Dossier

Les Simpsons vont commencer leur 30e saison et tout le monde s’en fiche

Série

Par Benjamin Benoit le

Increvables mais invisibles : la famille jaune et piquante de la Fox ne provoque plus grand-chose depuis une bonne dizaine d’années.

Bart Simpson est dans le coma. Dans le season finale un peu bizarre de la 29è année des Simpsons, Homer et Bart essayent de voler le code wifi du voisin Flanders. Bart, électrocuté, est resté inconscient tout l’été, et c’est une bonne métaphore pour la série dans son ensemble. Vous ne la saviez pas, et personne ne le sait. C’est normal, tout le monde a lâché l’affaire – mais les Simpsons reviennent tout de même le 30 septembre pour une trentième saison et l’épisode Bart’s Not Dead.

Ils cumulent 83 nominations aux Emmys Awards, les prix américains de la télévision, remis tous les ans en septembre. Mais ils n’en ont pas gagné un depuis dix ans. Ils existent, ils sont là, tout le monde le sait, mais plus grand-monde ne regarde. Au moins, ce coma artificiel est plus remarqué que celui dont est plongé South Park, qui commence aussi sa 21è saison dans l’indifférence mondiale.

Il fût un temps…

Un exemple de bonne vanne de l’ère des débuts.

En 1989, le tout tout début des Simpsons n’était pas au top, disons-le comme ça. Il a fallu prendre ses marques pour que le show décolle, ce qu’il a fait pour les saisons 3, 4, 5, grâce à l’esprit piquant du créateur Matt Groening et du scénariste Al Jean. À partir de là, jusqu’à la dixième, chaque épisode est souvent excellent. Chaque personne ayant glandé au moins une fois devant une soirée Simpsons sur W9 (donc à peu près toute personne lisant cet article) s’en est rendu compte. Le talent d’écriture des auteurs y est déployé : bonnes blagues langagières, sur la société américaine, sur les médias, sur la Fox, sur l’univers que la série pose – sur tout. Des bonnes galéjades visuelles, au premier ou second degré, tout y est un petit délice. Et on pardonnera une traduction française progressivement aux fraises. Si on s’y penche, on se rend compte que la série est vraiment mal traduite et qu’elle tombe dans tous les faux-amis possibles, quand elle n’essaye même pas de traduire des références parfois évidentes. Mais cette série est une fiction extrêmement importante pour son média, et la Simpsonmania et son merchandising est arrivée et repartie durant les années 90.

Après la 10è et les années 2000, c’est “juste pas mal”. Mais après la 15è, ça commence à stagner très fort. La série essaye d’être plus topique et d’aborder des sujets sociétaux ou d’actualité, à petites doses. C’est moins drôle, moins inventif, et le concept de départ s’éloigne – les Simpsons ne sont plus la radiographie d’une famille nucléaire américaine (avec plein de bonnes blagues dans le lot), mais juste plein de blagues moyennes et programmatiques. Homer essaye un métier par épisode – un peu comme la fin de parcours de Hal dans la série Malcolm – les parties d’épisodes sont reliées à la truelle, et il n’y a plus cette étincelle de malice depuis longtemps. Les Simpsons sont devenus sages. Un peu trop. Et qui sait ce qu’il se passe depuis la saison 20 ? Lisa Goes Gaga, de la saison 23, est particulièrement détesté de l’Internet. La pauvre Lisa, qui se tape souvent les épisodes les plus faibles de la série, est au centre d’un épisode très poussif et regroupant le pire de cette ère moderne. À savoir une capacité à réagir à des faits mais avec cinq ans de retard, des caméos inutiles, et un manque de panache flagrant.

Et ça, c’était il y a sept ans. Depuis, on suppose que Tahiti Bob essaye toujours de tuer Bart une fois par saison, que l’annuel Simpsons Horror Show existent toujours dans une grande médiocrité et qu’il y a 20 autres épisodes où il se passe des trucs. Le temps file, et certains doubleurs décèdent : cela fait déjà cinq ans que Marcia Wallace n’est plus, et que son personnage, Madame Krapabel, a subi le même sort. Vous ne le saviez pas ? Vous l’avez sûrement lu à l’époque, et oublié aussitôt.

Un show d’abord subversif

Pour comprendre cette chute, il faut la voir sous le prisme de son contexte médiatique. Depuis dix ans, Les Simpsons sont une pâle copie de leur propre version. Un show bootleg sans humour et sans rythme, condamnés à surnager via des références à Rick & Morty. C’est avant tout une question de contexte et de pertinence : à la fin des années 80, la télévision américaine est inondée de sitcoms familiales et gnan-gnan qui représentent la famille américaine parfaite, comprendre la famille un peu pénible. Les Simpsons avaient un rôle subversif, radical. Elle n’utilisait pas de rires pré-enregistrés pour dire aux gens quand rire, elle se contentait d’être drôle et créative. Elle se moquait de tout ça, n’hésitait pas à tenter des blagues risquées et acides, quitte à publiquement énerver le président Bush Senior – et elle maîtrisait un drôle de diagramme de Venn composé de satire, de bon timing comique et d’émotions bien maîtrisées de temps en temps (on peut penser au fameux Bart Gets an F, le deuxième season premiere, assez malin).

Si vous êtes familiers du site Tv Tropes, vous connaissez peut-être le néologisme « Flanderisation ». Ned Flanders, voisin des Simpsons, était juste un voisin sympathique et catholique. C’est progressivement devenu son trait proéminent, il n’est devenu qu’un voisin fatiguant et dévot. La série a suivi le même traitement : en approchant la dixième année, elle s’est lentement transformée et a laissé tomber la satire pour les histoires absurdes. D’abord avec le même talent d’écriture et le même humour, puis sans grand-chose derrière, juste des événements aléatoires, tant et si bien qu’à chaque fois qu’un événement impromptu arrive dans la vie réelle, on donnera du “Les Simpsons l’avaient prédit”. Oui, certes, si vous prenez une infinité de singes avec une infinité de machines à écrire, à un moment l’un d’entre eux revisitera Proust. Cet article, en anglais, explique les disparités de l’humour entre les premières années et ce qu’est devenu le show, et comment il est passée d’un objet culte à un objet coincé dans l’humour référentiel. Il faut dire qu’une infime partie des auteurs des débuts est toujours là.

Des mèmes comme héritage

Alors qu’est-ce qu’on retient de tout ça ? Un peu comme la saga Sonic le hérisson, les Simpsons ont perdu de leur superbe d’antan et ne vivotent dans l’imaginaire collectif que par le biais de vieilles références et de mèmes – de préférences un peu crétins.

Comme tous leurs petits copains, les mèmes liés aux Simpsons font appel à la créativité sans fin des internautes, et de leur capacité à tout dériver. On ne sait trop comment, les « jambons-vapeur » (steamed hams) ont été les stars de Youtube fin 2017 et début 2018. Cet extrait fort aléatoire de l’épisode « 22 histoires sur Sprinfield », diffusé en 1996, montre Skinner en train de copieusement rater un dîner avec le super intendant Gary Chalmers. De la gêne, des mensonges, une maison qui brûle, c’est du Skinner tout craché.

Et Youtube s’est emparé de cet extrait pour en faire tout et n’importe quoi : les jambons-vapeurs à la Danganronpa, à la Phoenix Wright, à la Persona. Les jambons-vapeurs, mais ça se passe bien. Mais ça s’accélère à chaque fois que Skinner ment. Animé par une personne différente toutes les 15 secondes, etc etc, des centaines de versions à découvrir. On a une petite préférence pour ce redoublage tout simple.

Et de temps en temps, un extrait comme celui-ci apparaît sur les réseaux sociaux et suit le même traitement – décliné à toutes les sauces. Ne serait-ce que pour cinq secondes. Dans la même saison se trouve un passage où Bart tape Homer, alors dans sa baignoire, avec une chaise. Même limonade pour seulement cinq secondes de séries. Et toujours la même période. Même dans « l’ancien internet », celui des années 2000, tous les mèmes venus des Simpsons venaient de cette époque alors plus fraîche. Et vous remarquerez que les quelques concepts autour des Simspons – tel les comptes Twitter « des films racontés avec des extraits des Simpsons » ou « les Simpsons otakus » n’utilisent presque que des captures d’écran des dix premières saisons. Bref, tout était déjà dedans, et le reste est devenu superfétatoire. Peut-être qu’un deuxième film d’animation pourrait redynamiser la franchise – c’est lors de la sortie du premier que Google a noté le plus d’intérêt autour de la série.

Et que devient Matt Groening dans tout ça ? Il ne faut pas oublier l’existence de Futurama (1999 – 2012), aussi poussive à ses débuts, mais à l’excellent casting et aux nombreux moments de bravoure. Groening, 64 ans, d’abord maître de la contre-culture, vient de revenir dans le séries-d’animations-game avec Désenchantée, sur Netflix. Poussive, pas très bien rythmée, pas très drôle, la formule n’est pas la même, le charme n’opère pas et cette nouvelle série semble témoigner d’une incompréhension de ce qu’est une pratique sérielle dans la fin des années 2010. Mince, même Matt Groening vit dans le passé.

Et s’il ne devait en rester qu’un ?

Fastoche. Cape Feare, saison 5. De la bonne blague visuelle et bien écrite non-stop. Le Bart Le.