Interview : Grégory Jennings – Lead Lighter chez Dreamworks

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Par Auré le

Dans la lignée des deux précédentes interviews consacrées aux animateurs français Olivier Staphylas et Ludovic Bouancheau) travaillant tous deux pour le compte de Dreamworks Animation, c’est cette fois-ci Grégory Jennings, Lead Lighter qui nous a fait l’honneur de répondre à nos questions. Nous espérons tous deux, que cette interview sera utile aux jeunes passionnés qui […]

Dans la lignée des deux précédentes interviews consacrées aux animateurs français Olivier Staphylas et Ludovic Bouancheau) travaillant tous deux pour le compte de Dreamworks Animation, c’est cette fois-ci Grégory Jennings, Lead Lighter qui nous a fait l’honneur de répondre à nos questions.

Nous espérons tous deux, que cette interview sera utile aux jeunes passionnés qui souhaitent se lancer dans une carrière d’artiste CG.

Ses références : Rise Of The Guardians, Madagascar 3, Madagascar: Escape 2 Africa, Kung Fu Panda 2, Megamind, Shrek Forever After

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1. Pour débuter cette interview, peux-tu te présenter, nous parler de ton cursus, de tes premières expériences professionnelles et de ton recrutement chez Dreamworks ?

Bonjour, je m’appelle Grégory Jennings et je suis actuellement Lead Lighter chez Dreamworks Animation, expatrié en Inde.

J’ai passé un Bac S en Maths pour ensuite tenter un cursus de “Computer Science” en Angleterre. Ce n’était vraiment pas mon truc alors j’ai décidé de rentrer en France et de tenter les écoles d’arts appliqués. Olivier de Serres m’a reçu et après quelques années à me chercher je suis tombé par hasard sur une formation gratuite de 3D a l’école Estienne. C’est suite à cela que j’ai pris la décision de m’investir dans la 3D et de m’inscrire à Supinfocom où j’ai passé les deux dernières années de la formation de Réalisateur Numérique.

Après Supinfocom j’ai travaillé dans deux ou trois boîtes parisiennes à faire des petits projets plus ou moins intéressants, puis je suis passé par Buf comme pas mal d’étudiants. La plupart des gens ont une mauvaise expérience de cette boite mais malgré les horaires un peu limite je dois dire que je trouvais ça fascinant de découvrir pour la première fois une vraie pipeline, avec tous les avantages et inconvénients que cela comporte, et je pense que c’est une excellente manière de faire ses armes dans le métier. Au bout de quatre mois je suis parti parce que je voulais voir d’autres boîtes avant de me poser et j’ai fait un peu de freelance.

Un jour Shelley Page – Recrutement International de DWA – qui avait été membre du jury à Supinfocom, m’a appellé pour me dire que le Siggraph n’arrivait pas à me joindre et avait besoin d’une version haute-résolution de mon film étudiant. C’est à ce moment que j’ai sauté sur l’occasion pour lui demander des informations sur les travaux en cours a DWA et qu’elle m’a annoncé ce projet de monter un studio en Inde.

8848 – Supinfocom

Un mois plus tard je passais un entretien à Paris et obtenais dans la foulée mon premier boulot de Lighter !

2. Le job d’animateur 3D semble assez parlant, en revanche, celui de Lead Lighter pourrait paraître un peu flou aux yeux de certains. Pourrais donc tu nous expliquer en quoi consiste ton job et comment as tu pris la décisione de t’orienter dans cette voie ?

Je me suis orienté dans cette voie par un concours de circonstances. DWA recherchaient une petite équipe composée de différents spécialistes et il se trouve que mon profil correspondait bien à leurs attentes pour du lighting/compositing. Mon métier en tant que Lead Lighter consiste à comprendre la vision du directeur artistique et à transposer l’ambiance lumineuse imaginée, dans les séquences qui me sont attribuées, au travers de rigs. Le travail est assez technique; il faut avoir une très bonne organisation, apprendre à communiquer avec les autres artistes et de bonnes bases artistiques.

3. Plus jeune, à l’école, faisais-tu partie des bons ou des mauvais élèves ? As-tu rapidement trouvé ta voie ?

J’ai fais partie des bons élèves pendant la majeure partie de ma scolarité. Vers la fin du lycée s’est devenu un peu moins glorieux mais j’ai toujours fait ce qu’il fallait pour avoir mes diplômes et j’ai conservé une certaine rigueur tout au long de mes études, même lorsque je savais que cela ne me mènerait pas forcément à mon but final. Ce n’est qu’après plusieurs années d’arts appliqués à essayer plusieurs cursus que j’ai vraiment trouvé ma voie et ai décidé de me lancer dans la 3D de manière professionelle.

4. Il y a plusieurs mois, nous avons eu la chance de découvrir quelle était la perception de cet énorme studio qu’est DreamWorks à travers le regard de deux animateurs Français. Nos lecteurs ainsi que l’équipe du JDG Network ne seraient pas contre l’idée d’avoir un nouveau témoignage. Ainsi, pourrais-tu nous décrire comment est la vie au sein de DreamWorks Animation et comment se passe une journée type dans la peau d’un Lead Lighter (fonctions, horaires, rapport avec les autres équipes en charge du projet…etc.).

Les campus de Dreamworks sont tous très agréables mais le campus de Glendale remporte la palme avec ses oliviers et ses terrasses ombragées. Dreamworks prend soin de ses employés et tout est fait pour qu’on n’ait pas à se préoccuper de problèmes extérieurs et pour qu’on puisse se consacrer entièrement à notre travail. Il y une salle de jeux avec un billard et des bornes d’arcade, un cabinet de consultation médicale, des cours gratuits de Yoga et de fitness, un suivi personnel avec une nutritionniste, une garde d’enfants le week-end en cas de crunch-time, les petits-déjeuners et déjeuner, des céréales et des boissons à volonté, une poste… En Inde c’est un peu moins luxueux mais il y a tout de même une philosophie identique et les services commencent à s’améliorer au fil des années.

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Glendale, Californie – source img

Le travail d’un Lead lighter est relativement isolé du reste de la production dans le sens où il y a une grande part de travail qui se fait en amont, à un moment où il y a peu d’interactivité. Au départ j’assiste à une présentation de la part du production designer et du Vfx Supervisor qui nous expliquent à moi et à mon superviseur l’intention de la séquence et leurs attentes. Après cela s’ensuivent quelques semaines de setup durant lesquelles je passe le plus clair de mon temps à relever des problèmes techniques, relancer d’autres départements, ainsi que commencer à mettre en place l’éclairage petit à petit. Je fais très attention à ne pas bruler les étapes et à construire mon rig de manière claire et concise, l’exercice étant de mettre en place une armature fiable et qui fonctionne au travers de toute la séquence. En général je commence ma journée par la vérification de mes rendus et je cherche à adresser les petites notes rapides en premier. Après le déjeuner j’attaque les étapes plus importantes et essaye de montrer mes plans en review au moins deux fois par semaine. À cela viennent s’ajouter quelques réunions entre Lead Lighters pour partager ses astuces ou simplement présenter des nouveaux outils mais là encore les traditions diffèrent un peu entre les différents sites de DWA et entre projets.

5. Quelque chose t’a-t-il marqué (en bien ou en mal) lors de ton arrivée aux studios, aux États-Unis, en Inde ?)

En arrivant aux États-Unis on est un peu aveuglé par tant de nouveauté et c’est surtout l’écart avec les conditions de travail en France qui est incroyable, mais petit à petit on découvre aussi des aspects plus nuancés et on fait la part des choses. Dreamworks est une boite hors-normes et on se sent très privilégié par rapport à d’autres studios alentour qui n’offrent pas autant d’avantages. Les différences culturelles sont présentes mais plus dures à cerner qu’en Inde et cela peut rendre les relations de travail un peu compliquées au début, surtout pour nous autres Français qui avons l’habitude de beaucoup argumenter. En Inde, tout est exacerbé et malgré que j’ai eu déjà passé plus de 6 mois en Inde lorsque j’avais 17 ans, y travailler a été une expérience très différente. Ce serait trop compliqué de tout détailler ici, mais disons que le rythme de la vie est plus hiératique et cela prend un peu plus de temps pour prendre ses repères. Ceci-dit, cela fait plus de 2 ans que je vis à Bangalore et j’adore vraiment ma vie ici !

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6. Comme tu l’as énoncé lors de nos premiers échanges, tu voyages entre les États-Unis, l’Inde et la France. Comment as-tu pris la décision de partir ? Cette décision a-t-elle été facile à prendre ? Bien que certainement très enrichissant, le fait de voyager sans cesse n’est-il pas trop éprouvant ? L’équilibre entre vie professionnelle et personnelle s’en voit-il perturbé ?

La décision a été un peu compliquée à prendre au départ, surtout pour ma femme qui a dû mettre sa vie en parenthèse pour me suivre, mais on prend vite goût au voyage et les avantages sont indéniables. C’est parfois crevant et on manque cruellement de fromages Français mais c’est une expérience formidable beaucoup plus simple à vivre au début de sa carrière que par la suite avec des enfants. Il faut aussi savoir que les contrats ont des durées variables selon les boîtes et on n’est pas obligés de partir pour très longtemps – je connais des gens partis 6 mois à ILM ou à Animal Logic et qui alternent régulièrement avec la France. On n’a pas non plus la sécurité de l’emploi comme en France et on peut être amenés à complètement changer de vie du jour au lendemain.

7. Qu’elles sont les principales différences entre les pôles US et Inde ?

Les pôles US sont établis depuis beaucoup plus longtemps et arrivent à trouver un équilibre pour chaque projet grâce à leur organisation démesurée alors que le studio Indien est plus souvent à la merci des fluctuations. Ainsi, on se retrouve plus facilement avec des rythmes de travail plus inégaux en Inde et il faut savoir gérer son temps autrement. Mais être une structure bien plus petite a également des avantages car il y a plus d’interactions entre collègues et davantage d’occasions de s’impliquer dans la vie du studio. Par exemple, pouvoir organiser des sessions de croquis de nus (pas complètement nus à cause de la culture qui l’interdit…) ou m’impliquer dans le training sans avoir à réfléchir aux implications administratives est très agréable (aux Etats-Unis il y a un département dédié au training et rien ne peut se faire sans obtenir d’autorisation au préalable).

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8. Durant votre temps libre, faites-vous des sorties entre collègues ? Qui y a-t-il à faire aux alentours des studios ? As-tu une préférence pour l’Inde ou les USA ?

La vie sociale est beaucoup plus riche aux États-Unis et c’est probablement une des choses qui nous manquent le plus en Inde. Vivre à Bangalore est agréable mais les sorties sont limitées. En fait il y a peu de parcs, aucun musée, et une sélection au cinéma (très) limitée mais énormément de restaurants donc les sorties sont souvent organisées autour d’un verre et de victuailles ! Pour ce qui est de l’emplacement des studios, ils sont un peu à l’écart des endroits plus vivants. La seule nuance est qu’il me faut une heure pour parcourir 12 km en Inde à cause des embouteillages …

9. En dehors de ton travail, comment occupes-tu tes journées ? Quels sont tes passes temps favoris ? (sports, lectures, …) ?

J’essaye de faire le plus régulièrement possible de la photo et parfois quelques croquis. C’est un bon moyen pour moi de prendre du temps, me balader et observer. C’est d’ailleurs intéressant de voir l’évolution dans le regard que je porte sur mon quartier après y avoir vécu pendant un an. On s’habitue à plein de choses et c’est seulement à ce moment-là qu’on arrive à déceler d’autres subtilités qui nous étaient invisibles auparavant. En Inde tout prends énormément de temps et il faut s’adapter au rythme, ainsi la plus banale des courses ou des promenades peut se transformer en activité principale du week-end et il faut en tirer avantage – je prends mon appareil argentique partout avec moi.

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10. En dehors du matériel fourni par le studio, de quoi est composé ton arsenal geek (smartphone, laptop, appareil photo…etc.) ? Y a-t-il des marques que tu affectionnes, que tu détestes ? Y a-t-il un ou plusieurs produits que tu attends avec impatience ?

Je suis un peu un geek old-school qui apprécie surtout un retour aux sources, et des produits qui durent ! Mon fidèle Leica M6 me suit partout dans tous mes voyages et je ne pourrait plus me passer de lui tellement il est fiable et resistant. J’ai recemment acheté un Olympus OMD et malgré le fait que ce soit un excellent appareil, je n’arrive pas encore à me faire au viseur éléctronique. J’attends impatiemment le nouveau Leica M, mais uniquement par pure curiosité car je ne depenserai pas autant pour quelquechose qui reste un loisir pour moi.

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Leica M6 – source img

En informatique je me cramponne à mon MacBook Pro de 2007 qui fonctionne encore parfaitement.

Je crois que mon objet le plus geek est une montre Seiko Pulsemeter de 1986 que j’ai achetée en quatre versions différentes tellement j’aimais son design. Chacun son truc 🙂

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Seiko Pulsemeter – source img

11. Enfin, au regard de l’actualité, quel regard portes-tu sur la récente polémique qui touche le milieu des VFX ?

C’est surtout un mouvement d’indignation. Malheureusement, cette mentalité à l’égard des artistes CG n’est pas nouvelle.
Je pense surtout que trop souvent les responsabilités sont mal réparties et il faut trouver un moyen de faire peser la voix des artistes qui, à l’heure actuelle, sont injustement en première ligne lors des remaniements.

12. Pour finir sur une note positive, aurais-tu un ou plusieurs conseils à donner aux plus jeunes qui souhaiteraient se lancer dans ce type d’aventure ?

Le meilleur conseil que je puisse donner est de prendre le temps de la reflexion avant de se lancer dans des etudes ou des recherches d’emploi.
Il est tres important a mon avis de se fixer des objectifs et de bien se renseigner sur les nombreux metiers lies au monde de la 3D avant de se lancer dans l’aventure, le but
n’etant pas seulement d’y mettre les pieds mais d’en faire une carriere enrichissante et stimulante !

Beaucoup d’etudiants me parlent de leur envie de “faire du dessin” – il faut surtout se demander si le but est de devenir directeur artistique, production designer, visual development artist, story artist, illustrateur, auteur, environment artist,etc.. , et aussi commencer a se situer sur le marche par rapport aux specificites de chaque boite . Etre character designer chez Blizzard est different de Cartoon Network par exemple. L’important est de renseigner, de creer des contacts et un reseau pour avoir les reponses a toutes ces questions et travailler efficacement en vue d’atteindre son but.

Enfin, il faut etre optimiste et tenter sa chance !
Merci pour ces questions !

Merci pour le temps que tu nous auras consacré et nous ne manquerons pas d’aller voir les prochains longs-métrages Dreamworks en portant une attention toute particulière à l’éclairage des scènes 🙂

Amicalement, toute l’équipe du JDG Network.