Après une pause en forme de traditionnel comptoir de discussion estival, les Chroniques sont de retour ! Et ce, un peu plus tôt que prévu : l’actualité inhabituellement brûlante de l’industrie Hi Tech nous a sortie du transat et fait sauter des les tongs.

Google qui achète Motorola, HP qui arrête WebOS, HTC qui investi dans Beats, Apple et sa gueguerre contre Samsung… Autant de séries fleuves de l’été que j’analyserai dans les prochaines semaines. Avec un Mojito et le petit parasol en papier, merci.

Il existe deux versants aux existences en condition estivale : il y a ceux qui partent et ceux qui restent. Avec, pour la seconde catégorie, de fortes chances de vivre dans une longue torpeur, tant il ne se passe rien.
Vous le voyez lorsque le rythme quotidien des news sur le JDG passe de « ahurissant » à « juste beaucoup », par exemple (des bisous, les collègues).

Bref, en été, peu de gens restent au travail – et encore moins bossent. Le monde du hi tech n’échappe pas à la règle : en été, rien à signaler. Et puis, il y a eu cet été.

J’ignore quelle mouche a piqué les stratèges de quelques grosses boîtes, mais nous avons eu droit à des annonces fracassantes, lâchées à l’heure du pastis et surtout, à la surprise générale.
C’est un fait assez rare pour être signalée, à une époque où même Apple, l’entreprise la plus secrète du milieu, se fait spoiler tous ses produits à l’avance. Petit passage en revue des grosses annonces de l’été. Aujourd’hui, la spectaculaire acquisition de Motorola Mobility par Google.

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Hello Moto, c’est Larry Page

Fin d’année 2009. La division mobile de Motorola, au bord de la faillite, surprend tout le monde en se relançant en annonçant l’un des tout premiers terminaux sous Android (le Cliq / Droid) et surtout sa complète réorientation sur cette plate-forme, contrairement aux concurrents misant sur un peu tous les chevaux (Windows, Symbian, OS Maison) à cette époque.

Beaucoup étaient sceptiques face à ce revirement, moi compris : je DÉTESTAIS les téléphones Motorola et leur ergonomie, qui mériteront un jour ou l’autre une rétrospective dans un musée d’art moderne, thème « Destructuration ». Il se trouve qu’en même temps, j’avais été engagé pour animer la conférence de lancement et ai eu donc le loisir de discuter avec des personnes en interne. Au fil de la discussion, la bonne remarque est tombée, non sans un sourire un peu incrédule : « Franchement, ils tentent le tout pour le tout, mais veulent surtout se revaloriser à court terme en vue d’une vente ». Cette personne de chez Motorola avait tout compris. Mais avait-elle prévu que ce serait Google lui-même qui se poserait en acheteur, moins de deux ans plus tard ?

La décision a de quoi étonner, puisqu’elle semble trahir l’esprit Android : Google fournit un OS gratuit pour tout constructeur motivé et laisse le reste entre leurs mains, à la manière de Microsoft avec Windows et les constructeurs de PC. C’est d’ailleurs la clef du succès du projet : si l’iPhone reste le smartphone le plus vendu dans le monde, Android peut prétendre au trône de l’OS le plus répandu, et ce, en un temps record – merci aux dizaines (39, pour être exact) de constructeurs de téléphones et de tablettes qui ont sauté sur l’opportunité de s’attaquer au marché des appareils nomade nouvelle génération avec des solutions à très court terme et qualitatives.

Et puis, nous avons vu en 2009 le projet Nexus, un smartphone estampillé Google, mais fabriqué par un partenaire, qu’il soit Samsung ou HTC. Des téléphones souvent référence, mais pas de quoi faire crier les autres partenaires à la concurrence déloyale de la part de Google. Alors, pourquoi se doter d’un versant hardware, pour une entreprise exclusivement software ?

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« Guide régime : Comment perdre 12 milliards et 38 amis cet Eté »

Cela leur a coûté cher : en achetant « cash » Motorola Mobility, Google a brûlé 12,5 milliards de dollars, soit près d’un tiers des 39 milliards de dollars constituant leurs réserves de liquidités. C’est surtout un achat généreux, les parts ayant été achetées 40$, soit 63% plus haut que le prix de valorisation des actions Motorola Mobility au jour de l’acquisition.

De plus, cette opération se pose comme la plus large acquisition de l’histoire de Google. En terme de prix bien évidemment, mais également à l’échelle humaine : avec 20 000 employés, Motorola Mobility pèse autant que Google. Les cas d’acquisitions mal digérées sont légions et il faudra bien du travail pour intégrer cette entité inédite et énorme à l’organigramme maison, tout en gérant les relations extérieures, car…

La décision n’a pas été très bien reçue par les partenaires de Google, largement pris au dépourvu. J’en veux pour preuve les nombreuses confidences agacées off-record et surtout, cette page officielle de soutien du rachat Motorola, déjà culte tellement elle semble avoir été dictée par le service presse d’une dictature militaire, savourez plutôt cet enthousiasme et ces copiés/collés de haut vol :

« Nous accueillons la nouvelle d’aujourd’hui, qui démontre l’implication profonde de Google à défendre Android, ses partenaires et l’écosystème. »
J.K. Shin
Samsung, Mobile Communications Division

« Nous accueillons la nouvelle d’aujourd’hui sur l’acquisition, qui démontre l’implication profonde de Google à défendre Android, ses partenaires et l’écosystème. »
Peter Chou
HTC Corp.

« J’accueille l’implication de Google à défendre Android et ses partenaires. »
Bert Nordberg
Sony Ericsson

« J’accueille l’implication de Google à défendre Android et ses partenaires. »
Jong-Seok Park, Ph.D
LG Electronics Mobile Communications Company

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Sous le pavé numérique, la plage de brevets

- L’achat de Motorola, c’est aussi l’acquisition de milliers de brevets, entre 14000 et 17000 – plus 7000 de portée globale. Et c’est peut-être ici que se trouve la vraie valeur de l’achat. Dans une époque aujourd’hui gangrénée par les guerres de brevets entre Apple, Samsung, HTC, Microsoft, Oracle et consorts, il est désormais impossible d’entrer ou de tenir dans ce genre de marchés sans un solide portfolio de brevets. Acheter Motorola, c’est obtenir les clefs d’une immense réserve de munitions au beau milieu d’un conflit armé. Surtout quand Google est un gringalet dans le domaine.
Après avoir perdu la course au rachat des brevets Nortel (au profit d’Apple et Microsoft), Google ne pouvait plus tenir une position aussi fragile.

Après avoir dénoncé cette course à l’armement juridique, Google entre clairement dedans pour se blinder. Et 12 milliards de dollars peuvent devenir une affaire, lorsque l’on voit les frais de procès et le montant des jugements (Galaxy Tab, anyone ?).

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L’Ere Post PC, celle de la verticalité

Motorola, ce sont donc des brevets, mais aussi un constructeur très complet. Cela faisait un moment que Google avait envie de se lancer dans le hardware. Les premiers résultats d’Android mais surtout d’iOS leur ont montré à quel point il faut maîtriser tous les maillons d’un écosystème pour le rendre cohérent et compétitif.
Google est une entreprise historiquement horizontale, fournissant pour tous certains services : recherche, pub, OS… Il lui faut se verticaliser au plus vite pour contrer Apple.

L’acquisition d’une dimension hardware va lui permettre de parfaire l’expérience Android et d’enfin, lui donner la cohérence graphique et ergonomique qui lui manque encore. C’est ce que fait Apple (verticalité fermée) et Microsoft (qui impose à tous les partenaires une expérience identique de WP7).
Si Larry Page assure qu’Android reste ouvert, le terme « supercharge » utilisé par le nouveau CEO de la marque est clair : il faut booster Android et il faut donc un étalon maître motivant les partenaires, dictant les canons du moment, harmonisant les ergonomies et les habitudes, accélérant les adoptions de mises à jour, combattant les surcouches maison. Et on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

En devenant fournisseur et concurrent, Google complexifie donc son rôle et ses relations avec la concurrence comme les partenaires. Mais la stratégie fait sens.

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Mais aussi…

- Motorola est le seul constructeur éligible, pour plusieurs raisons : il est déjà le seul à se concentrer uniquement sur Android, quand les petits copains produisent aussi du Windows ou de l’OS maison, à l’occasion. Son réseau de distribution est largement établi, de même que son savoir-faire hardware. Enfin, la reconnaissance globale de la marque dans le monde reste immense.

-Motorola était en recherche d’acheteur, de longue date. Cela facilite grandement les discussions, évite les OPAs agressives, etc. L’autre constructeur en crise, Sony Ericsson, est clairement largué dans la course, que ce soit à travers ses produits ou sa stratégie de marché.

- Motorola reste un acteur compétitif. Sur le marché Android, la marque américaine reste dans le peloton de tête derrière Samsung et HTC (numéro 2 aux États-Unis avec près de 30% de parts de marché Android), avec de bons produits et surtout, des produits précoces : parmi les premiers Androids pour chaque nouvelle version, première tablette, etc. Bref, Motorola, s’il n’est pas le numéro 1, est extrêmement actif pour en rester le plus proche possible.

- Larry Page fraîchement arrivé, devait marquer le coup avec une première grosse décision. C’est fait.

Mon petit doigt me dit que cette surprise de l’Été incarnera aussi sûrement l’un des feuilletons de l’année… En tout cas, l’une des conséquences indirectes fût l’autre grande annonce de cet été : HP arrête immédiatement WebOS et pense arrêter les PC. Je vous en reparle la semaine prochaine pour le second volet de notre été chargé.

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« Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.

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