Critique

[Critique] Live by Night

Cinéma

Par Henri le

Ben Affleck continue d’explorer l’univers de l’écrivain Dennis Lehane en s’attaquant cette fois à la tumultueuse période de la prohibition en Amérique. Un projet extrêmement ambitieux. Peut-être trop ?

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Depuis le succès retentissant des adaptations de Mystic River et Shutter Island, les romans de Dennis Lehane sont scrutés avec beaucoup d’attention par les têtes couronnées d’Hollywood. Ben Affleck, passé à la réalisation depuis quelques années, ne s’y est pas trompé en mettant en scène le solide Gone Baby Gone. L’acteur dont l’actualité est principalement parasitée par son rôle de Batman a cette fois-ci décidé de se tourner vers le vieux film de gangsters. Un genre à part entière, mais dont la récente production vit dans l’ombre des chefs-d’oeuvre de ces trente dernières années.

Épisode mouvementé de l’histoire contemporaine américaine, la prohibition offre à Affleck un terrain de jeu scénaristique particulièrement riche. Il y incarne Joseph Coughlin, un soldat devenu truand qui va par la force des choses devenir un chainon majeur de la vente illégale d’alcool sur la côte Est. Une interdiction qui courra de 1919 à 1932, et alimentera de nombreux réseaux de contrebande, qui engrangeront ainsi des millions de dollars. À travers Coughlin, le réalisateur tente d’écrire une page particulièrement chargée de l’Amérique. Mais son plan se transforme vite en esquisse.

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Conscient de la force de ses anciens longs-métrages, Afleck reste finalement assez simple dans la réalisation. Sous la couche vintage de l’image, les prises de vues sont soignées avec une omniprésence de plans poitrine lors des nombreux échanges. La photographie évolue au fil du scénario. D’abord froide, pour coller aux rues de Boston, la lumière se réchauffe au fil du périple floridien de Coughlin.

Ce passage du béret en tartan au Panama blanc est assez bien retranscrit, mais là où Affleck se débrouille le mieux, c’est bien dans les fusillades. The Town arrivait déjà à convaincre de ce côté là, mais Live by Night ne déçoit pas. On pense notamment à une course poursuite en voiture d’époque particulièrement vivifiante.

Si Coughlin fonce à toute allure dans sa vie, c’est aussi le cas du script. Ce dernier s’avère beaucoup trop dense, ce qui finit par atténuer chacun des événements. Affleck veut résumer 550 pages en deux heures, mais ne veut pas élaguer le récit. On affronte tour à tour les truands irlandais, la mafia italienne pour se focaliser ensuite sur les immigrés cubains.

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Porté par de bonnes intentions, il tente également d’aborder la ségrégation via la présence du Ku Klux Klan représenté par un Matthew Maher efficace. Mais sa propension à multiplier les histoires lui oblige à les clore de manière expéditive. On ne peut donc jamais s’attacher aux individus. En évoquant le mythique  Il était une fois en Amérique , Afleck a oublié la longueur et l’ampleur du chef-d’oeuvre de Sergio Leone.

C’est assez dommage, car le casting qui entoure Affleck est prometteur. C’est le cas d’actrices comme Sienna Miller, Zoe Seldana ou encore d’Elle Fanning, qui joue les prédicatrices repenties. Mais écrasées sous ce tourbillon de règlement de compte, aucune d’entre elles n’arrive à s’imposer. Soulignons malgré tout la bonne prestation de Chris Cooper, touchant en policier coincé entre foi aveugle et amour paternel.

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Visiblement engoncé dans sa volonté de tout contrôler, Affleck a fait une erreur dans le choix de ses acteurs : lui-même. Alors que sa discrétion collait parfaitement dans un film comme Argo, il n’arrive jamais à vraiment être crédible en parrain du crime. Tout comme dans ses élégants costumes d’époque, il flotte dans un rôle trop grand pour lui. Là où son jeune frère déplace des montagnes en un regard, Ben Affleck n’arrive pas à passer pour un homme dur, marqué de zones d’ombre. Le genre cinématographique a pourtant toujours imposé un choix fort, et un premier rôle excessivement expressif. (Pacino, Brando, Washington). Face à une telle déferlante d’action, il aurait fallu déléguer. Mais n’est pas Scorsese qui veut.

Live by Night se suit sans déplaisir, mais on était en droit d’en attendre beaucoup plus. Taillé pour la série, le script du film se perd à force d’enchaîner les péripéties à toute vitesse. Il est alors impossible de s’attacher aux protagonistes, malgré une mise en scène agréable et parfois enlevée. Confronté à quinze ans d’une histoire particulièrement sanglante, le visage bienveillant d’Affleck n’arrive jamais à devenir celui d’un homme impitoyable. Étouffé par son ambition, le film laisse un goût d’inachevé dans la bouche.