Lorsqu’on pense à l’expression « implant cérébral », nos pensées se tournent assez naturellement vers Neuralink, l’entreprise fondée par Elon Musk, centre de l’attention médiatique lors de ses premiers essais en 2024, et qui continue à enchaîner les succès. Son dispositif est une interface cerveau-ordinateur (ICM) au sens strict : il capte l’activité du cortex moteur pour la convertir en commandes externes, permettant à des patients tétraplégiques d’interagir avec leur environnement.
En réalité, un « implant cérébral » peut prendre d’autres formes, comme celui que vient de créer l’Illinois Institute of Technology. Il s’appelle ICVP (Intracortical Visual Prosthesis), soit, en français, prothèse visuelle intracorticale et il fonctionne exactement à l’inverse d’une ICM : ce n’est pas le cerveau qui envoie un signal à une machine, c’est la machine qui en envoie un au cerveau. Des impulsions électriques envoyées dans le cortex visuel de personnes atteintes de cécité, pour y provoquer des perceptions lumineuses artificielles que leur œil ne peut plus produire. Trois patients ont aujourd’hui reçu cet implant au Rush University Medical Center de Chicago ; une étape décisive pour reproduire cette procédure de manière fiable à plus grande échelle.
Un implant cérébral pour voir avec le cerveau
La cécité, quelle que soit son origine, empêche l’information visuelle de parvenir au cerveau, et même si le cortex visuel fonctionne encore, il ne peut pas traiter un influx nerveux qui ne lui parvient pas. L’ICVP se substitue à la voie sensorielle défaillante pour stimuler le tissu cérébral là où la perception visuelle se produit réellement.
L’implant que porte le troisième patient (voir photo ci-dessous) est constitué de 34 microstimulateurs sans fil répartis sur le cortex visuel. Chacun d’entre eux porte des électrodes qui délivrent des impulsions électriques dans le tissu cérébral, formant un maillage de 544 sites de stimulation distribués sur toute la surface de l’aire visuelle primaire.
Les électrodes stimulent individuellement un petit groupe de neurones et provoquent la perception subjective d’un phosphène : une sensation lumineuse générée par le cerveau lui-même, sans que l’œil n’y soit pour rien. En activant simultanément plusieurs dizaines de ces points, le système peut reconstituer une représentation spatiale sommaire, mais suffisante pour que le cerveau du patient recommence à se repérer dans le monde.

Du stade expérimental à l’essai clinique : le chemin restant
Le chirurgien à l’origine de la procédure, le Dr Sepehr Sani, souligne que « le succès de cette troisième implantation représente une avancée importante pour offrir une option concrète aux patients souffrant d’une perte de vision profonde ». Si cette nouvelle réussite compte évidemment pour beaucoup, c’est qu’en neurochirurgie expérimentale, la reproductibilité est un critère indispensable pour espérer poursuivre sur la même voie.
Un implant fonctionnant sur un seul patient pourrait tenir du hasard, mais trois implantations consécutives sans incident majeur signifient que le protocole est pleinement maîtrisé. Cela prouve à la fois que l’ICVP fonctionne correctement une fois implanté et que le tissu cérébral le supporte sur la durée. L’étape suivante se dessine déjà : recruter davantage de personnes pour envisager un potentiel essai clinique à plus grande échelle.
Les patients qui ont reçu l’implant doivent tout de même passer par une phase de récupération qui s’étend sur quatre semaines, suivies de séances de rééducation qui se dérouleront au Hilton Center for Prosthetic Research de Chicago. Durant cette phase, les chercheurs évalueront en priorité leur aptitude à interpréter les phosphènes envoyés par l’implant.
Ensuite, une longue période de suivi les attend, qui peut s’étendre de un à trois ans, selon la date de l’implantation ; dirigée par l’Illinois Institute of Technology, ainsi que d’autres partenaires, incluant l’Université Johns Hopkins, l’Université de Chicago et plusieurs acteurs privés de la microélectronique médicale.
Même si aucune date n’a été communiquée pour un éventuel essai clinique de phase II, le calendrier réglementaire habituel permet d’émettre quelques suppositions : l’essai en cours est déjà enregistré sur le site clinicalTrials.gov, et il prévoit cinq patients au total. Deux restent donc à engager avant que l’équipe puisse soumettre ses résultats à la FDA (Food and Drug Administration), pour obtenir le feu vert pour la phase II. Un délai qui s’étend généralement de deux à quatre ans, soit a minima en 2028-2030 pour que l’ICVP puisse prétendre au statut de traitement à proprement parler.
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