Dossier

Jeux vidéo : où sont les personnages féminins ?

Si les jeux vidéo s'adressaient initialement à un public masculin, leur rayonnement s’est exporté bien au-delà des frontières du genre, au point de faire des personnages féminins des acteurs de premier plan.

© Square Enix

Un héros courageux, une princesse à sauver. Comme dans les contes de fées, bon nombre de jeux vidéo reposent sur le schéma – éculé mais efficace de la demoiselle en détresse secourue par son preux chevalier. Il faut dire que depuis les années 1980, le marché vidéoludique s’adresse principalement à un public masculin. Tandis que les développeurs misaient gros sur des héros débordant de testostérone, les personnages féminins eux, endossaient le rôle de “moteur”, analyse Bounthavy Suvilay, auteure du livre Héroïnes de jeux vidéo, princesses sans détresse. Relégués au second plan, les personnages féminins ne seraient ainsi bons que pour nourrir la rivalité entre Mario et Bowser, ou pour faire office d’arguments marketing afin de convaincre les joueurs de se mettre au sport dans Dead or Alive Xtrem Beach Volleyball.

S’affranchir de tous les stéréotypes ?

Bonne nouvelle, aujourd’hui les personnages féminins ne se limitent plus aux princesses en détresse et aux combattantes hypersexualisées. Sans échapper à certains stéréotypes de genre (comme une certaine appétence à braver le danger en talons hauts et short moulant), la représentation des femmes dans le jeu vidéo s’offre un véritable renouveau depuis quelques années. Entre la demoiselle en détresse et la guerrière, on retrouve de nombreuses nuances qui permettent aux personnages de gagner en profondeur et en intérêt. Dans les jeux vidéo comme ailleurs, les figures féminines s’émancipent, et gagnent des traits de caractère jusqu’alors plutôt attribués à des personnages masculins (courage, bravoure, loyauté). Une évolution qui ne fonctionne pourtant pas à double sens.

Avec le développement du support vidéoludique, ces dernières années ont heureusement vu naître l’apparition de personnages féminins bien moins stéréotypés. Indépendantes, capables de se défendre seules et de tenir tête aux méchants de l’histoire (quand elles n’endossent pas déjà ce rôle), ces nouveaux modèles inspirants n’ont plus rien à envier à leurs alter ego masculins. C’est notamment le cas de Madeline dans Celeste, ou de l’énigmatique Gris dans le jeu du même nom. Au-delà de ces nouvelles figures du jeu vidéo, d’autres personnages plus historiques avancent eux aussi avec leur temps, en dépassant le simple rôle de princesse en détresse pour gagner en profondeur, comme Peach dans la saga Mario. On citera aussi la mythique Lara Croft de Tomb Raider, qui a depuis quelques années perdu ses mensurations de Barbie et son short pour se tourner vers un design plus réaliste, et (un peu) moins sexualisé.

Faut-il toujours ressembler à ses modèles ?

Malgré quelques nettes améliorations en termes de représentation, l’absence de personnages féminins (ou de diversité parmi ces personnages) pose inévitablement la question de l’identification. Tandis que les jeunes garçons sont biberonnés aux aventures héroïques qui les transforment en héros, les modèles féminins semblent quant à eux destinés à des activités un poil moins chevaleresques : championne d’équitation dans Alexandra Ledermann, secrétaire de mairie dans Animal Crossing, ou encore cuisinière de renom dans Cooking Mama… Il faut bien l’admettre, les jeux vidéo ressemblent parfois aux rayons roses et bleus d’un magasin de jouets.

© Monolith Soft (Animal Crossing New Horizons)

Est-il pour autant nécessaire d’imposer une parité parfaite dans nos jeux vidéo ? Bien évidemment, non. On ne peut d’ailleurs pas individuellement reprocher à une œuvre narrative sa non-mixité, à plus forte raison si cette dernière est justifiée par des raisons historiques ou scénaristiques. “Je ne vois pas pourquoi il faudrait forcer un type de personnages, ou un profil en particulier”, estime Bounthavy Suilay. “Certaines personnes pensent que si elles ne sont pas représentées, elles ne peuvent pas jouer, c’est une mentalité un peu particulière”.

© Majeco Ent (Cooking Mama Cookstar)

A priori, pas besoin d’être un plombier moustachu et ventripotent pour apprécier les aventures de Mario, donc. En revanche, l’absence de modèle féminin dans le jeu vidéo peut devenir problématique lorsque la répétition des mêmes schémas rend la situation systémique. Car s’il n’est heureusement pas nécessaire de ressembler à un héros de jeu vidéo pour s’identifier à l’aventure qu’il incarne, cette situation n’encourage pas non plus les plus jeunes à se projeter. De la même manière, l’omniprésence de personnages masculins peut aussi entretenir la confusion, en confortant les joueuses potentielles dans l’idée que le jeu vidéo reste encore aujourd’hui “un truc de garçon”.

Comme dans n’importe quel autre domaine, la représentation systématique des mêmes profils de personnages tendrait presque à nous convaincre qu’il s’agit de la normalité. Ce n’est pas vraiment une nouveauté, la télévision et Instagram ont depuis longtemps popularisé cette idée d’une esthétique unique. Logique donc, qu’en tant que phénomène pop culturel à part entière, le jeu vidéo perpétue cette (mauvaise) habitude.

Les pixels n’ont pas de genre

L’histoire en témoigne, un bon jeu vidéo peut parfaitement se passer de personnages féminins. De la même manière, il peut d’ailleurs aussi se passer de personnages masculins… ou de personnages tout court, comme dans Tetris. Alors que la majorité des jeux proposent aujourd’hui de choisir le genre du personnage principal, certains ne s’encombrent même plus, et proposent des protagonistes sans identité définie, comme dans les excellents Ori et Hollow Knight. L’occasion de prouver que dans le jeu vidéo comme partout ailleurs, le plus important n’est pas tant de respecter la parité parfaite que de permettre à tous d’imaginer des personnages inspirants, peu importe leur genre, leur apparence et leur personnalité.

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