La guerre autour du partage et de la copie vient d’accélérer violemment ces derniers jours, avec les conflits autour de la SOPA et du groupe Megaupload. Au delà des innombrables réaction, peut-on y voir une évolution du conflit, une guerre des tranchées qui piétine de manière stérile, ou une issue qui enfin se dessine ?

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Il y a quelques semaines, nous nous fendions d’une lettre ouverte aux personnes, entreprises et organismes se réclamant « défenseurs » de la culture. Nous avions le sentiment que le conflit entre pro et anti-partage n’avançait pas en France, malgré des années de luttes des deux côtés. Le sujet reste brûlant dans notre pays. A tel point qu’il occulte parfois la situation dans d’autres.

Et puis les Etats-Unis sont arrivés. Egalement très actifs sur le front des ayants-droit, ces derniers ont vu une radicalisation de leur lutte assez spectaculaire. Depuis deux semaines, c’est une véritable guerre civile virtuelle qui s’est déclenchée. Tout d’abord avec la vive polémique entourant les mesures SOPA et PIPA. Puis jeudi, avec la chute spectaculaire de Megaupload, le gigantesque site de partage de fichiers (légaux ou non).

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SOPATHETIC

Stop Online Piracy Act, ou SOPA. Cet acronyme est devenu le symbole de la fracture entre une partie du gouvernement américain et Internet. Accompagné de PIPA, SOPA (oui ça fait très conte pour enfants) a été érigé pour protéger les sociétés d’ayants droit. Avec un zèle qui a scandalisé la plupart des acteurs du web américain et international. Comprenant que cette loi permettrait de frapper un immense nombre de sites de manière unilatérale et sans réelle justification ou autorisation de la justice, le web a levé ses boucliers. En france, la guerre contre Hadopi (parfois un peu vite assimilée à SOPA) s’est manifesté à travers des association luttant contre et beaucoup de blagues et piques du web français.

Aux Etats-Unis, le mouvement de protestation a pris une ampleur toute différente, avec le fameux black-out du 18 Janvier, qui a vu des institutions de la toile comme Google, Wikipedia, Wired, XKCD ou Boing Boing se parer d’un voile de censure ou même de fermer leur contenu. En parallèle, les trublions d’Anonymous on bien sûr frappé un peu partout. Une manifestation qui a vu son couronnement, avec un communiqué de l’administration Obama désapprouver SOPA.

 

Finalement repoussée à une date ultérieure et une forme « allégée », SOPA, pensée comme l’arme ultime du lobby des ayants droit, s’est retournée contre ses créateurs en devenant la grande victoire du web libre, un véritable ennemi fédérateur qui fera jurisprudence : toute tentative de même nature se verra sanctionnée de manière spectaculaire et unilatérale par le web.

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MEGADOWN

Hasard du calendrier ou enchaînement voulu par certains, la SOPA n’avait été proprement enterrée que Megaupload s’est fait descendre. Le célèbre groupe de sites de téléchargement direct et de streaming a ainsi été démantelé de manière spectaculaire jeudi dernier, avec en simultané, interpellation et extradition des dirigeants de la société résident en Nouvelle-Zélande, saisie de serveurs à travers le monde et redirection du nom de domaine avec un arrêté des autorités en lieu et place de la célèbre page orange.

La chute de Megaupload a entrainé de vives réactions, dans la nature de celles que nous décrivions il y a quelques semaines : le partage n’est plus une activité honteuse. C’est devenu une norme et pour beaucoup, une certaine fierté qui symbolise la fracture durable qui s’est créée entre les consommateurs et les sociétés d’ayants droit.

Et pourtant, la société ne sent clairement pas propre et les frasques de son patron Kim « Dotcom » Schmitz la rendent difficilement défendable. Car le FBI n’a pas frappé au hasard. Non seulement Megaupload représente le plus important groupement sites de téléchargement et de streaming (4% du trafic mondial au dernière nouvelles), mais sa réputation et son patron remportent haut la main le casting du « méchant pirate irresponsable assoiffé d’argent qui ruine la culture ». Un peu comme le tueur en série dont on a retrouvé le jeu GTA chez lui, Kim Schmidt était la tête parfaite à brandir sur une pique pour mener la guerre contre le partage de fichiers.

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DEFENDRE LA LOI, QUIT A LA BAFOUER

Et l’on parle bien ici de guerre. Celle où les lois ne tiennent plus vraiment. Car si nous nous sommes amusé et agacé des failles, disproportions et autres incohérences des actions légales à l’encontre du partage de fichiers protégés, les choses ont pris une tout autre tournure. L’intervention du FBI a ainsi bafoué pas mal de lois et protocoles et surtout, donné une dimension internationale à un organisme censé s’en tenir au seul territoire américain.

Si l’arrestation des dirigeants de Megaupload en Nouvelle Zélande reste classique dans le cadre d’un accord d’extradition, la fermeture du site au niveau mondial pose un problème – et pas mal de questions. Parce que le FBI peut agir avec une grande latitude sur le territoire américain. Mais que sur ce territoire, se trouve la société Verisign, qui gère les 90 millions noms de domaines en .com et ce, quelle que soit la nationalité de la compagnie qui possède le nom de domaine.

Et reprenant en tête les principes de la SOPA, on se rend alors vite compte que la justice américaine pourrait légiférer et sanctionner une immense partie d’Internet, avec ses propres règles et décisions. Si Megaupload s’est retrouvé décapité et redirigé vers les serveurs du ministère de l’intérieur américain en quelques minutes
Si la fermeture brutale de Megaupload et le coup de frousse de ses camarades de jeu vont largement freiner le téléchargement direct et le streaming, les choses vont-elles changer pour autant ? Nous savons déjà tous que ces activités ne s’arrêteront pas. Des start-ups aux serveurs localisés dans des pays plus permissifs reprendront le flambeaux. Et surtout se profile comme prévu une généralisation du cryptage sur les méthodes de téléchargement existantes (voire même de navigation en général) et l’apparition de nouvelles méthodes.

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DE GUERRE LASSE, L’ISSUE

Cela paraît étonnant, mais toutes ces récentes péripéties pas jolies jolies font avancer le débat, à mon sens. Les anti-partage comprennent chaque jour un peu plus que leur lutte ressemble à des coups d’épée dans l’eau : on ferme un service, deux autres apparaissent. On contre une technologie, une nouvelle se met en place. Et pendant se temps, on se coupe toujours un peu plus de ses clients et ses fans.

De leur côté, les pro-partage comprennent également qu’ils ne vont pas jouer au chat et à la souris ad viternam. Et après des années « d’open bar », les consciences s’éveillent toujours plus et les services payants (newsgroup, téléchargement direct, Commotion, offres légales) entrent dans les mentalités, d’une manière ou d’une autre. Et la victoire pourrait venir de cette fameuse licence globale, longtemps défendu par les pro-téléchargement. Son concept commence enfin à faire son chemin dans les sphères plus officielles. Un terrain d’entente pourra-t-il enfin être trouvé ? Rien n’est moins sûr.
Les majors étant les majors, une solution globale et commune, équitable, accessible et non verrouillée n’est pas encore née, loin de là. Le temps que tous les représentants des ayants droit ne se mettent d’accord, nous aurons le temps de découvrir encore une ou deux génération de partage…

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« Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG. »

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