Dossier

Ils font l’animation japonaise : sept réalisateurs ou auteurs qu’il faut absolument surveiller

Cinéma

Par Benjamin Benoit le

L’animation japonaise reste un sujet confidentiel pour le béotien curieux. Cependant, de timides tentatives arrivent chez nous, portées par le distributeur Eurozoom qui doit essuyer les craintes des salles quand le film n’est pas issu du studio Ghibli. Certaines portent leurs fruits, encore plus ne vont nulle part, mais l’offre grandit et accompagne des canaux de diffusions légaux toujours plus complet pour les séries. En France comme partout ailleurs apparaît une nouvelle donne d’acteurs clés dans le milieu. Morceaux choisis de ceux qui font et feront l’actualité, de la partie émergée de l’iceberg.

L’as de coeur : Mamoru Hosoda

C’est le plus sensible de cette sélection. Toujours taxé de « nouveau Miyazaki » quand il sort un nouveau film tous les trois ans, à une cadence de métronome. Né en 1967, extrêmement proche de ses cinquante ans, il arbore un CV impressionnant. D’abord engagé dans le studio Toei Animation, il passe à Madhouse en 2005, pour le quitter six ans plus tard et créer sa propre boîte, Chizu.

Hosoda Mamoru. Crédit image :

Hosoda est peut-être celui dont le travail se reconnaît le plus, car son amour des canevas se voit sur tous les aspects de son oeuvre, qu’ils soient techniques ou scénaristiques. Avant de se lancer dans ses longs-métrages, il travaille son style en faisant des missions ponctuelles, dont un épisode de Digimon qui nivelle toute la série par le haut. Sa patte graphique est très personnelle : sa manière de dessiner les visages, les corps, les membres, les expressions, est unique.

Il aborde en permanence les mêmes sujets : les matrices, les univers virtuels, la famille, la dualité. Piochez deux ou trois de ces thèmes, et vous avez un film Mamoru Hosoda. Toujours la famille, dans sa globalité (Summer Wars), la paternité vue par une mère célibataire (Les Enfants-Loups) puis la filiation et l’adoption par une bête patibulaire (Le Garçon et la Bête). Son prochain projet ne déroge pas à la règle : Mirai, ou « Futur », évoquera les relations en fratrie. Mieux, il escamote ses obsessions de manière logique, comme des dominos, rendant ses prochains scripts étrangement prévisibles.

Le Garçon et la Bête

Même en narratologie, l’homme est un habitué des films en deux actes, construits de la même manière. Mais qu’importe, les postulats sont variés, pour peu qu’on aime une touche de science-fiction et de folklore local. Dans La Traversée du Temps, une fille fait joujou avec ses nouveaux pouvoirs temporels. Les Enfants Loups parle de transformations et de yokai, bestiaire folklorique japonais. Dans Summers Wars, une réunion de famille tourne à la mission-sauvetage du monde d’un missile nucléaire, sous fond de premiers émois adolescents. Hosoda puise dans son imaginaire pour parler d’âges variés, à des publics variés, toujours avec une sincérité et une chaleur qui mettent le spectateur en émoi. Il y a toujours un personnage qui fond en grosses larmes dans ses films, et il est difficile de ne pas les imiter.

Il aime : Les grosses larmes réalistes, les motifs, les histoires de famille.
On vous conseille : La Traversée du Temps. Summer Wars. Les Enfants-Loups. Le Garçon Et La Bête. Oui, tout ça !

Le modeste : Makoto Shinkai

Makoto Shinkai… est un grand timide. Chaque interview de l’homme vous le fera comprendre, et son immense succès l’année dernière avec Your Name donne l’impression d’un artiste ayant vu son dernier bébé exploser et ne sachant plus où se mettre. Son prochain travail sera scruté de trop près pour de si frêles épaules.

Ça ne veut pas dire qu’il ne mérite pas cette attention. Le jeune – né en 1973 – Makoto Shinkai a commencé sa carrière de réalisateur en prenant le rôle d’homme orchestre de Voices of a Distant Star. C’est approximatif, pas très beau, mais l’oeuvre d’une seule personne. Au fil du temps, le style du petit génie s’affirme. Il monte en popularité à vitesse exponentielle avec 5 Centimètres par Seconde, Voyage vers Agartha et Garden Of Words avant le grand final de décembre dernier. Dans tous ces films, des constantes formelles et scénaristiques. Son oeuvre fait travailler les glandes lacrymales et est fortement inspirée par ses souffrances personnelles.

The Garden of Words

Elle évoque frontalement le deuil, la séparation, les maux qui en découlent. 5 centimètres… est si frontal sur le sujet que le regarder au mauvais moment peut être un tour de force. Your Name (le film d’animation japonais le plus lucratif au monde) joue un peu avec cet horizon d’attente. Dans chacun de ses films, Shinkai livre une performance de photoréalisme à couper le souffle dans ses décors. Plan de Shinkai ? Véritable photographie ? On ne sait pas toujours. Il n’aime pas ça, mais le meilleur candidat pour devenir LA prochaine référence mondiale en termes d’animation, c’est sans doute lui. Il n’y a pas plus prometteur et travailleur dans ce milieu que Makoto Shinkai.

Il aime : Les décors photo-réalistes. Les histoires d’amour qui font pleurer.
On vous recommande : Your Name, 5 Centimètres par seconde.

Le doux dingue : Maasaki Yuasa

C’est le challenger, le nouveau venu, celui pour lequel le succès d’estime est inversement proportionnel à son succès commercial. C’est à se demander si son dernier bébé, Lou et l’île aux sirènes, n’aurait pas eu une plus grande audience au festival d’Annecy que pour son box-office français. Yuasa a d’ailleurs reçu son prix tandis que son film dégringolait chez lui. C’est regrettable, car il est simple de comprendre ce que le jury d’Annecy y a vu : de superbes techniques d’animation qui injectent un peu d’Occident – dont du Tex Avery – dans un mélange sous acide, en perpétuelle invention.

Lou, de son propre aveu, est un film aussi grand public que possible. Ce film en flash aborde tout de même des thématiques universelles, au service d’une histoire claire et de personnages auxquels on peut s’identifier. Un délire trippy, mais faisant du bien à l’âme avec cette énergie débordante et ces bons sentiments.

Pour ses fans, Maasaki Yuasa, c’est un dingue. Une sorte de scientifique de l’animation, qui ne se donne aucune limite – l’exemple le plus probant est son film Mind Games, qui parle d’animation en la tortillant autant que possible. Avec Ping Pong, il garde sa patte formelle pour parler de la jeunesse japonaise et de son désoeuvrement, sans sacrifier le sujet du titre. Et on le retrouvera l’année prochaine sur Netflix avec Devilman Crybaby. La France le boude encore, mais il n’a plus rien à prouver, en témoignent ses propres œuvres et de nombreux passages dans des séries collectives, dont Space Dandy et Adventure Time !

Il aime : Le grand n’importe quoi maîtrisé, les expressions et mouvements improbables, jouer avec son spectateur.
On vous recommande : Mindgame, The Tatami Galaxy, Lou.

La jeune prodige de la TV : Naoko Yamada

Cette sélection est bien trop masculine, mais heureusement, voici une artiste qui pourrait bien faire parler d’elle à l’avenir. Naoko Yamada, bientôt 33 ans, est une étoile montante issue du monde de la télévision.

Nourrie dans la culture manga dès le plus jeune âge, étudiante à l’université de Kyoto, elle rejoint Kyoto Animation, un studio particulièrement prolifique. Elle y gagne des échelons, et glane des responsabilités sur un genre bien précis : le « tranche de vie », où l’on ne raconte pas grand-chose, mais en y mettant les formes. Elle dirige la série K-On, puis Tamako Market, deux succès d’estime. Elle deviendra la réalisatrice d’A Silent Voice – un film adaptant un manga très émouvant sur une lycéenne sourde-muette.

A Silent Voice

Ce dernier est lui-même dessiné par Yoshitoki Ōima, une mangaka encore plus jeune. Ces adaptations sont fidèles, carrées, et rencontrent un succès tangible ou, au minimum, provoquent encore des discussions de passionnés dix ans plus tard. Qu’en déduire ? Que Naoko Yamada a beaucoup de talent pour adapter une histoire et la sublimer sur le grand écran. Pour leur donner une épaisseur sans jamais les trahir. Plus qu’à attendre une création maison pour connaître un peu mieux son univers.

Elle aime : Les tranches de vie, dessiner des jambes
On vous recommande : A Silent Voice

[nextpage title= »Les incontournables »]

L’ancien : Hayao Miyazaki

Son ombre plane sur tous les autres, et restera bien après sa disparition. Hayao Miyazaki est régulièrement comparé à tout autre réalisateur ayant la chance d’être distribué en France, et à défaut de comparaison, chaque article de presse le mentionne au moins une fois.

Si l’on part du principe que l’ère de grandeur du studio Ghibli est derrière nous, son avatar le plus connu et le plus talentueux cultive toujours une personnalité publique bien particulière. Il est au centre de quelques mèmes, dont l’un d’entre eux lui prête des citations fantaisistes. L’homme n’a pas l’air des plus agréables, il est très travailleur, il n’est pas connu pour être un collègue de travail aimable et il n’estime pas le travail de son fils, Goro, qui a rendu Les contes de Terremer et La Colline Aux Coquelicots, respectivement film raté et passable.

Ponyo sur la falaise

On ne spéculera pas sur ses qualités en tant que papa, mais le foyer familial doit être particulier. Une personnalité à la hauteur du génie qui a réalisé, à son rythme, de nombreux chefs-d’œuvre. Du Château de Cagliotro au Voyage de Chihiro, de Ponyo sur la falaise à Le Vent se Lève, le sensei a multiplié les influences, les sujets, les publics, a puisé dans de nombreux folklores comme dans sa propre vie. Son prochain projet, Boro la petite chenille, semble s’adresser à un plus jeune public et doit sortir pour les Jeux olympiques de Tokyo 2020. Et tant pis si on se lasse des fausses annonces de sa prise de retraite tous les cinq ans, on espère tous qu’Hayao Miyazaki soit immortel.

Il aime : Dire aux autres qu’ils font du mauvais travail. Sortir des monuments d’animation. La presse française et internationale, qui le lui rend bien.
On vous recommande : Tout, particulièrement Le Voyage de Chihiro et le très crépusculaire Le Vent Se Lève, qui aurait pu être une oeuvre finale parfaite.

Le Joker : Netflix

En France et partout dans le monde, les canaux de diffusion des séries d’animation japonaises sont définis. Crunchyroll, Wakanim et ADN se partagent une offre variée, mais éclatée. Certains animes sont diffusés sur deux sites. Mais une nouvelle carte est rentrée dans ce jeu et elle met de plus en plus de billes dans cette industrie : Netflix l’américain.

Terrace House

Même dans sa version française, le service propose une offre respectable de films, de séries dédiées et même de télé-réalités – on peut citer Terrace House, qui nous fait suivre un casting tournant d’une demi-douzaine de colocataires, avec rien d’autre que leurs vies comme scénario. Netflix agit à tous les stades de production, excepté le créatif : au pire, il est diffuseur, au mieux, il est producteur. Les projets « originaux » et exclusifs ont été proposés au réseau.

Et on y trouve de premières pépites : Little Witch Academia, films et série, le long-métrage Blame, le prochain film de Masaaki Yuasa, Devilman, qui ne se serait pas fait sans le géant américain. C’est sur Netflix qu’on trouve Castlevania, adaptation animée américaine d’un univers japonais. Et c’est aussi sur Netflix qu’on trouve une pelletée de séries plus ou moins récentes en vidéo à la demande. Son rôle créatif dans l’industrie est encore nul, mais en tant que diffuseur, il est à surveiller et n’est pas voué à se réduire. Des pointures du film en prise de vues réelles, de Bong Joon-ho à Martin Scorcese, en ont fait un nouveau club privé.

Il aime : Éclater et concentrer l’offre à la fois. Compliquer la chronologie des médias.
On vous recommande : Tout l’univers Little Witch Academia et les productions du studio Trigger, dont Kill La Kill.

Ils n’ont pas d’actualité, mais ils sont à surveiller

Enfin, citons deux derniers noms qui pèsent dans les séries à succès d’aujourd’hui, et dont on attend avec impatience les premières productions. En premier lieu, Hiroyuki Imaishi, co-fondateur du studio Trigger, issu de la diaspora de Gainax. Ce quarantenaire incarne tout ce qui est jeune, outrecuidant et stylisée dans la production télévisuelle d’aujourd’hui ; C’est la marque de fabrique de Trigger. Réalisateur de Tengen Toppa Gurren Lagann, il a ensuite signé des oeuvres plus iconoclastes : Panty & Stocking (sorte de Super Nanas plus vulgaire… et donc pour adultes et plus malin) et Sex & Violence With Machspeed, encore plus radical. Avec Masahiko Ohtsuka, il démarre l’aventure Trigger et met en branle Kill La Kill, qui restera sans doute l’un des animes les plus célèbres de la décennie. On attend la suite avec l’amusant, mais un peu mineur Space Patrol Luluco.

Enfin, citons Sayo Yamamoto, lauréate du prix du “nouveau visage” 2012 par le Japan Media Arts Festival. Une très grande frange d’otakus la vénère pour avoir réalisé Yuri On Ice l’année dernière et ils ont raison. Derrière, elle s’est occupée d’un morceau de l’iconique série Lupin, dont le prochain volet se passera… en France. Invitée à Japan Expo 2017, elle n’a déjà plus rien à prouver.