Comment Zone Téléchargement a réussi à passer autant de temps sous le radar des autorités ?

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Par Elodie le

L’annonce de sa fermeture le 28 novembre dernier a fait grand bruit sur la toile. Depuis sa création en 2011, le site Zone téléchargement (ZT) a réussi à passer sous le radar des autorités et le filtrage des moteurs de recherche grâce à un ingénieux système qui a assuré la pérennité du site et la fortune de ses administrateurs.

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Mr Robot

11e site le plus consulté de France devant Twitter, eBay ou encore Cdiscount, selon les données Alexa (groupe Amazon), près de 4 millions de visiteurs uniques par mois, dont 77% de Français, 10 millions d’euros de chiffre d’affaires depuis sa création en 2011, Zone Téléchargement était un poids lourd du web français et l’un des rares sites pirates à avoir échappé à l’hécatombe des derniers mois, devenant ainsi la bête noire des ayants droit.

Une prouesse rendue possible grâce à un ingénieux système : Zone Téléchargement fonctionnait grâce à deux sites. ZT donc, la vitrine, et DL-protect.com, son pourvoyeur de liens, tombé le même jour.

Deux plateformes pour un système redoutable

ZT fonctionnait comme un répertoire de liens à télécharger – films, séries, jeux vidéo, etc. – et renvoyait ensuite sur DL-protect pour télécharger le contenu souhaité. Ainsi, ZT échappait à la censure des moteurs de recherche, Google en particulier, téléguidée par les ayants droit.

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Ces derniers peuvent en effet exiger le déréférencement des sites (ou pages) proposant des œuvres piratées, cependant, ZT ne renvoyait vers aucun hébergeur, uniquement vers le site DL-protect.com qui, lui, proposait des liens dirigeant vers un hébergeur.

Toute tentative de suppression de pages de ZT devenait alors impossible, seules les pages renvoyant à DL-protect étaient supprimées des pages résultats de Google et autres moteurs. Un coup d’épée dans l’eau, puisqu’un petit tour sur ZT permettait aux utilisateurs d’accéder au contenu illégal souhaité.

Une entreprise très lucrative

Une petite entreprise qui ne connaissait pas la crise. Grâce à ce stratagème, ZT a pu couler des jours heureux, faisant tout autant le bonheur des internautes que de ses administrateurs, qui bénéficiaient non pas d’une, mais de deux rentrées d’argent (les revenus publicitaires de ZT et de DL-protect).

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Kill Bill, Vol. 1

Il aura fallu pas moins de deux ans d’enquête de la part de la section de recherche de Toulouse et du centre de lutte contre les criminalités numérique (C3N) depuis la plainte de la Sacem déposée en 2014, suivie par celle de l’Alpa (association de lutte contre la piraterie audiovisuelle), pour détricoter cet imposant système, riche de plus de 2,5 millions de liens vers des œuvres illicites, dont des films et séries récents et/ou introuvables en France.

Deux ans d’enquête et un mandat international

« Les investigations ont été longues, car il s’agit d’une plateforme à caractère international : plusieurs pays, dont l’Andorre, étaient concernés. Il a fallu collecter toutes les preuves, puis organiser l’opération », explique Frédéric Delacroix, le délégué général de l’Alpa. Le contexte d’État d’urgence se superposant à cela, « on comprend que ça ne soit pas forcément la priorité des forces de l’ordre ».

Depuis l’arrestation des deux administrateurs de Zone Téléchargement âgés de moins de trente ans et résidents de la Principauté d’Andorre, les informations filtrent sur le train de vie de nabab de ces Toulousains d’origine, aujourd’hui en garde à vue, comme trois de leurs complices.

Une vie de nantis

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Le loup de Wall Street

Grâce à des régies publicitaires et annonceurs peu scrupuleux, comme il en existe beaucoup sur ce genre de site (publicités pour des sites pornographiques ou de rencontres coquines, phishing, escroquerie à l’iPhone gagné, etc.), et les clics qui vont avec, les administrateurs du site s’assuraient de confortables revenus publicitaires : plus de 1,5 million d’euros de chiffre d’affaires annuel.

Voitures de luxe (Jaguar notamment), biens immobiliers, importantes liquidités, comptes épargnes et comptes offshore à Malte, Chypre ou au Belize ont ainsi été saisis en Andorre, 431 000 euros d’avoirs au total. D’autres comptes de plusieurs milliers d’euros ont également été gelés en Andorre.

Une nouvelle mafia ?

Des pratiques de blanchiment d’argent et de fraudes fiscales qui font dire aux autorités que ces personnes s’éloignent de la figure du geek libertaire de l’époque qui souhaite proposer le plus de contenu possible dans un esprit désintéressé (liberté et culture pour tous), et les rapprochent d’une nouvelle forme de mafia.

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Leur arrestation a été rendue possible par l’émission d’un mandat d’arrêt international, l’un a été arrêté en Andorre, l’autre à Toulouse pendant l’un de ses déplacements. Trois autres personnes ont été arrêtées en France. Un mandat qui a permis de mettre hors service les serveurs situés en Allemagne et en Islande

Leur garde à vue a été prolongée, la Sacem et la gendarmerie nationale estiment le préjudice subi par les ayants droit à 75 millions d’euros. Entendus dans le cadre d’une information judiciaire pour « contrefaçons et diffusion d’œuvres en bande organisée », « travail dissimulé » et « blanchiment d’argent », les administrateurs risquent de lourdes peines. En septembre, l’administrateur du site OMGTORRENT, créé en 2008 et actif jusqu’à fin 2015, a été condamné à 5 millions d’euros de dommages et intérêts et à un an de prison dont huit mois fermes.

De nouveau en ligne mais non fonctionnel

Zone Téléchargement a rouvert mardi dans la journée, sans doute une copie lancée par d’autres administrateurs, alors que DL-protect est toujours down : les liens proposés ne fonctionnent pas.

Certains utilisateurs de la plateforme s’inquiétaient alors que les forces de l’ordre en profitent pour récupérer leur adresse IP pour remonter jusqu’à eux. M. El Sayegh, le secrétaire général de la Sacem, assure néanmoins qu’il ne poursuivra pas ces internautes dont les adresses pourraient être stockées sur les serveurs saisis. Si « détenir des fichiers contrefaits, c’est du recel », « l’objectif est avant tout d’attaquer le mal à sa source, et les administrateurs des sites pirates, qui font commerce des œuvres ».

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