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On a testé la révolution IA d’Ubisoft : génie absolu ou futur désastre ?

Ubisoft transforme Neo NPC en AI Teammates et c’est absolument bluffant.

Depuis plusieurs années, Ubisoft ne cache plus ses ambitions en matière d’intelligence artificielle. Bien avant que l’IA générative ne devienne un mot-clé incontournable, l’éditeur français explorait déjà des technologies visant à rendre ses mondes plus crédibles, plus dynamiques, plus vivants, notamment dans Assassin’s Creed où l’immersion est primordiale. De la génération procédurale de décors à l’intelligence tactique des ennemis, Ubisoft a toujours voulu dépasser le simple script pour créer des univers réactifs. Force est de constater que l’entreprise française n’a de cesse de vouloir surfer sur les tendances de la tech. Parfois ça passe, parfois ça casse (coucou les NFT).

En 2024, l’entreprise franchit une étape supplémentaire avec Neo NPC, une technologie originellement conçue non pas pour animer des foules contrairement à Ghostwriter précédemment annoncé, mais pour réinventer la façon même dont nous interagissons avec les personnages non joueurs. Et lors d’un événement international organisé dans les studios de l’éditeur, nous avons pu expérimenter cet outil pendant une session d’une heure, manette en main, en avant-première. Une chose est sûre, il s’agit bien d’une révolution. Pour le meilleur comme pour le pire ?

De Neo NPC à Teammates 

En 2024 lors de son annonce, Neo NPC a été présenté comme la nouvelle colonne vertébrale de l’IA conversationnelle chez Ubisoft. L’objectif était de ne plus avoir simplement des scripts et une banque de dialogue pour les PNJ, mais de leur donner vie à travers un modèle de LLM comme ceux que proposent ChatGPT, Gemini ou encore Perplexity. Nous serions face à des personnages capables d’interpréter en temps réel ce qu’on choisit de leur dire, d’en tenir compte et d’adapter leur attitude, leurs actions ou leurs stratégies.

La technologie qui nous a été présentée en hands-on est passablement différente dans le sens où elle dépasse de loin les capacités qui lui ont été attribuées au départ. Neo NPC est devenu Teammates, un outil permettant au joueurs d’adapter l’entièreté de son gameplay grâce à la conversation et à l’intelligence artificielle des PNJ. Il nous a été présenté sous la forme d’un jeu inédit mêlant exploration et phases de combat. Nous avions alors deux compagnons virtuels, Pablo et Sofia, que nous pouvions diriger à notre guise… en leur faisant la conversation.

Parler à Sofia et Pablo, comme à de vrais coéquipiers

L’expérience du jour reposait sur une mission simple : récupérer des composants au milieu d’une zone infestée de robots ennemis. Tout comme avec n’importe quel nouveau cas d’usage, il faut passer les freins dictés par la crainte ou l’appréhension pour en tester timidement les prémices. La barrière de la langue et celle du type de jeu spécifique nous auront posé problème quelques minutes. Les premiers ordres sont fébriles et très vagues.

C’est justement à ce moment que la technologie impressionne. Malgré tout le mal que nous avons eu à formuler des demandes précises et qui seraient claires pour un “robot”, Pablo et Sofia ont toujours réussi à comprendre l’intention derrière les directives. Les deux personnages comprenaient, interprétaient et exécutaient une stratégie cohérente. Parfois (souvent) même meilleure que la nôtre.

More About Pablo
© Ubisoft

Notre désamour pour la gestion d’une équipe spécifiquement dans un contexte militaire a même été comblé par les deux compagnons. Lors d’un trop grand moment d’hésitation (et peut-être un peu de panique), ils suggéraient des plans d’action cohérents avec leurs personnalités respectives (plutôt rentre dedans ou plutôt furtif).

On ne parle plus d’une IA qui attend une commande précise, on parle d’une IA qui comprend le contexte, lit la situation, anticipe et collabore. Il est alors tout a fait possible de simplement leur répondre “oui, faisons comme ça” et le tour est joué. Voici quelques exemples de phrases qui ont totalement été comprises et appliquées par les deux compagnons : “choisissez une cible, et préparez une attaque synchronisée“, “allez vous cacher en encerclant l’ennemi“, “restez derrière moi“, “trouvez un bon angle de tir pour cet ennemi en particulier“, etc.

Au bout de 30 minutes, la gêne initiale de devoir parler à des PNJ disparaît. On s’y habitue, on rit, on improvise et on peut passer à un côté plus personnel, plus intime. Il est totalement possible de poser des questions à Pablo et Sofia sur ce qu’ils pensent de la mission, comment ils se sentent après l’attaque ou encore sur vos capacités de management. Mais surtout, on commence à sentir la puissance qu’aurait un tel système dans un monde ouvert ou un jeu d’escouade. Plus on l’utilise et plus on identifie ses besoins dans le contexte du gameplay.

Jaspar, l’IA compagnon 

Derrière cette technologie se cache une équipe interne d’experts en IA intégrées directement aux équipes de développement. Une approche rare dans un secteur habitué à externaliser ou à acheter ses solutions techniques. Le maitre mot pour Ubisoft est la cohérence, autant dans l’usage de son Neo NPC que dans sa conception et son suivi.

L’objectif affiché est de créer un monde vivant, où chaque PNJ peut vous surprendre, dialoguer avec vous, vous comprendre même lorsque vos indications sont vagues et, surtout, agir avec une cohérence que l’on associe habituellement aux joueurs humains. C’est pour cela que la firme a choisi d’aller encore plus loin avec un outil supplémentaire.

Ubisoft Teammates Xp How Jaspar Can Help
© Ubisoft

Au-delà des PNJ qui forment notre équipe, Ubisoft a également intégré une IA compagnon baptisée Jaspar. Elle agit ici comme une sorte de Cortana nouvelle génération, plus expressive, plus émotionnelle, presque malicieuse dans ses réponses. Jaspar est plus émotionnellement avancé que Pablo et Sofia, et a une présence omnisciente qui rend son utilisation bien différente.

Dans notre expérience, on ne mentira pas, Jaspar n’a pas été essentiel. Nous n’avons pas su quoi lui demander, faute d’habitude ou d’utilité immédiate. Cependant, son potentiel saute aux yeux. Dès lors qu’il s’agira d’obtenir une information, un rappel, un repérage ou un conseil tactique, cette omniscience pourra devenir un pilier de l’expérience. C’est également le cas pour gérer tout ce qui touche à l’interface, aux menus, aux réglages des paramètres, etc.

Comme jouer avec ses amis

Si l’outil est aussi prometteur, il se heurte évidemment à tous les soucis que rencontrent les LLM aujourd’hui. Avec la possibilité d’interagir avec des personnes non réelles comme s’il s’agissait de ses propres amis, avec autant d’aisance et sans grosse barrière de compréhension, on rapproche la machine de l’humain… avec toutes les dérives parasociales que cela peut créer. Une heure ne nous aura pas suffi à attester de ces limites, mais la question se pose.

Ubisoft a assuré que Neo NPC bénéficie de protections contre les comportements malveillants et tous les types de détournements. C’est évidemment une nécessité absolue, tant les IA conversationnelles actuelles sont facilement contournables. Mais la question demeure : jusqu’où peut-on aller en créant un lien émotionnel avec un PNJ ? Et surtout, l’éditeur peut-il vraiment empêcher les détournements lorsque les modèles sont aussi permissifs par nature ? Il faudra le constater avec d’autres cas pratiques à l’avenir car ce point reste flou.

Jaspar Highlight Enemies With Comments
© Ubisoft

Une technologie impressionnante mais un futur à surveiller

En définitive, après une heure de jeu, une certitude s’impose. Neo NPC n’est pas un gadget, c’est une véritable brique technologique conçue pour transformer la manière dont on joue, en particulier dans les jeux coopératifs ou de rôle. On lui imagine déjà des applications autres que pour le combat qui pourraient s’avérer être un vrai plus pour les joueurs et l’immersion du monde dans lequel ils se plongent. Le marketing agressif de la firme concernant l’IA freine aujourd’hui les joueurs à vraiment entrer dans ce monde, bien qu’il comporte des possibilités infiniment positives et évolutives.

Les récents déboires avec Call of Duty Black Ops 7 nous prouvent à quel point la transparence est clé dans la communication autour de l’intelligence artificielle. On ne peut donc pas blâmer Ubisoft de vouloir être proactif sur le sujet. Reste à voir si l’enthousiasme sera aussi présent du côté des joueurs.

Pour la firme, c’est en tout cas aujourd’hui une démonstration maîtrisée d’un futur proche où les mondes ouverts pourraient enfin tenir la promesse d’un univers réellement vivant. Avec ce qu’il se passe actuellement dans l’industrie vidéoludique, il est difficile de ne pas s’inquiéter lorsqu’on nous présente ce genre d’outil. Entre les vagues de licenciements massives, la lutte des travailleurs et des acteurs pour leurs conditions de travail, et la menace d’une intelligence artificielle qui remplace plus qu’elle n’aide, sans parler de la médiocrité des contenus générés de cette manière qui affecte négativement le travail de tous les studios, les conséquences sont lourdes et souvent inattendues.

Malgré nos doutes et a prioris, le résultat est absolument bluffant. Le jeu parait organique et donne une nouvelle dimension à l’intelligence artificielle dans son cas d’usage. En tant qu’outil, il sert l’immersion et pourrait bien à terme redéfinir la manière dont on interagit avec le média qu’est le jeu vidéo. Interrogés sur la question de l’emploi, les représentants de l’équipe dédiée chez Ubisoft se veulent rassurant sur la place de l’humain au cœur de la création. Seul le temps pourra nous dire si les inquiétudes s’avèrent fondées où si le studio parviendra à balayer tout doute à ce sujet.

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