Si l’on devait choisir deux romans à emporter sur une île déserte, notre choix se porterait sur Orgueil et Préjugés de Jane Austen et Le Seigneur des anneaux de Tolkien. Deux saints à qui l’on se voue depuis des années et qui n’ont pas (encore) été détrônés. Ça tombe bien, Fourth Wing est à la croisée de ces deux mondes, explorant un monde merveilleux semblable à la Terre du Milieu et suivant des héros romantiques comme Elizabeth Bennet et Mr Darcy.
En quelques années, la romantasy s’est invitée au classement des genres les plus appréciés des lecteurs et lectrices. Forte d’une importante communauté sur les réseaux sociaux, cette littérature commence d’ailleurs à intéresser Hollywood, toujours en quête d’inspiration pour renouer avec les spectateurs. Fourth Wing doit d’ailleurs être adapté prochainement, sous l’impulsion de Prime Video et Michael B.Jordan. Il était donc plus que temps de s’y pencher sérieusement, de laisser sa chance à Violet Sorrengail et Xaden Riorson. A-t-on eu raison ? Rien n’est moins sûr.
La fantasy qui a chaud
Autant le dire tout de suite, le fait que le terme “romance” arrive avant “fantasy” dans la dénomination de ce nouveau genre n’a rien d’anodin. Si la romantasy s’attache à construire une mythologie, force est d’admettre qu’elle est finalement peu de chose face à la création de la tension sexuelle et la naissance du sentiment amoureux entre les personnages. C’est déjà le constat que nous avions fait avec nos trois premières lectures dans le domaine, Fourth Wing n’échappe pas à la règle.
Chez Rebecca Yarros, il est surtout question de contenter l’appétit vorace des lectrices et lecteurs de romance érotique. Après tout, qui sommes-nous pour juger, avec nos cinq tomes de la saga Twilight et notre collection Confessions d’une accro du shopping ?
Rebecca Yarros est moins l’héritière de Tolkien, CS Lewis ou Robin Hobb que de Sophie Kinsella et Helen Fielding. Son roman est indéniablement construit autour de schémas narratifs récurrents de la littérature à l’eau de rose. Ici, c’est le enemies-to-lovers, un trope qui puise notamment sa source dans les écrits de Jane Austen et son Orgueil et préjugés. De l’amour à la haine, il n’y a qu’un pas qui, on le sait, sera franchi avant que l’on arrive au terme de ces quelque 700 pages.
Violet Sorrengail, dès qu’elle traverse le parapet qui mène à l’Académie, fait la rencontre de Xaden Riorson. Il est un ennemi de sa mère, un rebelle taiseux qui se donne pour mission de la tuer. Sauf que, on le comprend très vite, le jeune homme est en proie à des sentiments contradictoires. Chaque chapitre et chaque interaction entre les deux personnages bâtissent une tension sexuelle qui atteindra son paroxysme vers la fin du premier tome.
Les mécaniques sont bien rodées, la plume de l’autrice ne s’embarrasse pas de menus détails. Fourth Wing fonce tout droit vers son but : la première relation sexuelle. Mais elle oublie de construire son ambiance, pire, elle limite ses enjeux dramatiques aux dialogues. Plus largement, Fourth Wing manque cruellement de style. L’écriture est hâtive, le rythme complètement aux fraises et les dialogues indigents.
Un manque cruel de subtilité
La majeure partie des romans New Adult que nous avons lus misent sur la première personne du singulier et un point de vue interne pour faire se déployer leur histoire. Ici, le royaume de Navarre est vu uniquement au travers du regard de Violet Sorrengail. C’est elle qui guide le lecteur dans les dédales de l’Académie et sur le champ de bataille. Sauf que, le plus souvent, l’écriture de Yarros se contente de formuler les sentiments de son héroïne. Elle ne laisse pas de place au mystère et à l’interprétation. Orgueil et Préjugés est une romance des non-dits, Fourth Wing est une histoire qui en dit trop.
Rien n’est suggéré et le roman bascule très rapidement dans la romance franchement niaise. “Comme d’habitude, mon imbécile de cœur, mû par les hormones, s’emballe à la vue de Xaden”. Certains dialogues flirtent avec le mauvais porno, un sentiment renforcé par l’incalculable nombre de descriptions physiques du personnage masculin. Son anatomie est montrée sous toutes les coutures, tandis que le monde, son architecture et ses règles doivent se contenter de citations d’un manuel en début de chapitre.
Si ce n’était pas clair jusqu’ici, la fantasy n’est qu’un décor. Le roman essaie tout de même de construire d’autres enjeux, au-delà de ses préoccupations romantiques, mais échoue lamentablement à le faire. Tout est prévisible, surexpliqué et même les scènes d’action — censées nous réveiller après des chapitres et des chapitres de lamentations de Violet — tombent à plat.
Pourquoi ça cartonne ?
Il faut bien avouer qu’après avoir souffert 700 pages de Fourth Wing, on ne peut que se demander pourquoi Prime Video et Michael B. Jordan misent énormément sur cette licence. Et puis on s’est souvenu des grandes heures de Wattpad. On s’est souvenu des heures passées à écumer la plateforme à la recherche de fanfictions issues de nos univers préférés, de Star Wars à Journal d’un vampire en passant par Bridget Jones.
En adoptant des archétypes éprouvés par d’autres auteurs, en mettant l’accent sur les relations sexuelles plutôt que les enjeux politiques de la fantasy, la romantasy comble aussi un vide. Les grandes épopées de fantasy évitent souvent la question de la sexualité et du sentiment amoureux. Elles sont mises au second plan tandis que la romantasy s’en empare pleinement.
D’ailleurs, certains des plus gros succès de romantasy sont d’abord des fanfictions inspirées de licences emblématiques. Alchemised était une fanfiction Drago et Hermione avant d’évoluer dans un monde inédit. Même son de cloche pour 50 nuances de Grey qui mettait initialement en scène Bella et Edward de la saga de Stephenie Meyer.
Fourth Wing, a trouvé son public justement parce qu’il repose sur des mécaniques qui ont fait leurs preuves. Le premier tome de cette saga ne s’adresse pas aux amateurs et amatrices de fantasy mais à celles et ceux qui dévorent les séries et les films, comme Heated Rivalry, 365 jours ou La Chronique des Bridgerton. Et finalement, la romantasy existe aussi dans un genre longtemps dominé par des auteurs masculins, à destination d’un public lui aussi essentiellement masculin.
La romantasy a au moins le mérite de ne pas limiter les personnages féminins à des rôles de soutien moral. Les héroïnes ne sont plus seulement des personnages qui accompagnent le destin d’un élu ou d’un royaume : elles portent l’histoire. Les personnages masculins deviennent eux aussi des objets de désir. Xaden est décrit, scruté et fantasmé, là où la culture populaire a longtemps réservé ce traitement aux personnages féminins. C’est déjà ça de pris.