John Oliver, Edward Snowden et le « programme photos de bites » de la NSA

Sur le web

Par Elodie le

Des photos de bites valent-elles mieux que de longs articles pour intéresser les citoyens -américains- aux enjeux du scandale de la NSA révélé par Edward Snowden ? Oui, et l’humoriste John Oliver en fait la brillante démonstration face à Edward Snowden.

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Depuis 2013 et la déflagration Snowden, le monde entier est censé avoir pris la mesure des pratiques de surveillance massive de la NSA, l’agence de sécurité nationale américaine.
Email, compte Facebook, Twitter, téléphone (appels, SMS, MMS), achats effectués, habitudes en ligne, etc., tout est collecté, stocké et peut être analysé. Tout le monde le sait, sans vraiment savoir. Comment expliquer ce qui est secret, comment donner la mesure de l’insondable ?

Et cette question : bientôt 2 ans après la publication du premier article révélant ce système tentaculaire, y a-t-il eu un « effet Snowden » ?
Les pays espionnés ont bien manifesté leur indignation, quand celle-ci n’était pas feinte, voire hypocrite : nombre d’articles ont révélé depuis la collaboration active de plusieurs États avec les agences de renseignement US, dont la France, l’Allemagne, l’Australie et la Grande-Bretagne.

Les géants du web quant à eux, soucieux de prouver leur bonne foi, ont misé sur la transparence afin de démontrer leur coopération contrainte, avant de muscler leur politique de confidentialité pour certains d’entre eux (Apple, Google et Yahoo notamment), s’attirant les foudres des agences de renseignement funestement crédibilisées peu après les attentats perpétrés à Paris en début d’année.

Et les citoyens dans tout ça ? Savent-ils à qui ils doivent tout ça ? Ont-ils pris la mesure de la toile qui se dresse autour d’eux, ont-ils modifié leurs habitudes en conséquence ? Une récente étude établissait que 70% des Américains n’avaient pas modifié leurs habitudes en ligne.

C’est peu ou prou l’objet de l’interview d’Edward Snowden accordée à John Oliver, humoriste (génialissime) et comédien aux manettes de l’émission Last Week Tonight sur HBO. Oliver est parti à sa rencontre en Russie où il a trouvé refuge depuis août 2013, date à laquelle les autorités russes lui ont accordé l’asile politique.

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Si l’interview commence normalement, John Oliver confronte rapidement le lanceur d’alerte à la réalité. Du moins une certaine réalité américaine. Il lui montre alors une vidéo dans laquelle il est allé interroger des passants, leur demandant qui était Edward Snowden : Snowden who ? Quand ils n’ont « jamais entendu parler d’Edward Snowden », ils le confondent avec le « responsable » de Wikileaks. Qu’est-ce qui ressemble le plus à un lanceur d’alerte qu’un autre lanceur d’alerte ?

C’est après que John Oliver touche au cœur du problème et déroule sa démonstration : « il n’y a aucun doute que c’est un débat important, mais est-ce réellement un débat que nous avons les moyens d’avoir ? »
En effet, le génie de John Oliver c’est d’avoir compris que certains sujets, quand bien même ils seraient d’importance vitale, se révèlent parfois imbitables pour la plupart, trop techniques, voire soporifiques. Ce qu’explique très bien Arrêt sur Images, qui traduit par la même occasion une partie de l’interview.


HBO – Last Week Tonight – 5 avril 2015 par asi

Oliver a bien saisi cela et choisi son angle d’attaque en conséquence : l’humour, la provocation. On l’a vu avec sa vidéo hilarante sur la neutralité du net. Il a donc posé la question différemment aux passants croisés dans la rue : quelle réaction auraient-ils si le gouvernement pouvait accéder aux images qu’ils envoient, notamment des photos de leur pénis ou de celui de leur compagnon ?
Et là, stupéfaction, indignation et protestation à tous les étages : « atteinte à la vie privée », « j’aimerais que le ‘programme photos de bites’ soit modifié ».

Impassible, Edward Snowden rétorque : « La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a aucun programme nommé « photos de bites. La mauvaise nouvelle, c’est qu’ils continuent d’amasser des informations sur tout le monde, y compris vos photos de pénis. »

John Oliver lui tend alors une photo censée représenter son pénis et lui demande ensuite si, pour chaque programme de la NSA révélé dans la presse, celui-ci permet d’accéder à cette photo de son pénis. Prism, section 215 du Patriot Act, section 702, décret 12-333, Mystic, Upstream, la réponse est oui, à chaque fois.

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Pour autant Edward Snowden estime que les gens n’ont pas à changer leur comportement puisque « quelque part, une agence gouvernementale fait quelque chose de mal. Si nous sacrifions nos valeurs parce que nous avons peur, nous ne nous soucions pas beaucoup de ces valeurs ».
Ce à quoi John Oliver rétorque : « Voilà une réponse stimulante à la question: ‘Hé, pourquoi viens-tu de m’envoyer une photo de ta bite?’. ‘Parce que j’aime l’Amérique, voilà pourquoi.’ »

Bien entendu la vidéo a fait un énorme buzz, remettant le sujet de la surveillance massive exercée par le NSA au centre du débat à quelques semaines du renouvellement probable de la section 215 du Patriot Act contre lequel s’élèvent déjà les géants du web.

« Oliver tend un miroir à tous les journalistes du monde, qui ne font rien d’autre lorsqu’ils se soucient d’atteindre un public allant au-delà du cercle de leurs convaincus : saisir le téléspectateur au ventre, par les arguments les plus concernants », estime ainsi Arret sur Images. Le Washington Post conclut, « En formulant le débat autour de la NSA en termes, même ridicules, que les gens peuvent comprendre, Oliver l’a revivifié. Au moins pour 24 heures, disons. »

Espérons plus…