Chronique du WE : Sans confort, la puissance n’est rien

Chronique

Par Lâm le

Le progrès, le progrès, la technologie, la performance… Des choses bien réelles qui ne cessent d’accélérer… Mais derrière ce mythe se cache un autre moteur qui fait sa loi : le confort.

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Low tech, arrêt de la course à la puissance, regression de la qualité de la musique… En avons nous assez ou n’en n’avons rien à faire, de ce progrès technologie. Jean-Michel à sa réponse.

//MOINS DE QUALITE, PLUS DE LIBERTE

Il y a quelques jours dans l’appartement de Jean Michel Jarre. Petite rencontre interview pour parler d’AeroSystem One, le dock iPod haut de gamme qu’il lance. Et la discussion s’étend vite au-delà de son produit, pour parler son et évolution du son.

Car au départ, Jarre est un homme frustré. Qu’on aime ou pas son travail, l’homme est connu pour produire des albums et des concerts de haute volée technique et de fournir avec ses collaborateurs des masters originaux « parfait ». Et à l’autre bout de la chaîne, les gens écoutent des mp3. Autant vous dire que le bonhomme est frustré.

Car le mp3 et le divx sont aujourd’hui les formats culturels les plus répandus dans le monde. Même les alternatives qualitatives comme le .ogg ou le mp3pro n’ont jamais réussi à les détrôner. « C’est dingue non ? Il y a 40 ans, nous écoutions des vynils avec un son riche et chaud, puis est venu le CD plus précis, mais froid et aujourd’hui, le mp3, appauvri« . Évidemment. Mais M. Jarre ne parle que de qualité, pas de mode d’écoute. Et cette évolution Vynil / CD / mp3 suit aussi une courbe ascendante : celle de la liberté. Emporter sa musique, l’écouter et la partager facilement, ne jamais l’abîmer avec le temps… Les voilà, les vrais critères.

Et la HD, alors ? Oui, nous y venons. Son départ fut lent, avec le renouvellement du matériel et des contenus. Et aujourd’hui, elle se généralise. Mais parce qu’elle devient facile à trouver, à acheter, à télécharger avec la généralisation du haut débit. On le voit chez les téléchargeurs fous de séries TV : on prend de plus en plus de 720p, parce que l’image est meilleure, mais surtout parce que nos bandes passantes et nos disques durs rendent la chose aussi facile que lorsque l’on téléchargeait les séries en basse qualité…

Évidemment que nous aimerions écouter de la musique en 24bits/9kHz dans des conditions optimales, mais notre vrai souci, c’est aujourd’hui d’écouter de la musique, notre musique partout. Sur notre ordinateur, dans notre mp3 portable, chez des amis, etc. Et que la solution la plus simple pour cela, c’est le stream et les mp3, qui sont deux solution effectivement moins qualitatives, mais beaucoup plus confortables…

Retour à la musique. Là où cela devient intéressant, c’est dans l’effet domino que cette génération mp3 a engendré. Ainsi, les chaînes stéréo ont progressivement disparu des salons et des chambres, au profit des ordinateurs, devenus les centres naturels de consommation musicale. Et ces derniers sont souvent équipés d’enceintes infâmes, entre les haut-parleurs intégrés et les petites enceintes d’appoint. Et ces dernières sont devenues « la norme » du son. Et je vous épargne les dizaines de personnes que je croise chaque jour avec les fameux et ignobles écouteurs blancs d’Apple. Ces derniers, en plus d’être devenus des icônes, sont des normes de son. Faites écouter un bon Jays ensuite et les gens trouveront le son étrange, pas « normal ».

Je regardais il y a quelque temps mon petit frère de 15 ans. Passionné de musique (il pratique la guitare et la batterie), il n’écoute de la musique que sur son MacBook ou son Blackberry. Et cela ne le gêne pas de me faire partager ses coups de coeur via Deezer ou même des liens Youtube sans image ! Mais c’est rapide, simple. Il faut se rendre à l’évidence : la musique est un fort symbole de ce recul de performances qualitatives au profit du confort d’utilisation.

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//SHIFTING

Si l’on devait chercher un autre symbole, il viendrait des laptops. Ces derniers ont brisé la courbe érigée par les PC fixes : toujours plus de rapport puissance / prix. Oh bien sûr, les laptops sont toujours plus puissants et moins chers, mais ils traduisent surtout un besoin nouveau au début des années 2000. Mobilité, design. Les gens sont ainsi prêts à payer plus pour gagner moins en terme de puissance. Une théorie qui n’a cessé de se confirmer ces dernières années, avec aujourd’hui des tablettes et des smartphones coûtant deux fois le prix de netbooks. Et parlons-en, des netbooks.

Ces derniers sont également un symbole fort, celui de l’arrêt de la puissance. Où l’on s’est rendu compte qu’hors certaines tâches spécifiques (hardcore gaming et création multimédia poussée), tous nos besoins étaient déjà largement gérés par la puissance des machines depuis des années. Alors que les smartphones et les tablettes sont des fleurons technologiques pour leur miniaturisation, les netbooks tournent eux le dos à toute forme de progrès et offrent de la technologie discount.

Le gaming peut également répondre à ce nouveau paradigme, lorsque l’on voit la génération actuelle, qui a vu le règne clair de la Wii et du casual gaming. Pourquoi Microsoft et Sony se lancent à corps perdu dans la bataille du motion gaming avec leur Kinect et leur Move ? Pourquoi jouer à Farmville, qui est un mauvais clone de n’importe quel Sim Truc ? Parce que c’est facile, c’est dans Facebook, il n’y a ni install, ni serial.

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//QUALI

Je vois maintenant certains d’entre vous se lever et dire « mais je ne suis pas comme cela, j’achète des CD, je ne rippe que du Blu Ray, je suis un 100% achievements freaks dans TOUS les jeux que j’achète » etc. Et je suis d’accord. Nous restons tous exigeants sur plein de points, mais pas tous.
On peut garder ses vynils favoris, mais en soirée, on lance bien plus facilement Spotify. Je suis un fan de photo, mais aucun moyen format ne viendra remplacer mon NEX, parce que mon NEX et bah, je le trimballe partout et le meilleur appareil photo du monde, c’est celui qu’on a toujours sur soi.

J’aime regarder des films en Blu Ray. Je refuse de regarder des screeners, mais je me contente parfois d’un divx basique de 700Mo pour une demie bouse que j’ai eu la flemme d’aller voir au ciné pour 10 euros. Cela montre que nous avons tous un certain seuil qualité/praticité, que ce dernier change avec nos passions et nos envies du moment. Ce que je pense, c’est que ce seuil bouge tend plus clairement aujourd’hui vers la praticité.

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//CONTINUEZ SANS MOI, JE REPRENDS MON SOUFFLE

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La technologie a-t-elle perdu la course à la technologie ? Dans un sens, oui. Car elle court majoritairement seule aujourd’hui. Ne vous méprenez pas, nous sommes toujours friands et demandeurs de nouvelle technologie. Nous voulons plus fin, plus léger, plus solide, plus autonome, plus facile à écouter, voir, partager. Ces besoins humains se traduisent en autant de défis techniques.

Mais ce qui compte, ce qui nous excite désormais, c’est justement la nature nouvelle de nos besoins. Écouter de la musique encore plus riche et encodée en Dolby Digital 7.1 ? C’est chouette, mais que c’est pénible, tous ces câbles, ces coûts, ce poids de fichier… Ce sera oui, si ça reste simple, flexible, invisible, pertinent, proche de nos vies. Sinon, passez bien le bonjour au Betamax, au mp3pro et au SACD pour nous !

En parlant du mp3pro, on se demande pourquoi il n’a pas marché, entre son gain de qualité/poids et sa compatibilité avec le mp3. Je pense que c’est encore pour une raison simple : les gens avaient peur de se prendre la tête avec un nouveau format, peur qu’il ne soit pas compatible, qu’ils ne puissent pas le lire, le partager. Le mp3 est avant tout une solution qui rassure et qui simplifie, car elle n’a vraiment rien d’autre.

Voilà, nous ne sommes pas contre des performances à la hausse, il faut juste qu’elles arrivent à s’insérer, sans faire de bruit, dans le rang de nos envies de consommation confortable, ergonomique, à notre dimension. Les visions d’une technologie dominatrice ont vécu : l’homme reste maitre à bord, et en mode confort.

Alors que nous continuons de discuter à bâtons rompus avec M. Jarre, je regarde autour de moi. Dans son salon, il y a aussi un home cinéma, avec des câbles au sol. Il les regarde : « Quand je vois cela, je comprends le succès des barres surround. Ça imite plus ou moins bien l’effet, mais qui a encore envie de s’embêter avec autant de câbles et de trous dans les murs, quand de toute façon, la pièce est rarement optimale d’un point de vue acoustique ? »
Demi scoop, Jean-Michel Jarre pense donc à produire une petite barre surround. Lui qui enchantait mon enfance avec ses pianos lumineux, ses harpes laser, ses CD benchmarks. Les temps changent et la technologie n’a jamais été aussi désirée que lorsqu’elle s’efface devant nos besoins simples et tellement humains.

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“Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”