Gunnm Mars Chronicle : le futur imparfait

bande dessinée

Par Partenaire le

Série de mangas emblématique de Yukito Kishiro, Gunnm n’est pas à conseiller pour une soirée d’automne pluvieuse sans raclette. Sombre, difficile et dépressif malgré des sursauts lumineux, l’œuvre n’en finit plus de se développer depuis les premiers tomes publiés au début des années 90. Avec Gunnm Mars Chronicle qui revient aux origines de Gally, la saga dresse un bilan peu flatteur de notre futur sur une autre planète.

Gunn Mars Chronicle, volume 4

De la Terre

Les choses ne commençaient déjà pas très bien dans la première partie de la série, située sur une Terre frappée de plein fouet par une météorite. Les conséquences ne furent pas des cris de joie et un optimisme béat, mais l’élimination de la majeure partie de l’humanité. Dans ce contexte, la jeune femme-cyborg Gally essaie de survivre sur Kuzutetsu, à savoir ce qui reste de notre planète, simili-décharge. Pendant ce temps, les plus riches vivent sur Zalem, une cité volante protégée où ils sont la frange dominante de la population. Bien entendu, ils traitent les personnes au sol avec mépris et cherchent à assurer la pérennité de leur société. Pour cela, la ville dispose d’un relais de 11 usines qui pompent les ressources indispensables à son fonctionnement, protégées par des robots surarmés. Elle fait régner une loi implacable où le moindre crime est puni de mort. Si lesdits robots ne peuvent pas s’en charger, Zalem engage des Hunter-Warriors, chasseurs de prime qui ne reculent devant rien pour accomplir leur mission.

Crédits : GUNNM KASEI SENKI © Yukito Kishiro / Kodansha Ltd.

La société proposée est fermée, compressée par des lois liberticides qui reposent sur trois types de crimes : celui génétique où une prédisposition à la criminalité est repérée dans l’ADN, celui d’action dans lequel le coupable a agi de manière violente sans raison définie, et enfin celui de pensée qui correspond à un rejet des méthodes de Zalem, même sans agression. Un constat dystopique glaçant dont les composantes ont déjà été abordées dans la SF ou l’anticipation, mais rarement avec une telle violence. À la différence de 1984 ou de Minority Report, la société muselle non de manière “douce” par la manipulation de masse et l’implantation dans les mœurs de la notion de sécurité personnelle indispensable, mais par des coups de marteau. L’imagerie proposée par Kishiro fait écho au fil des pages à une dérive actuelle, de façon bien plus prégnante qu’au début des années 90, ce qui renforce son propos et lui donne une résonance qui hante le lecteur à chaque chapitre. Un canevas d’huile et de sang qui se poursuit dans l’espace.

À Mars

Suite directe de la première série, même si elle modifie sa conclusion et se poursuit sur des bases différentes pour des raisons propres à l’auteur, Gunnm Last Order aborde la dimension spatiale que ce dernier voulait inclure dans le “premier jet”. À l’image de notre article sur l’influence de Mars dans la science-fiction, Gunnm participe à cette fascination avec l’adaptation de sa vision spatiale à celle de la conquête de la planète rouge.

Sortie en plein retour sur la scène imaginaire de Mars, la série Last Order transpose les possibilités de vie sur Mars, ou tout du moins d’une possible colonisation à grands frais et très relative, dans des contextes différents. Jupiter, ainsi que Vénus sont deux visions opposées d’une intervention humaine dans la modification de leur habitabilité. Pour Vénus, la solution réside dans la terraformation, grâce à une sorte de bouclier qui empêche les températures de devenir insoutenables. Jupiter de son côté a été affublé d’une structure artificielle qui l’entoure, conçue avec des éléments prélevés sur Saturne.

Crédits : GUNNM KASEI SENKI © Yukito Kishiro / Kodansha Ltd.

Deux approches de l’évolution qui se retrouvent dans les peuples présents sur ces terres nouvelles : les habitants de Vénus, biologiques, souffrent de mutations tandis que ceux de Jupiter sont quasiment tous des cyborgs. Dans tous les cas et peu importe la forme que prennent ces derniers, les conflits internes et externes (pour les ressources présentes sur Saturne) sont légion, au sein d’une tension généralisée dans les colonies humaines. Malgré la distance, les hommes amènent avec eux des problématiques similaires. Le futur est source d’amélioration technique, mais pas de modification sociétale. C’est un élément central de la série, dans laquelle existent la cybernétique, l’exploration spatiale, les stations orbitales. Tout semble pouvoir se régler avec les connaissances scientifiques et factuelles sans y inclure de questions sur les dérives morales. La dernière série en date, Gunnm Mars Chronicle poursuit cet état des lieux catastrophique de notre futur avec une focalisation sur la planète sablonneuse.

Et à soi-même

L’histoire se déroule ici lorsque Gally était encore la petite Yoko, et foulait les terres rougeoyantes de Mars aux côtés de son amie Erika, toutes deux naïves avant de rencontrer ceux qui feront d’elles des guerrières implacables. Mars est dépeinte ici comme un far-west inhumain, où le travail harasse une population prise dans des guerres civiles. Encore une fois, l’humanité est parvenue à s’implanter, sans problèmes majeurs, mais à quel prix… Cette dernière partie de la saga de Kishiro donne à la fois les points de vue de Gally et d’Erika actuelles, face à leurs histoires passées.

Crédits : GUNNM KASEI SENKI © Yukito Kishiro / Kodansha Ltd.

Les allers-retours sont nombreux et s’appesantissent à chaque fois sur le fond vicié des personnages qui hantent leur destin. Miroir déformant des sociétés actuelles, la SF exacerbe les problèmes et parvient à défricher des chemins de traverse pour les faire comprendre aux lecteurs/spectateurs. La fascination pour Mars et ce que la planète implique dans l’inconscient – le dieu de la guerre, le sang, l’espoir – se mêlent pour en faire le terreau idéal à une anticipation qui a quelque chose à dire. Kishiro ne s’y est pas trompé et ces contrées martiennes habillent son œuvre entière : des prémices de Yoko à sa technique de combat unique, en passant par son retour prodigue, c’est ce voyage vers Mars qui l’a construit. Et ce, même si la planète y est présentée comme un cul-de-sac à la fois politique et environnemental. C’est peut-être au final ce que recherche Gally. Une fin.

Série en cours aux éditions Glénat, 4 volumes disponibles