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Des neurones humains utilisés comme processeurs : sommes-nous en train de franchir une ligne rouge ?

Certaines start-up sont convaincues que l’avenir de l’IA ne pourra pas se faire sans l’avènement de l’informatique biologique et de ces « machines organiques ». De quoi donner des sueurs froides aux bio-éthiciens.

C’est un sujet qui aurait eu sa place dans le pitch de certaines séries dystopiques (on pense notamment à Black Mirror), car il inverse la hiérarchie naturelle existant entre la machine et le vivant. Anticipant déjà que nos modèles d’IA atteindront un jour leurs limites, certains acteurs jugent bon d’aller explorer une voie radicale et profondément gênante sur le plan de l’éthique : greffer des neurones humains sur des systèmes électroniques pour en faire des unités de calcul adaptatives.

Techniquement, c’est effectivement ingénieux, puisque la plasticité synaptique permet à ces bioprocesseurs d’apprendre en continu, ce qui n’est pas possible avec les microprocesseurs que nous utilisons aujourd’hui, qui exécutent des instructions sans pouvoir se réorganiser seuls.

En revanche, l’aspect éthique entourant ce type de projet n’en est encore qu’à ses balbutiements et ce retard est dramatique d’un point de vue moral. En effet, les protocoles légaux qui encadrent la culture de neurones (en médecine, notamment, ce qu’on nomme les organoïdes) n’ont jamais été établis pour des applications de ce type. Les différents cadres bioéthiques supposaient une finalité thérapeutique, et non une finalité technologique : comment qualifier, dès lors, un système vivant qui n’est pas humain, mais un outil computationnel ? Peut-on réellement traiter un réseau neuronal vivant comme un simple composant, au même titre qu’un CPU ?

Comment fonctionne un ordinateur vivant ?

Le cœur battant d’un biocomputer est un organoïde cérébral, que l’on pourrait décrire comme un amas de quelques dizaines de milliers de neurones humains cultivés en 3D. Ils peuvent produire du courant électrique et adapter seuls leurs connexions au fil de leur entraînement, bien qu’ils soient très loin de la complexité du cerveau humain. C’est un réseau neuronal qui peut apprendre de manière très rudimentaire, car ses connexions évoluent légèrement sous l’effet des stimulations, mais il est bien trop primitif pour produire la moindre forme de cognition.

Pourquoi intéressent-ils autant certaines entreprises, s’ils ne peuvent que, pour l’instant, s’acquitter de tâches simples ? Parce que leur plasticité, aussi élémentaire soit-elle, pourrait à terme, surpasser nos architectures électroniques (GPU ou CPU) dans certains domaines technologiques de pointe : machine learning, IA, simulations mathématiques, robotique, interfaces BCI de nouvelle génération, etc. Ceux-ci exigeront un jours des capacités de calcul que l’on pourrait appeler morphologiques, dans le sens où la résolution des tâches nécessiterait un substrat capable d’apprendre en modifiant physiquement sa structure : un atout qu’aucun composant électronique, fondé sur le silicium, ne peut revendiquer.

Plusieurs acteurs aujourd’hui sont à la tête de ce mouvement prônant l’hybridation du vivant et de la machine. L’entreprise la plus connue est certainement Cortical Labs, qui a suscité un véritable choc médiatique en 2022 en montrant qu’un organoïde pouvait apprendre à jouer au légendaire jeu Pong. Forte de cette démonstration, la société travaille désormais à la commercialisation d’un biocomputer complet, le CL1, construit pour permettre aux chercheurs d’expérimenter le calcul biologique sans disposer d’un laboratoire spécialisé.

D’autres comme FinalSparks s’est spécialisée en développant un service cloud dans lequel les organoïdes fonctionnent comme des unités de calcul externalisées. Il est déjà possible, aujourd’hui, de louer leurs services, en réservant des unités d’organoïdes via un dashboard en ligne, comme on réserverait de la puissance de calcul chez un fournisseur cloud classique (Amazon Web Services, Microsoft Azure, Google Cloud Platform, etc.).

Même dans le secteur académique, des équipes comme celle de UC San Diego s’y intéressent de près ; projetant d’utiliser ces biosystèmes comme substituts expérimentaux aux algorithmes de modélisation. Convaincues que leur plasticité pourrait mieux capturer des phénomènes chaotiques que des équations mathématiques, elles en font déjà usage pour prédire la dispersion des flux d’hydrocarbures dans la région Amazonienne.

Le vivant au service des machines : un monstre en gestation ?

Il est indispensable d’examiner ces technologies sous un angle sociétal et moral, car leur développement se déroule dans un vide réglementaire presque total, laissant des entreprises définir seules les pratiques acceptables. Pour le moment, ces organoïdes ne sont pas doués de conscience, mais si la course commerciale accélère leur perfectionnement, la question de leur éventuelle sensibilité se posera nécessairement.

Si cela arrive un jour, le cadre moral que nous avons construit selon les catégories du vivant (l’humain, l’animal, le végétal, l’objet) volera en éclat. Un organoïde n’entre dans aucune de ces cases, puisqu’il est une forme de vie sans véritable statut : biologique, mais minimaliste et instrumentalisé, dont l’usage pourrait rendre caducs des siècles entiers de distinctions que nous ont enseignées la philosophie.

Nous nageons donc en plein flou ontologique : ce que nous ne pouvons pas nommer n’est pas protégé. L’histoire des sciences regorge d’exemples où le statut incertain d’un être vivant (ou d’un groupe) a permis toutes les dérives, souvent justifiées au nom du progrès (expérimentation abusive sur des populations marginalisées, phénomènes de foire ou freaks au XIXème siècle, utilisation non réglementée de l’expérimentation animale, etc.).

Qui nous dit que les prochains sur la liste ne seraient pas les organoïdes ? Rien ne nous garantit que l’histoire ne se répétera pas sous une autre forme ; peut-être que nous n’exploiterons plus des êtres vulnérables par ignorance et mépris, mais des formes de vies réduites à des outils. Une faute morale que nous commettrions car nous n’aurions pas pris soin de définir leur valeur morale. Ne nous berçons pas d’illusions : jamais les industriels n’ont attendu que le débat philosophique mûrisse et ce n’est pas aujourd’hui qu’ils commenceront. Ils ont toujours été les premiers à conditionner les usages et les besoins (artificiels ou non), et l’éthique a toujours couru après eux pour ramasser les miettes. Quand, peut-être, certains se lèveront pour poser la question : « N’allons pas un peu trop loin ? », on leur rétorquera que revenir en arrière serait « anti-compétitif» ou « réactionnaire ». Ce chantage à l’innovation est la même rengaine qui a accompagné les plus grandes transgressions technologiques du XXᵉ siècle, que nous avons toujours sciemment accepté. Des pratiques ou des innovations discutables, nous en avons toléré des dizaines : pourquoi les organoïdes et le biocomputing feraient exception ?

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