Vous passez une grande partie de la journée, tête penchée à trente degrés en avant vers votre smartphone en scrollant sur Instagram ou sur TikTok, quand ce n’est pas sur un ordinateur portable posé sur vos genoux dans un train. Homo sapiens est-il devenu Homo avachis ? Blague mise à part, c’est une réalité pour une bonne partie d’entre nous, et nos cervicales paient plein tarif.
Il existe un terme pour désigner cette posture et les problèmes qu’elle apporte : le « tech neck ». Né dans un cabinet de chiropraxie de Plantation, en Floride, à la fin des années 2000, c’est Dean Fishman qui l’a inventé, lorsqu’il examinait une radiographie cervicale d’une de ses patientes. En l’analysant, il remarqua que celle-ci présentait une « inversion de lordose » : la courbure naturelle du cou, qui dessine normalement un « C » vers l’arrière, s’était retournée. Une usure de la colonne qu’il rencontrait d’ordinaire chez des patients d’âge mûr, et non chez une adolescente de 17 ans affalée sur sa chaise, la tête complètement plongée dans son téléphone.
L’expression lui est venue au moment où il expliquait à la mère ce qui arrivait à sa fille : « text neck », en rapport avec les SMS qu’elle écrivait. L’appellation s’est ensuite étendue à l’ensemble des appareils que nous tenons dans la main ou posons sur nos genoux, pour devenir « tech neck ». Traduire littéralement l’expression donnerait quelque chose de parfaitement ridicule, alors elle est restée telle quelle depuis pour désigner ce nouveau mal du siècle, que nous nous infligeons volontairement.
Votre crâne : un fardeau que vous alourdissez vous-même
Cassidy Foley Davelaar, médecin du sport à l’université Emory, précise d’emblée : « Le tech neck n’est pas un diagnostic médical officiel, mais c’est quelque chose que nous observons très clairement en consultation. De mon côté, je parle plutôt de raideurs de la nuque ou de troubles posturaux. » Elle concède toutefois : « Je ne l’ai pas encore formellement diagnostiqué sous le nom de tech neck, mais cela finira probablement par arriver. » Officiel ou non, le mal est bien là : à force de regarder trop régulièrement vers le bas, nous soumettons nos vertèbres à une charge physique contre-nature.
Cela s’explique parfaitement : notre crâne est, proportionnellement à sa taille, assez lourd, puisqu’il pèse environ 5,5 kg, au repos. Lorsqu’il est penché en avant, son poids apparent triple ; plus il s’éloigne de l’axe des épaules, plus la gravité tire fort et plus vos trapèzes supérieurs (les muscles qui relient votre nuque à vos omoplates) doivent se contracter pour le retenir.
Pourquoi cette posture provoque-t-elle des douleurs à la longue ? Votre colonne cervicale est tenue par deux groupes musculaires. À l’arrière, ceux que vous sentez chauffer en fin de journée, ce sont les muscles extenseurs et stabilisateurs de la nuque. À l’avant, les fléchisseurs profonds : le long du cou (longus colli) et le long de la tête (longus capitis), deux muscles plaqués contre la face antérieure des vertèbres.
Lorsque vous êtes voûté sur un écran, vous ne recrutez que ceux situés à l’arrière et laissez les stabilisateurs complètement inertes. Leur inactivité, lorsqu’elle est répétée plusieurs heures par jour, est un facteur associé aux douleurs cervicales et donc au tech neck.
Comment ne pas souffrir du « tech neck » : bouger, ce truc que faisaient nos ancêtres
Bien qu’il soit aujourd’hui relativement difficile de vivre sans téléphone, il n’est pas impossible de changer de position au moins une fois toutes les 20 minutes lorsqu’on l’utilise. Cassidy Foley Davelaar donne quelques conseils supplémentaires : « Asseyez-vous en gardant un angle de 90° aux chevilles, aux genoux, aux hanches et aux coudes, surélevez votre téléphone ou posez votre ordinateur sur quelques livres et utilisez un clavier externe. »
Pour solliciter vos fléchisseurs, il existe un excellent exercice, le « chin tuck », un grand classique des exercices de kinésithérapie, prescrit pour corriger la posture et soulager les douleurs cervicales. Il est parfait pour corriger le déséquilibre provoqué par le « tech neck », et très simple à réaliser (voir vidéo YouTube ci-dessous). Rentrez légèrement votre menton vers votre poitrine, comme pour vous donner volontairement un double menton. Vous devez sentir une légère tension à l’avant du cou (signe que les fléchisseurs travaillent). Tenez deux à trois secondes, puis relâchez.
Peter Sprague, spécialiste en médecine de réadaptation à Emory, rappelle néanmoins une notion assez basique : « Nos corps sont conçus pour bouger, et nous ne bougeons pas. » Changer de position, se mouvoir dès que l’on peut (ou encore mieux, faire du sport) vaut mieux que n’importe quel exercice. Faites des « chin tucks » si vous le voulez, ils vous aideront, mais si vous les enchaînez pour retourner ensuite vous coller six heures devant votre téléphone, vous perdez votre temps. Pour une espèce qui a mis 6 millions d’années à apprendre à se tenir debout sur ses deux pattes, avouez que c’est tout de même assez stupide de finir plié en deux devant un écran.
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