Critique

Critique La Nuée : l’attaque de la sauterelle tueuse

Cinéma

Par Allan Blanvillain le

Si on peut trouver les productions françaises parfois trop frileuses dès qu'il s'agit de sortir d'une certaine zone de confort, on ne peut nier que la prise de risque existe et qu'elle peut être payante. Ce qui nous amène à nous intéresser à la Nuée.

© Capricci Production - The Jokers Films - ARTE France Cinéma

Grand gagnant de l’édition 2021 du Festival du Film Fantastique de Gérardmer avec son compère Teddy, autre film de genre distribué également par The Jokers (qui continue d’investir dans des productions originales), La Nuée a subi en première ligne les effets de la pandémie. C’est donc après de multiples reports que le film s’apprête à déferler dans nos salles… comme une nuée (elle était facile).

Virginie (Suliane Brahim, vue récemment dans Hors Normes), veuve et mère de deux enfants, gère une exploitation de sauterelles pour en revendre la farine. Sauf que les choses vont mal. Ses sauterelles ne se reproduisent plus assez pour produire de la farine en quantité suffisante. Pour ses enfants, la situation devient de plus en plus invivable et toute la famille menace de se désagréger. Suite à une chute malencontreuse, elle va peut-être trouver la solution à ses problèmes. Mais les conséquences pourraient être terribles…

© Capricci Production – The Jokers Films – ARTE France Cinéma

Humain vs Insecte

La Nuée s’inscrit dans une tradition, dirions-nous française pour être chauvins, d’un cinéma de genre qui replace l’humain au centre de son récit horrifique. On y suit l’évolution de Virginie d’abord, de ses enfants ensuite et enfin des sauterelles de plus en plus présentes, jusqu’à englober le reste. Le long-métrage de Just Philippot est une descente en enfer où une société broie l’être humain jusqu’à ce qu’il n’ait plus rien à perdre, sauf sa vie. Au pied du mur, ce dernier joue alors avec la nature qui se rebelle. Quiconque y verra la dénonciation des effets pervers du capitalisme ne peut se tromper, le film ne dissimulant pas ses intentions.

© Capricci Production – The Jokers Films – ARTE France Cinéma

Avec sa mise en avant des rapports humains et leurs dérives, La Nuée s’inscrit dans le même registre que l’excellent Grave. Ici aussi, c’est bien l’homme qui pousse à l’horreur et non l’inverse. Les éléments sont pourtant bien présents dès le début, mais la tension s’immisce crescendo sans changement de ton brusque. Le malaise se crée par petite touche, puis monte en puissance jusqu’à ce que le dénouement, pourtant inévitable, nous prenne presque par surprise. La Nuée joue sur nos nerfs, peut-être trop (on y reviendra).

L’art du malaise

Une atmosphère moite appuyée par un mixage sonore du plus bel effet, créant une menace invisible, mais bien présente, représentée par le grésillements viscéraux des sauterelles. Une ambiance immersive et qui prend aux tripes. De même, on peut saluer la mise en scène du réalisateur qui donne un aspect presque documentaire à son film dès lors qu’il filme en gros plan ses insectes infernaux. Le dégoût prend alors forme et il a plusieurs pattes.

© Capricci Production – The Jokers Films – ARTE France Cinéma

Tous les éléments sont ainsi réunis pour un climax qui ne manque ni d’idées, ni d’images brutes. Attention, on ne parle pas d’une peur sèche provoquée par un jump scare déjà-vu dans une production du genre hollywoodienne. Non, là on parle d’un vrai frisson résultant de la rencontre entre la folie humaine et la colère d’une nature transformée. On est parti pour un final d’une efficacité redoutable, capable de rendre n’importe qui effrayé par les insectes.

Une Nuée pas pressée

Néanmoins, La Nuée ne peut esquiver un problème récurrent lorsque le cinéma français tend à mélanger les genres (ici film horrifique et drame social) : la fluidité de sa narration. Un peu comme Le Dernier Voyage dont on vous faisait l’éloge récente, le film a du mal à se raconter sur la durée et souffre de plusieurs longueurs, voire donne l’impression de tourner un peu en rond par moment. On a le sentiment d’assister à un moyen-métrage parfait qui dévoile ses failles en voulant se transformer en long.

© Capricci Production – The Jokers Films – ARTE France Cinéma

Ce qui ne manque pas de créer une frustration. Celle d’une attente presque inassouvie de voir le réalisateur lâcher les chevaux en amenant son aspect fantastique bien plus tôt, là où il préfère continuer dans cet entre-deux peut-être trop longtemps pour son propre bien. On tombe alors sur un problème épineux : cette croisée des genres fait tout le sel de La Nuée, mais peut également l’empêcher de trouver son public…

© Capricci Production – The Jokers Films – ARTE France Cinéma

Si on devait se risquer à une analyse pessimiste d’avant sortie, on aurait tendance à penser que les amateurs de film d’horreur n’auront pas suffisamment de contenu purement horrifique à se mettre sous la dent, et ceux à la recherche d’un drame social risque de mal supporter le malaise crée par une horreur latente. Face à une compétition rude depuis la réouverture des salles, La Nuée peut miser sur sa proposition originale solide, mais pas certain que le public se laisse convaincre. On lui souhaite de nous faire mentir, il le mérite.

Notre avis

La Nuée nous aura fait attendre, mais elle le valait bien. S'inscrivant dans un cinéma de genre humain et sociétal sans en oublier son versant horrifique, le film peut se vanter de créer le malaise tout en racontant quelque chose. Malheureusement, à force de vouloir parfois trop raconter et pas assez montrer, le film risque de souffrir lorsqu'il faudra convaincre le public.

L'avis du Journal du Geek :