[SonyLeaks] Les médias doivent-ils exploiter les données piratées de Sony Pictures ?

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Par Elodie le

Dans une tribune publiée dans le New York Times, Aaron Sorkin exhorte les journalistes à ne pas publier les données dérobées par ceux qui se nomment Guardian of Peace, ces dernières n’apportant pas de véritables informations et se révèlent même dangereuses. Vœu pieux ?

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Le hack de Sony Pictures n’en finit plus de faire couler de l’encre et c’est bien là le problème pour Aaron Sorkin. Trop d’encre pour si peu d’informations, juste des « querelles » entre un producteur et la boss de Sony, suivi d’un échange « inapproprié » sur Barack Obama ou encore des critiques « insultantes » sur certains films sortis. Oui, des broutilles internes à l’industrie du cinéma, mais à part ça ?

Il déplore surtout sur les médias soient –enfin– devenus « sérieux », non pas face aux données personnelles (adresse de domicile, mots de passe, numéro de sécurité sociale, compte bancaire, numéro de téléphone, etc.) des employés de Sony subtilisées par les pirates et les menaces qui ont suivi sur eux et leur famille, ou les pseudos des stars utilisés dans les hôtels pour tenir éloignés les harceleurs potentiels. Non. Simplement parce qu’un email révélait que le salaire de Jennifer Lawrence sur le tournage du film American Hustler était inférieur à celui de ses collègues masculins. Rien de nouveau sous le soleil pourtant.

Il précise d’ailleurs qu’il n’est pas « désintéressé » par ce hack, puisque son nom ressort du contenu de certains emails. Il s’amuse d’ailleurs à les commenter et c’est d’ailleurs ce qui lui permet de dire qu’il « n’aime pas » ce qui se passe en ce moment. Les insultes, quolibets et commentaires acerbes révélés ne sont que des « petites patates » en comparaison du fait qu’ils aient justement été révélés.

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Il fait d’ailleurs le parallèle avec les documents du Pentagone qui ont permis de divulguer des informations secrètes à partir de documents volés. Mais les informations qui en ont été extraites étaient « d’intérêt public », contrairement aux révélations du SonyLeaks. Certains n’hésitent pas à dire que le SonyLeaks est l’affaire Snowden/NSA d’Hollywood… Oui, bon, ils s’emballent peut-être un peu.
Cependant, Aaron Sorkin n’hésite pas, lui, à vilipender « l’indignation nationale » suite à l’affaire NSA, alors que beaucoup d’entre eux se vautrent sur les dernières révélations parues, quand bien même que des menaces ont été proférées et déjà exécutées.

« Alors laissez moi vous dire que toutes nouvelles révélations publiées qui font le jeu des Gardiens de la Paix est une trahison moralement et spectaculairement déshonorante » assène-t-il dans sa tribune.

Le créateur de The Newsroom, série journalistique par excellence et excellente, rêvait sans doute que, quelque part dans une rédaction, un Will McAvoy se lève et dise : « Stop, ceci n’est pas du journalisme, ceci n’est pas de l’information, nous ne publions pas !».

Si beaucoup louent la qualité de sa prodigieuse série, certains notent aussi que la rédaction qui y est dépeinte ainsi que les conflits intérieurs qui l’agitent et ses prises de position qui l’honorent, sont malheureusement, au mieux révolus, au pire une utopie. Il le concède lui-même : « je sais qu’il y a des trucs juteux dans les emails », de même que « certains d’entre nous ont été insultés » mais la vie privée devrait l’emporter. Elle est plus importante que le « préjudice moral » et « l’égo heurté » (qu’il revienne vers nous lorsque Cate Blanchett ou Jennifer Lawrence auront lu ce papier…).

Car au final, ce que font les pirates en épluchant le contenu des documents dérobées, pour n’en ressortir et leaker que ce qui « attirera le plus de sang » afin d’honorer une « cause », est semblable à ce à quoi s’adonnent les journalistes en les publiant ensuite « pour un sou ».

theNewsroom

Le constat est sévère mais finalement très « Sorkinien ». On pourrait même attribuer l’écriture de cette tribune à Will McAvoy de The Newsroom. Et c’est peut-être comme ça qu’il faut le voir. La série The Newsroom est une ode au journalisme tout en étant sa critique la plus sévère. Il y dépeint une rédaction idéalisée, plus soucieuse de vérité et de moralité que d’audience et de succès -d’ailleurs, la morale est-elle affaire de journalisme ?. Visible au fil des saisons lorsqu’il est fait référence à la fusillade de Tucson, la traque de Ben Laden, le traitement des lanceurs d’alerte, etc.

Sa vision -nostalgique- se confronte pourtant à la réalité des salles de rédaction d’aujourd’hui, presse, télé ou web. « Les journalistes » ne décident plus vraiment et leur travail dépend de multiples facteurs dans un contexte de crise continue de la presse.

Quel titre demain peut prétendre ne plus écrire ou publier ce type d’informations ? C’est la sempiternelle question qui revient à chaque scandale de ce type. Faire passer la qualité, le contenu informatif plutôt que la quantité de vues, d’audience, de ventes.

Qui décide ? Le journaliste dans sa rédaction, le rédacteur en chef, le directeur de la rédaction, le PDG, l’actionnaire, le lecteur ? Lui donne-t-on ce qu’il demande ou lui offre-t-on une information dénuée de toutes ces considérations ?

Qui décide de ce qu’est une information ? Hollywood intéresse d’autant plus que son univers est clos, élitiste, secret et poudré d’artifices, avec son propre langage (oui, on peut aussi parler du monde politique également) auquel il ne faut surtout pas déroger. Comment ne pas être piqué de curiosité lorsque la porte s’entrouvre et ainsi découvrir les rouages d’une industrie qui brasse des milliards et influe sur la vie de milliers de personnes (même si toutes les informations ne se valent pas). Des personnes qui pourraient s’interroger sur le service après-vente du rêve qu’on lui vend à longueur d’années.

Découvrir et s’intéresser aux petits secrets des grands de ce monde, Hollywood, NSA, gouvernements, industries, est-ce misérable ou simplement humain ? Qui décide ? Qui a tort, le lecteur, les médias ?

Bref, tout ça pour dire que demain vous aurez certainement encore quelques révélations provenant du SonyLeak.

Précision : Pour l’instant, l’infime partie des 100 téraoctets de données piratées ont été divulguées sur des site comme Pastebin, The Pirate Bay ou encore Github et n’ont pas été envoyées à divers médias et fait l’objet de tractations, comme cela a pu être le cas dans de précédentes affaires de leaks.

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