiderman a été adapté dans les années 70 dans un téléfilm. Une honte, plus risible tu meurs. Dans les années 80, il y a eu un Spiderman japonais, totalement non officiel et qui est à se pisser dessus. Pendant des années, le titre a été racheté par des producteurs opportunistes qui n’ont jamais réussi à monter un projet digne de ce nom.

La Cannon, la boite de prod la plus emblématique de la vulgarité des années 80, qui a lancé Chuck Norris, Van Damme, etc., avait les droits de Spiderman et voulait confier ça à leur réalisateur maison de l’époque, Joseph Zito (Invasion USA, Portés disparus). Il faut imaginer une espèce de mix entre Chuck Norris et l’homme araignée !

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Cela a failli se faire jusqu’à ce que Marvel comprenne qu’on ne pouvait décemment pas laisser un personnage aussi emblématique entre les mains de petits filous. Du coup, cela va retomber dans l’escarcelle de la Fox, s’en suivra une histoire très très compliquée de droit dans les 90. Des cinéastes d’envergure vont se pencher sur la question, dont le plus célèbre de tous, James Cameron, qui va bosser sérieusement sur une adaptation de Spiderman au milieu des années 90, mais qu’il ne mènera jamais à terme. Pas parce qu’il ne peut pas, mais parce que les histoires de droit seront trop compliquées. Il faudra attendre l’alliance objective et quasiment le rachat de Marvel par une partie de l’industrie hollywoodienne pour qu’enfin ces personnages puissent être adaptés.

Guillermo Del Toro et l’acte manqué Hellboy

Après Sam Raimi qui fait son Darkman en 90, James Cameron qui essaie de monter un Spiderman, un projet devait se monter avec un grand réalisateur mexicain, Guillermo Del Toro, mais hélas, il ne va pas se faire. Il n’est pas encore connu, mais il rachète les droits d’une bande dessinée intitulée Hellboy.

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Ron Perlman dans la peau d’Hellboy, de Guillermo Del Toro – 2004

Il veut en faire un film, en 98 il est sur le point de le faire jusqu’à ce qu’une con****e d’Universal dise, en gros, qu’on n’en a rien à foutre parce que le personnage leur semble trop risqué. Il faudra six ans pour que Hellboy finisse par se faire, mais quand il se fera (en 2004 puis 2008, NDLR) ça sera trop tard.

Je dis ça parce que Del Toro l’a toujours mal vécu, il aurait aimé être celui qui lance la machine, que le film Hellboy ouvre la voie d’une nouvelle gamme de héros au cinéma, mais ça ne sera pas le cas. En réalité, celui qui va réellement relancer la machine, c’est le X-Men de Brian Singer.

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La semaine prochaine, retrouvez la 3e et dernière partie de notre Dossier Superhéros avec les années X-Men (et merci à Rafik Djoumi, encore !)