Critique : Strictly Criminal – Bulger King

Cinéma

Par Pierre le

Reprenant l'histoire vraie de James "Whitey" Bulger, parrain de la pègre irlandaise qui a régné pendant plus de 20 ans dans les quartiers sud de Boston,...

Reprenant l’histoire vraie de James “Whitey” Bulger, parrain de la pègre irlandaise qui a régné pendant plus de 20 ans dans les quartiers sud de Boston, Strictly Criminal (Black Mass en VO) veut tellement devenir LE film de gangsters scorsesien des années 2010 qu’il se prend les pieds dans le tapis. Sans pour autant être mauvais, il n’arrive jamais à se dégager de son lourd héritage.

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James “Whitey” Bulger est un personnage réel. Chef présumé du gang de Winter Hill, basé à Boston, il est connu comme l’un des plus grands parrains de l’histoire des États-Unis. Ici, c’est un Johnny Depp méconnaissable qui prend le rôle dans un film qui retrace sa vie de 1975 à 1995. Nous suivons donc son ascension racontée par ses anciens complices. Une narration qui rappelle fortement les films de Scorsese, tant par son sujet que son traitement, comme Casino ou Les Affranchis (il est d’ailleurs amusant de savoir que Scorsese s’est inspiré de Bulger dans Les Infiltrés). Mais voilà, le réalisateur Scott Cooper n’est pas Scorsese et se perd dans sa propre histoire et les hommages, malgré un Johnny Depp en très grande forme.

Bulger King

Parlons de Johnny Depp, justement. Le bonhomme le veut, son Oscar. Il le veut et cela transpire à l’écran. Sous une tonne de maquillage et de prothèses, notre bon Johnny livre ici une performance bluffante. Malheureusement, on sent également qu’il en fait un peu trop alors que ce n’est pas nécessaire. Le scénario n’arrive jamais à rendre Bulger tel qu’il devrait être, sauf peut-être dans la dernière partie, c’est-à-dire un personnage que l’on doit craindre tel un monstre tapi sous un lit. Notons également que la prestation de Depp est impressionnante dans plusieurs séquences, mais souvent raide. En effet, en dépit de tout son talent, l’acteur américain doit faire avec ses appendices en silicone et n’arrive jamais vraiment à être parfaitement à l’aise. Une raideur qui se voit particulièrement dans une ou deux scènes.

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Étonnamment, ce n’est pas Bulger le personnage principal, mais bien l’agent du FBI Connelly, incarné par un Joel Edgerton aux faux airs d’Harvey Keitel. C’est par le prisme de cet agent ripou que l’on suit l’ascension du criminel le plus redouté des États-Unis. Néanmoins, ce regard extérieur, mais trop proche, n’arrive jamais à rendre Bulger réellement oppressant, malgré tous ses méfaits.

Les Affranchis de Boston

L’héritage scorsesien est néanmoins ce qui handicape plus le film. C’est bien simple, Strictly Criminal est construit exactement comme un Scorsese. Une parenté assumée jusqu’à la moelle. Mais rendre hommage, c’est bien, développer son propre univers, c’est mieux. Et c’est exactement ce que n’arrive pas à faire le film. Vous voulez un exemple de cette inspiration trop prononcée ? Tenez, voici le tout premier teaser du film dévoilé il y a quelques mois.


Maintenant, remettons cette scène culte des Affranchis :

Vous voyez ?

Une inspiration qui ne se limite parfois qu’à de la singerie, malheureusement. N’est pas Scorsese qui veut, surtout pour construire un personnage aussi glaçant que Bulger. Néanmoins, ne limiter Strictly Criminal qu’à un sous-Affranchis serait une erreur.

Des qualités à faire valoir

Car Strictly Criminal se montre également fascinant dans son thème. L’ascension progressive puis la chute de ce gars de South Boston qu’est Bulger est passionnante et nous montre les rouages d’une société américaine divisée en deux catégories par le prisme de ce quartier pourri. Pour réussir dans la vie, il faut soit prendre le droit chemin (comme Connely ou Bill Bulger, le frère de Withey), soit plonger corps et âme dans l’illégalité. Cependant, même en choisissant la première option, votre quartier vous rattrape toujours. Comme le dit John Connelly en début de film, « nous jouions aux policiers et aux voleurs à la récré, quand nous étions gosses. Aujourd’hui, rien n’a changé, mise à par que nous avons des flingues et des badges ».

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Le film s’attarde également sur l’ambiance qui régnait au sein du bureau du FBI de Boston pendant ces années. Une agence voulant à tout prix faire le bien, au prix de terribles sacrifices. En effet, Bulger (le vrai) a été protégé par le FBI pendant 20 ans. Le film s’attarde beaucoup sur le dilemme des agents qui entrent dans le jeu de Bulger, qui leur livre des informations sur les gangs rivaux contre une protection judiciaire. Une protection qui passe d’abord pour une alliance de bon sens, avant de sombrer dans une relation extrêmement complexe.

C’est là la vraie force du film, faire ressentir les relations malsaines entre les différents personnages, nous faire vivre leur ascension puis voir leur destin se briser avec fracas, le tout servi par une mise en scène parfois inventive, parfois plate comme un trottoir de South Boston.

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Verdict

Strictly Criminal n’est pas un mauvais film. C’est même un bon film, mais il n’arrive à aucune seconde à devenir ce qu’il rêve d’être : un film de gangsters qui marquera son époque. Trop scorsesien dans l’âme, il n’arrive jamais à vivre par lui-même, à s’affirmer comme une fresque historique sur la criminalité américaine. Et c’est dommage, car il avait toutes les cartes en main pour réussir… mise à part une certaine ambition.