Les îles artificielles existent depuis la préhistoire ; en Écosse, par exemple, il en existe des centaines, appelées crannog. La plupart ressemblent à des plateformes circulaires rudimentaires, bâties de bois et de pierres et installées au milieu des nombreux lochs (lacs) qui parsèment le pays. D’un point de vue archéologique, on rattachait les plus anciennes à l’âge du Fer (de 800 av. J.-C. à 50 av. J.-C. environ), une période où les sociétés écossaises avaient développé les savoir-faire nécessaires à ce type d’ouvrage.
Mais le crannog du loch Bhorgastail, sur l’île de Lewis, est bien plus ancien : ses fondations ont été datées à près de 5 000 ans, faisant de lui l’une des constructions humaines les plus anciennes jamais identifiées en Écosse. Ce sont des chercheurs de l’université de Southampton qui viennent de corriger son âge, dans une étude parue le 27 avril dans la revue Advances in Archaeological Practice. Décidément, les hommes du Néolithique écossais avaient une gigantesque longueur d’avance sur tout le reste de l’Europe.

Comment des hommes du Néolithique ont-ils pu construire une île ?
Depuis les premières fouilles archéologiques sérieuses au XIXe siècle, les chercheurs étaient convaincus que les crannogs étaient une innovation relativement tardive. La communauté archéologique pensait que l’organisation sociale et les outils nécessaires pour déplacer des tonnes de pierres et de bois dans l’eau n’existaient pas avant l’âge du Fer. Un dogme qui a basculé en 2012 grâce à un ancien plongeur de la marine, Chris Murray. Parti pour explorer les fonds des lochs de l’île de Lewis, il a découvert des poteries néolithiques parfaitement conservées au pied de plusieurs crannogs.
Depuis, plusieurs crannogs ont été datés comme appartenant à cette époque, ce que confirme l’archéologue Stephanie Blankshein, co-autrice de cette étude. « Nous savons désormais que certains crannogs ont été construits pour la première fois bien plus tôt, durant le Néolithique, entre 3 800 et 3 300 avant notre ère », explique-t-elle.
Celui situé à Bhorgastail mesure une vingtaine de mètres de diamètre et est recouvert d’un clayonnage de branchage. Selon les fouilles menées récemment, d’autres mains l’ont renforcé 2 000 ans plus tard, en apportant des pierres à l’édifice et en le reliant à l’ilôt de la rive la plus proche. Des preuves qui trahissent qu’il a été fréquenté durant de nombreuses années, et entretenu par plusieurs générations.
Si la datation du crannog de Bhorgastail n’avait pas été réalisée plus tôt, c’est que ses fondations sont immergées dans une eau peu profonde et boueuse. De manière générale, les lochs écossais sont un cauchemar pour les archéologues ; c’est pourquoi cette équipe a été obligée de ruser. Un plongeur équipé d’un cadre portant deux caméras grand-angle à faible luminosité a parcouru le fond du loch pour en produire un modèle 3D détaillé. Grâce à celui-ci, les équipes ont pu orienter les fouilles correctement vers les bonnes zones, où les matériaux en bois excavés ont pu être soumis au carbone 14.
Si son âge de 5 000 ans a bien été établi, on ne sait pas à quoi servait exactement cet îlot artificiel. Certains crannogs avaient une fonction rituelle et symbolique ; isolés du reste de la communauté, ils représentaient un espace de vie hors du monde où ses membres pouvaient se recueillir. D’autres servaient à la défense contre les prédateurs ou les clans rivaux, ou pour une tribu, à afficher son prestige. Ils pouvaient servir également de point d’accès aux ressources hallieutiques, ou de stockage pour les aliments grâce à leur proximité avec les eaux fraîches. Dans le cas du crannog de Bhorgastail, aucun indice ne permet pour l’instant de privilégier une hypothèse sur une autre et les chercheurs peinent encore à se prononcer. Quoiqu’il en soit, si les hommes qui l’ont érigé ont jugé bon de consacrer autant d’énergie pour l’édifier, c’est qu’il justifiait pleinement les années de labeur qu’il a coûtées.
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