[Interview] Du roman à la bande dessinée : comment Eric Henninot a travaillé pour adapter La Horde du Contrevent ?

bande dessinée

Par Fabio le

Beaucoup criaient à l’impossibilité d’adapter sur un autre support que le livre le sublime roman d’Alain Damasio, paru aux éditions La Volte, en 2004. Mais Eric Henninot s’en est plus que bien sorti. De passage à Paris pour la sortie du Tome 1, il a accepté de nous éclairer sur son ambitieux travail d’adaptation.

NB : La dernière question de cette interview contient un spoiler important concernant le scénario de la BD.

C’est dans les locaux de Delcourt que nous avons pu nous entretenir longuement avec le dessinateur de Carthago, XIII Mystery ou Fils du Soleil, lancé pour les prochaines années sur le projet ô combien ambitieux – il dessine et scénarise – d’adapter en solitaire le périple de la 34ème Horde du Contrevent. De la première lecture du roman à la sortie du Tome 1 de la bande dessinée (qui est un de nos 16 albums coups de cœur de la rentrée 2017), Eric Henninot nous a raconté un peu son épopée.

Journal du Geek : Est-ce que tu peux nous parler de ta rencontre avec le roman La Horde du Contrevent ?

Eric Henninot : C’est vraiment du bouche-à-oreille. C’est un ami qui me l’a mis dans les mains, qui m’a dit : « Lis ça, c’est super. » Et effectivement, c’est une lecture qui m’a beaucoup marqué.

Tu étais amateur de littérature de l’imaginaire ?

Oui. J’ai lu pas mal de science-fiction et là, pour moi, il y avait un univers singulier, cohérent, profond, fouillé… J’ai eu un peu la même sensation que quand j’avais lu Dune ou Hypérion. En termes de puissance d’univers, ça a été un choc de lecture équivalent.

Grand format ©Éditions Delcourt, 2017, Henninot

L’idée de te réapproprier cette œuvre sur un autre support, elle t’est venue instantanément après ta lecture ?

Non, pas tout de suite. J’aurais du mal à retracer le cheminement, le moment où ça se décide. Je sais juste que ce n’est pas une lecture où je me dis ‘waouh super’ et je passe à autre chose. Il se trouve qu’Alain est marseillais et que moi aussi, et que j’ai dans mon entourage des gens qui le connaissent. Du coup, j’en parle. Puis c’est une rencontre avec quelqu’un qui a travaillé chez Folio SF, à qui je dis : « Peut-être que tu connais Alain Damasio, j’aimerais savoir s’il voudrait faire une adaptation ». Et au moment où je le dis, c’est presque… (Rires)… ben voilà, c’est lancé !

Il se trouve que cette personne le connaissait et qu’il me dit que la semaine d’après, Alain est à Paris et que si je veux le voir, c’est maintenant. C’était le moment où j’étais à Paris pour travailler avec Mathieu Lauffray sur le Tome 4 de Prophète, donc ça tombait bien.

J’ai donc rencontré Alain, on a discuté, lui avait regardé mes dessins. Il me disait que ça n’irait pas, qu’il ne voyait pas ça comme ça, avec des arguments très justes, d’ailleurs. Le trait était trop cerné, ça manquait de vie et d’ouverture. Et je lui ai dit que justement, j’avais envie d’aller vers un dessin beaucoup plus lâché. C’est d’ailleurs pour ça que je travaillais avec Mathieu Lauffray, parce que ce qu’il a dans son dessin, de la vitalité, de l’énergie, j’avais envie d’essayer de comprendre comment y arriver aussi. C’était vraiment sur mon chemin.

©Éditions Delcourt, 2017, Henninot

Il t’a fait confiance sur ton envie ?

Non, non. Au début, il m’a dit : « Tu sais, tu n’es pas le seul à m’avoir demandé. » Et puis je lui ai dit que son roman m’avait profondément touché, que je me sentais une familiarité, une parenté avec tout ce dont il parlait, que je me sentais proche de sa vision de la vie, que j’avais vraiment envie de m’approprier cet univers-là. Et puis graphiquement, ça me donnait beaucoup d’envies aussi, de m’approprier ces grands espaces.

Le vent est au centre de La Horde du Contrevent, où il y a cette idée de mouvement permanent. Comment as-tu travaillé pour parvenir à un résultat aussi réussi ?

C’était vraiment un cheminement. Peut-être pas sur le vent spécifiquement mais plus généralement pour avoir un dessin un peu plus énergique, plus spontané, plus vivant. Ça a été beaucoup de travail mais c’était déjà quelque chose que je poursuivais avec Fils du Soleil. C’était un gros livre aussi, plus de 70 pages. J’avais agrandi le format des planches, j’avais pris des pinceaux plus gros pour obtenir un trait plus lâché, plus jeté.

Après, je suis passé au numérique ce qui, l’air de rien, a été une étape importante. Je pense que mon trait était trop figé sur XIII parce que j’avais peur de rater. Donc je faisais des crayonnés assez poussés et pour l’encrage, je repassais le crayonné qui était déjà très abouti. Mais du coup, forcément, on perd en spontanéité, en énergie. Sur Fils du Soleil, j’avais envie de me dégager un peu plus de ça, donc mes crayonnés étaient plus lâchés. Je travaillais avec un Criterium plus gros pour avoir des traits plus épais pour que ce soit un peu plus flou, et que j’aie à prendre plus de décisions à l’encrage.

En passant au numérique, j’ai supprimé l’étape du crayonné. Je faisais le storyboard et puis j’essayais d’encrer le storyboard directement. Parfois, avec des dessins très sommaires. Mais comme avec le numérique on peut revenir en arrière quand on veut, ça m’a donné une immense liberté pour tenter des choses que je n’osais pas faire auparavant. Ça a été une libération.

©Éditions Delcourt, 2017, Henninot

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à mettre en images, l’univers ou les personnages ?

Les personnages, plutôt. Leur trouver un look, leur trouver un visage, les faire vivre. Et puis les habiller aussi, leur trouver des tenues. Ça a été un long travail de design. J’avais vraiment envie qu’ils aient une identité forte et si possible trouver quelque chose de neuf.

Est-ce que tu as pu t’appuyer sur une sorte de documentation tenue par Alain Damasio ou tu as tout créé ?

Ah oui, oui. Je suis allé chercher de la doc, j’ai regardé plein de visuels, j’ai cherché dans la mode. Il y avait plusieurs contraintes qui étaient parfois contradictoires, c’est-à-dire qu’il fallait vraiment penser ces vêtements en termes de fonctionnalité.

Les hordiers sont en permanence dans le vent donc je ne pouvais pas les habiller n’importe comment. S’il y a trop d’étoffes qui flottent, ça résiste trop, ce n’est pas crédible. Si je les caparaçonne trop, pour qu’ils soient protégés parce que le vent est tellement fort que ça soulève des débris, il n’y a rien qui flotte dans l’air donc graphiquement ça allait être pauvre. Pour sentir que le vent passait sur les personnages, il fallait que leurs habits soient tirés en arrière et les freinent. Du coup, je suis revenu vers les étoffes.

C’est peut-être un peu moins réaliste mais en même temps ils sont plus légers, ils peuvent marcher. Ils font quand même des quantités de kilomètres tous les jours et puis ils ont leur sac, donc il y avait la contrainte à la fois de l’univers avec ce vent permanent et la représentation du vent qui devait être graphique. Et après, on avait le son, aussi, pour l’autre côté de la représentation, tout le travail sur les onomatopées. Plus la poussière, et les traits de vitesse.

©Éditions Delcourt, 2017, Henninot

Comment tu t’y es pris pour découper le roman ? On part sur un périple en cinq tomes, c’est ça ?

Plutôt six (rires). Je suis en train de me rendre compte que je ne vais pas pouvoir mettre dans un seul tome les Fréoles et la Flaque de Lapsane (rires). Je connais déjà les bornes de chaque tome, même si je ne sais pas exactement ce qui va exactement se passer à l’intérieur, car je rescénarise au moment. Mais j’ai découpé le roman en plusieurs parties qui sont assez cohérentes. À chaque fois, c’est un univers dans l’univers.

[SPOILER ALERT, ne lisez pas si vous voulez vous laisser la surprise de la découverte de la BD]

Il y a un élément qui diverge très largement avec le scénario du roman, à savoir la mort précoce de Pietro Della Rocca. Est-ce que c’était une condition sine qua non pour toi que de pouvoir proposer de tels changements dans le scénario ?

Alors non. En fait, c’est au fur et à mesure que j’écrivais et des quelques rencontres que j’ai eu avec Alain que j’aie opéré certains changements. J’écrivais de mon côté puis je faisais lire à Alain. Il me faisait ensuite des retours quand il avait le temps, et en général, je passais un bon moment à cogiter ensuite : « Qu’est-ce que je prends ? Qu’est-ce que je laisse ? Parce que si je me laisse trop influencer, à un moment je vais faire son adaptation et pas la mienne. » Je ne voulais pas être simplement un exécutant, et je pense que lui non plus ne voulait pas ça. Lui aussi il fallait qu’il trouve sa position.

Au fur à mesure des écritures et des réécritures, Alain me poussait vraiment : « Non mais il faut vraiment que tu t’appropries l’histoire. Si tu prends le roman tel quel, en termes de dramaturgie, c’est une catastrophe, tu ne vas pas faire une bonne bande dessinée. Il faut que tu changes des choses. »

Ça s’est fait petit à petit mais je ne m’étais pas dit au début : « Je veux faire ce que je veux ». Moi, le roman, il me plaisait tel qu’il était, j’avais envie de suivre le fil et de me laisser embarquer dans l’histoire. Au fur à mesure de l’adaptation, je comprenais l’intérêt que ça pouvait avoir de faire une adaptation. Mais en fait j’étais en train de m’approprier ce matériau, de le remodeler. Alors à la fois c’est très fidèle et à la fois il y a plein de choses qui changent. Mais je n’ai jamais posé ça comme une condition sine qua non. C’est plutôt Alain qui, en me bousculant, m’ a poussé à changer des choses.

Retranscription effectuée à partir d’un enregistrement audio

La Horde du Contrevent, Tome 1 : Le Cosmos est mon campement, par Eric Henninot, chez Delcourt, disponible depuis le 18 octobre, 16,95 euros

2 réponses à “[Interview] Du roman à la bande dessinée : comment Eric Henninot a travaillé pour adapter La Horde du Contrevent ?”

  1. mais c’est quoi ce SPOILER de ouf… Aucun respect pour les lecteurs de bande dessinée. L’alerte SPOILER est réservée aux films et séries ??
    note: ah je viens de voir l’alerte spoiler… De toute facon j’avais lu la BD avant de lire l’article :))

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