Critique

[Critique] Docteur Sleep : Une suite royale pour l’hôtel de la terreur

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Felix Gouty le

Le 30 octobre sort Docteur Sleep, la suite, 39 ans plus tard, d’un chef d’œuvre de l’horreur, Shining. Réalisé par un spécialiste du genre, Mike Flanagan, et mené par un excellent Ewan McGregor, ce nouveau film adapté d’un livre de Stephen King avait un sacré défi à relever – et dans l’ensemble, il y est parvenu.

Crédits : Warner Bros. Pictures.

« Le monde est féroce, mon garçon, et il est rempli de ténèbres toujours affamées ». S’il n’y avait qu’une leçon à retenir dans l’œuvre du roi de l’horreur, Stephen King, sur le monde qui nous entoure, ce serait celle-là. Et Docteur Sleep, le nouveau film de Mike Flanagan (The Haunting, Ouija : Les origines) adapté du roman éponyme de l’auteur américain sorti en 2013, l’a bien appris. Cette suite directe de Shining (dont le roman est sorti en 1977 et l’adaptation filmique, de Stanley Kubrick, en 1980) nous rappelle d’abord au petit Danny Torrance, dit « Doc », et sa mère, tout juste installés en Floride après les événements tragiques à l’Overlook Hotel. Le garçon, doté de capacités télépathiques et de prescience caractérisées sous le nom de « shining », est non seulement traumatisé par ce qu’il a vécu mais il se retrouve aussi hanté par les fantômes du fameux hôtel. L’un deux, le sage cuistot Dick (joué, ici, par Carl Lumbly) détenteur lui aussi du shining, conseille à Danny de les mettre sous clé dans son esprit.

Des années plus tard, Danny, devenu adulte et campé à l’écran par Ewan McGregor (Star Wars, Trainspotting), semble être devenu comme son père, poussé vers une folie meurtrière par les esprits de l’hôtel. Violent, alcoolique et sans domicile, il continue de voir des fantômes et est, désormais, hanté par les morts qu’ils laissent involontairement derrière lui. Alors qu’il forge une amitié qui va l’amener à braver son alcoolisme et le conduire vers la sérénité, il fait la rencontre d’Abra (Kyliegh Curran), détentrice d’un shining impressionnant. Cette jeune fille a été repérée par un groupe de gens du voyage immortels – le « nœud vrai », mené par Rose Le Chapeau (Rebecca Ferguson) – qui se nourrissent des âmes qu’ils torturent, et en particulier celles qui « brillent ». Comme Obi-Wan Kenobi avec Luke Skywalker, Danny va, à son tour, jouer le rôle de mentor pour lutter contre les êtres qui traquent la jeune Abra et va en profiter pour finir d’enterrer ses propres démons.

Danny Torrance (Ewan McGregor) retrouve ses vieux démons dans Docteur Sleep (Crédits : Warner Bros. Pictures).

Comme l’a déclaré son réalisateur, Docteur Sleep concilie extrêmement bien l’œuvre littéraire de Stephen King et l’adaptation cinématographique du légendaire Stanley Kubrick. D’une part, il évoque le film Shining avec élégance grâce à une ambiance musicale très grave et cuivrée (utilisant, évidemment, le thème original), mais aussi en s’arrêtant très souvent en gros plan sur l’expression des personnages et en nous régalant de vues du ciel sur de longues routes perdues dans la campagne américaine. On retrouve même dans certaines scènes la reprise exacte de plans utilisés dans le film de 1980. L’effet de symétrie presque parfaite qu’il produit est jouissif pour n’importe quel fan de la version de Stanley Kubrick. Le film convoque par ailleurs les thèmes chers à Stephen King avec une justesse rare. Dans la façon qu’à Danny de déterrer (littéralement parfois) les morts et les fantômes de son passé, le film de Mike Flanagan s’inspire clairement de Simetierre. Et par les sauts dans le temps, les conséquences du traumatisme et cette détermination de boucler la boucle (en parlant de nœud) pour laisser ce dernier derrière soi, il recourt évidemment à Ça. L’esprit Stephen King est donc bien là et il brille de milles feux.

Docteur Sleep rayonne du reste par la qualité de traitement des thèmes qu’il soulève. En premier lieu, celui du refoulement qu’il développe comme d’une solution psychologique – ici, consciente et conseillée plutôt qu’inconsciente – à double tranchant. Enfermer les fantômes qui le hantent dans des boîtes contenues au fond de son esprit permet certes à Danny de traverser une partie de sa vie mais (en plus de jouer plus tard le rôle de véritables boîtes de Pandore) le pousse à suivre le même chemin que son père vers l’alcoolisme. Cette addiction fait, en effet, partie intégrante du parcours de Danny et incarne un démon bien réel parmi les esprits frappeurs et fantastiques qui tourmentent les protagonistes. Même si, grâce au soutien d’un bon samaritain, Danny s’en sort, le film montre bien que son alcoolisme continue de le hanter toute sa vie.

Docteur Sleep n’endort personne

Lutter pour l’empêcher de reprendre le dessus est un véritable défi, et accomplissement, pour l’ex-alcoolique. Même les raisons psychologiques de sa relation à l’alcool sont évoquées : combler une identification au père, alcoolique lui aussi, empêchée par l’Overlook Hotel. Enfin, dans un registre beaucoup plus fantastique que Shining, Docteur Sleep soulève le thème de la mort (par lequel le titre du film et le surnom de Danny prend tout son sens, plus tard dans l’intrigue) et de l’immortalité, notamment dans le cas du « nœud vrai ». Ces antagonistes ne sont pas de simples monstres uni-dimensionnels que les protagonistes doivent affronter. Ils ont leur propre personnalité, leur propre but et leur propre histoire. Si leur soif d’âmes est particulièrement bestiale, leur mode de vie profite d’abord au groupe. Traverser les siècles et rester jeune n’est pas une mince affaire et s’accompagne de nombreuses souffrances. En l’occurrence, celles des autres. Ne pas accepter la mort est pour Rose et ses comparses un véritable fardeau. Cependant, ce qu’ils peinent à comprendre, c’est la leçon que Dick donne à Danny : le monde finit toujours par nous engloutir et la mort nous attend tous, qui que l’on soit.

Rose Le Chapeau (Rebecca Ferguson) (Crédits : Warner Bros. Pictures).

Les thèmes sont maîtrisés et le scénario aussi. S’il n’arrive pas à rivaliser avec le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick, le film jouit d’une symétrie et d’une résolution hautement satisfaisantes. En outre, il ne laisse aucune incohérence apparente. Tous les implants scénaristiques ont une utilité. Et si l’on retrouve le Shining en début de film puis, en filigrane tout du long, le climax à l’intérieur de l’Overlook Hotel abandonné constitue la véritable pièce de résistance du long-métrage. Mike Flanagan, en fan de l’auteur, traite le lieu comme le personnage diabolique qu’il est vraiment. L’Overlook Hotel est imposant, sinistre et terrifiant – à la hauteur de ce qu’il se révèle être au fur et à mesure dans Shining.

Concernant les acteurs, les performances de Rebecca Ferguson et, plus encore, d’Ewan McGregor subliment l’ensemble avec une facilité déconcertante. Même les doublures (auxquelles le réalisateur n’a judicieusement pas préféré des doubles digitaux tirés du film de 1980) du jeune Danny Torrance, de sa mère et de son père, et surtout de Dick reprennent avec précision, sans aucune traîtrise ou maladresse, les personnages iconiques du Shining de Stanley Kubrick.

Si le film n’est pas voué à terrifier ses spectateurs, il n’a pas peur de sacrifier des personnages pour alourdir ses enjeux. Et s’il reste prévisible et n’invente rien au niveau narratif, il sait suffisamment bien jouer avec son univers et ses règles pour tenir le spectateur éveillé et le pousser à suivre l’histoire de bout en bout. Docteur Sleep n’est néanmoins pas parfait à ce point : suivre les déplacements des personnages, que ce soit d’un lieu géographique à l’autre ou d’un esprit à l’autre, demande parfois un effort supplémentaire de concentration. Au-delà de ce point de détail, il s’avère difficile de passer son chemin face à Docteur Sleep, pour n’importe quel fan du Shining ou de Stephen King, au sens large.

Notre avis

Qu'on se le dise d'entrée de jeu : Docteur Sleep n'est pas le monument ou l'expérience traumatisante qu'était (et est encore ?) le Shining de Stanley Kubrick. Cela étant dit, le film de Mike Flanagan est un régal, en particulier pour les fans du célèbre film et de son auteur d'origine. Mieux encore, il rend hommage à son ancêtre sans juste s'en contenter : il raconte une histoire maîtrisée et extrêmement bien incarnée, soulève des thèmes sérieux avec justesse et boucle la boucle avec un grand respect. Ni cauchemardesque ni soporifique, foncez voir Docteur Sleep !

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