Il est très complexe d’embarquer du matériel destiné à l’imagerie médicale en orbite, si bien que le seul outil que les équipages utilisent aujourd’hui reste l’échographe. Nous en avons eu la démonstration récemment, lors de l’évacuation de Mike Fincke depuis l’ISS, qui avait été précédée d’un examen à l’aide d’un GE Venue 40. C’est la seule technologie d’imagerie réellement exploitable en orbite, car elle coche toutes les cases des contraintes extrêmes imposées par l’environnement spatial : une masse et un volume réduits, une faible consommation électrique, aucun problème de sécurité (aucune émission de champ magnétique ou de rayonnement ionisant) et une polyvalence d’usage à toute épreuve.
Mais un échographe ne peut pas tout imager, en particulier les zones osseuses ; pour cela, il est impératif d’utiliser la radiographie par rayons X. Une technologie fondamentalement incompatible avec l’apesanteur : pour fonctionner, un appareil de radiographie a besoin d’une source de rayons X, d’un détecteur situé à l’opposé, et que le patient puisse se trouver entre les deux sans que rien ne bouge le temps de l’examen.
Un véritable casse-tête logistique qu’a résolu une équipe menée par Sheyna Gifford, chercheuse en médecine aérospatiale à la Mayo Clinic. En envoyant un équipage civil en orbite durant trois jours et demi dans un vaisseau Resilience de SpaceX, elle a obtenu les premiers clichés radiographiques humains jamais réalisés hors de notre planète, et tous sont exploitables sur le plan diagnostique. Les résultats de cette mission, baptisée Fram2, ont été publiés dans la revue Radiology, le 14 juin 2026.
Fram2 : quelques heures de formation pour un premier cliché historique
L’équipage a embarqué avec lui un générateur de rayons X numérique sans fil, alimenté par batterie. Des appareils qui ont été fortement miniaturisés ces dernières années et n’ont plus grand-chose à voir avec les appareils d’une demi-tonne que l’on retrouve dans nos hôpitaux ; ils ressemblent à un boîtier émetteur de quelques kilogrammes seulement, accompagné d’une plaque détectrice plate qui se glisse derrière la zone à examiner, et rien d’autre.
Même si aucun des membres n’avait de notion en radiologie, en seulement quatre heures, ils ont réussi à le faire fonctionner sans mal. Ainsi, ils ont radiographié leurs mains, leurs avant-bras, leur thorax, leur abdomen et leur bassin, une première fois au sol avant le décollage, une seconde fois en apesanteur. Un préalable indispensable pour que le protocole soit complet : sans image terrestre du même corps prise avec le même appareil, impossible de savoir si un défaut sur le cliché orbital venait de la microgravité ou de la machine elle-même.
Deux objets accompagnaient les radiographies prises en orbite. Le premier, un objet fantôme, désigne en radiologie une pièce fabriquée dans un matériau dont on connaît exactement la réponse aux rayons X ; s’il apparaît conforme à ce qu’on attend, l’appareil fonctionne comme prévu, et toute anomalie visible ailleurs sur l’image provient donc du corps examiné. Le second était une simple montre connectée, qui servait à vérifier que l’appareil gardait la même précision face à des matériaux inertes qu’en présence de tissus vivants.
Une fois les images redescendues sur Terre, des radiologues indépendants les ont examinées sans savoir lesquelles avaient été prises en orbite et lesquelles provenaient de la série témoin. Selon eux, toutes atteignent une qualité diagnostique, c’est-à-dire que le niveau de détail suffit à poser un diagnostic sur cette seule base, sans examen complémentaire.

Objectif Mars : la fin du diagnostic à distance
Si les travaux menés par Gifford et son équipe sont aussi importants pour la médecine spatiale, c’est d’abord parce qu’ils profiteront aux futures missions habitées de longue durée. L’ISS, même si elle orbite à 400 km de la Terre, reste à proximité : au moindre pépin, un équipage peut être évacué rapidement et est continuellement en contact avec les équipes médicales au sol.
Maintenant, prenons un trajet vers Mars, qui ne peut s’effectuer (selon nos moyens actuels) qu’au terme d’un périple long de six à neuf mois ; les deux béquilles actuelles de la médecine spatiale ne tiennent plus. L’évacuation, d’abord : elle supposerait d’inverser la trajectoire interplanétaire d’un vaisseau qui filerait vers la planète rouge, ce qui est strictement inenvisageable.
Le télédiagnostic, ensuite, se heurte à une barrière qu’aucune technologie ne fera tomber, celle de la vitesse de la lumière. Entre trois et vingt-deux minutes séparent l’émission d’un message et sa réception sur Terre, selon l’écart qui sépare les deux planètes sur leurs orbites respectives ; comptez le double pour obtenir un avis en retour. D’où l’intérêt de disposer à bord d’un appareil médical suffisamment simple d’utilisation pour qu’un astronaute non formé à la médecine puisse poser un diagnostic fiable en quelques minutes.
Par exemple, si un équipage n’emporte qu’un échographe et doit s’auto-diagnostiquer, il ne pourra pas détecter les fractures osseuses au cas où quelqu’un se blesserait à bord. « Avec une radio dans l’espace, le doute sur une fracture est levé en à peine une minute », explique Gifford.
L’appareil a, de plus, démontré qu’il était capable de restituer l’intérieur d’un équipement électronique (la montre connectée) ; il pourrait donc servir à inspecter des éléments critiques à bord d’un vaisseau. « Sur Terre, l’utilisation actuelle des rayons X a commencé avec le contrôle non destructif [N.D.L.R. : ensemble des méthodes d’analyse permettant d’évaluer l’intégrité d’un matériau ou d’une pièce sans l’altérer], son usage dans la sécurité aéroportuaire étant aujourd’hui généralisé à l’échelle mondiale », rappelle Gifford. « Si notre équipe est la première à tenter l’aventure des rayons X dans l’espace, c’est aussi parce que cette technologie offre des outils formidables qui serviront bien au-delà du seul domaine médical », ajoute-t-elle.
Pour le moment, il n’est pas parfaitement au point, puisque le boîtier a subi quelques dommages à son retour sur Terre, même s’il fonctionnait encore. Rien qui démotive Gifford et son équipe cependant, qui affirment vouloir le renforcer pour qu’il tienne face au vide spatial et lui faire subir encore une petite cure d’amaigrissement. Parallèlement, ils évoquent enfin une piste complémentaire : développer une technologie d’analyse assistée par intelligence artificielle, qui aiderait un équipage sans radiologue à vérifier lui-même la qualité de ses images et à y repérer une anomalie, lors de missions où la Terre est trop loin pour obtenir une réponse à temps.
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