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La disparition du contenu pornographique signe-t-elle la fin de Tumblr ?

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Par Henri le

Actif depuis 2007, Tumblr reste une des plateformes de blogging les plus populaires au monde. Mais le récent vent de puritanisme qui souffle sur la plateforme aura-t-il raison de son existence ?

Crédit : Esther Vargas via Flickr

« Postez n’importe quoi (de n’importe où), personnalisez tout. » Le slogan de Tumblr résonne aujourd’hui d’une façon bien différente. Le 3 janvier dernier, Jeff d’Onofrio, le PDG de la firme a décidé de faire un grand ménage dans les contenus publiés par les internautes. Dans l’optique de bâtir une « safe place » plus « positive », la plateforme va supprimer l’ensemble des contenus à caractère pornographique à partir du 17 décembre 2018. Une censure qui concerne un des aspects même qui lui avait permis de se démarquer.

Le communiqué indique ainsi la suppression des « contenus à destination des adultes, incluant du sexe explicite et de la nudité (à quelques exceptions près) » tout en précisant condamner fermement le partage de contenu pédopornographique de certains comptes clôturés depuis. Un lien de cause pas forcément évident, qui fait référence à une récente décision d’Apple. La firme de Cupertino a en effet choisi de bannir l’application de l’App Store en invoquant ces dérives, mais cette dernière est déjà de retour après l’annonce du grand ménage.

Si la présence de contenus pédopornographiques est absolument inacceptable, pourquoi impacte-t-elle en revanche l’ensemble du contenu « Not Safe for Work »? Comme Facebook, Apple semble avoir une tolérance zéro sur la question de la nudité et de la sexualité.

Depuis des années, Tumblr représentait au contraire une culture de la mixité, bien que les contenus à caractère pornographiques y soient assez clairement identifiés. D’Onofrio admet d’ailleurs que ce changement ne se fera pas sans erreur, et risque de compliquer la publication d’éléments informatif ou artistique. Le site Wired a d’ailleurs montré que de nombreux posts n’ayant aucun rapport avec la pornographie avaient été signalés sans raison. Le problème provenant visiblement d’algorithmes particulièrement défaillants.

« Filtrer ce type de contenus, que l’on évoque une manifestation avec des gens dénudés ou une statue de David, n’est pas simple à cette ampleur. Nous nous servons d’outils automatisés pour identifier le contenu adulte et d’humains pour vérifier que tout fonctionne bien. Nous savons qu’il y aura des erreurs, mais nous faisons de notre mieux pour créer et renforcer une charte qui reconnait la liberté d’expression de notre communauté »

Cet événement montre également qu’internet tend à se polariser sous l’impulsion des géants du secteur. Le réseau se scinde entre une pornographie globalisante d’un côté, et une zone aseptisée de l’autre. Mais le manque de liant entre ces deux mondes peut causer problème à la longue. Stephen de Aulnois, créateur du site « Le Tag Parfait » s’est confié à 20 Minutes sur cette scission.

« Je ne pense pas que ce soit sain de créer une zone totalement pornographique d’un côté et une autre sans référence à du contenu dit adulte de l’autre.[…] S’il n’y a pas de ponts, cela veut dire que ce n’est plus une question économique, mais une vraie question de morale, que ce contenu n’a pas le droit d’exister. On doit parler de la protection des mineurs, le problème, c’est que là, on contraint les adultes. »

Mais pourquoi faire un tel ramdam pour du X, disponible par de multiples autres canaux de diffusion ?  La gronde des utilisateurs vient également du fait qu’en plus d’une pornographie standardisée, bien d’autres types de sexualité y trouvaient refuge.  Qu’on y évoque des pratiques confidentielles, de la photographie érotique, ou du contenu centré et réalisé par les femmes (dans un milieu où l’homme domine largement), Tumblr donnait une caisse de résonance à des visions alternatives du désir. Le site Techcrunch précise qu’en 2017, le porno générait 20% des clics sur la version desktop. Autant de « sans-abris numériques » qui devront se rabattre sur des plateformes comme Reddit, Deviant Art voire Twitter (qui se veut désormais plus strict sur le sujet) d’après d’Onofrio.

“Internet ne manque pas de plateformes où trouver des contenus adultes. Nous allons leur laisser [cette catégorie] pour nous concentrer sur la création d’un environnement aussi accueillant que possible pour notre communauté.”

Il parait cependant trop facile de penser que les pontes à la tête du site n’aient fait que subir les desiderata des géants du net. Racheté en 2017 par Yahoo!, Tumblr appartient de facto à Verizon, le mastodonte de la télécommunication américain. Après avoir acquis AOL pour 4,4 milliards de dollars, ce dernier a remporté l’appel d’offres de Yahoo!, qui avait décidé de se vendre quelques mois auparavant. Et la présence de contenus affichant de la nudité et/ou sexualité semblait déranger en haut lieu, notamment car cela limitait la mise en place de publicité et le nombre d’annonceurs.

Un ex-employé de Tumblr s’est ainsi confié à Vox en expliquant que cette interdiction était prévue depuis un moment, et que les récents déboires du site avaient probablement accéléré le processus. Il ne faut donc pas éluder l’aspect économique de cette décision.

“C’était dans les tuyaux depuis environ six mois en tant que projet officiel […]Le vrai problème a toujours été que Vox ne pouvait pas vendre de publicité à côté de porno”

Bien malin celui qui pourra prédire avec précision l’avenir du site. Une récente pétition demandant l’abandon de cette décision a déjà recueilli plus de 500 000 votes. La firme doit donc s’attendre à un exode numérique assez important. Pornhub a d’ailleurs été très prompt à proposer son aide, confirmant ainsi la polarisation évoquée en début d’article. Cette manœuvre, qui parait aujourd’hui liquidatrice, fera-t-elle le bonheur (et la fortune) d’un nouveau venu ? C’est possible, mais ce n’est pas forcement un bon signe.

3 réponses à “La disparition du contenu pornographique signe-t-elle la fin de Tumblr ?”

  1. Les grands intérêts économiques ne finiront jamais de restreindre les quelques libertés encore laissées sur ce que une fois était l’internet libre. Maintenant, tout ce qui est polémique comme LGBT ou alt-right ou caricatures à connotation religieuse ou la nudité ou l’erotisme et la prostitution ou tout autre type de contenu considérée (par les grandes entreprises) come étant polémique sont toujours plus facilement interdits sur Internet, et des lieux avant utilisés quasi exclusivement par des gents très bizarres, tels que Tor et tout le deep web, sont en train de devenir les seuls endroits où l’on peut parler librement et sans censure. Je deviens nostalgique des bons vieux temps de liberté sans censures (au moins dans le monde virtuel), la quasi totalité des sites (donc ça n’était pas que 4chan) respetaient la privacité et même l’anonymat donc la possibilité de se presenter sous pseudo et sans d’autres credentiales (pas besoin d’utiliser le vrai nom plus un numero de telephone et de les envoyer une image de la face et du passeport come fait facebook et d’autres), pas de puritanisme victorien come dans l’actuel Facebook, ou Apple, ou tumblr, ou petit a petit même youtube et tout google et tout internet avec …

  2. Tant qu’à censurer on peut faire un paquet cadeau incluant : meurtres, violence gratuite, prosélytisme, alcoolisme, drogue, politique….
    Comme ça y’aura plus rien à voir, cool.

  3. J’ai toujours apprécié Tumblr pour sa démarcation de son contenu dit “libre”. Mais là, c’est juste que c’est pas bien de le porno, point barre.
    Une vrai dictature de la bien pensante où les sites pornographiques (qui ne représente jamais la réalité), c’est pour la branlette du soir et les sites de contenus dites “créative”, c’est pour dire “oh c’est zoli…”  Bref, internet devient de moins en moins intéressant.

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