En 1911, dans les cirques itinérants américains, le « geek » était la personne qu’on payait pour mordre la tête d’un poulet vivant devant un public hilare et dégoûté. Un freak, dont la fonction sociale était d’effrayer autant que de divertir. Cent quinze ans plus tard, le Journal du Geek fête ses 22 ans, et cette même étiquette est devenue l’une des identités culturelles les plus revendiquées du monde numérique. Le moment semble bien choisi pour poser la question : ça veut dire quoi d’être geek aujourd’hui ?
Du Gecken austro-hongrois au meme Internet
Pour comprendre ce que le mot est devenu, il faut remonter à ce qu’il était. Selon l’Oxford American Dictionary, il vient du moyen haut-allemand « Geck », qui désignait un fou rejeté par la société. Le néerlandais « gek » porte le même sens. Dans l’Empire austro-hongrois, les « Gecken » sont des numéros de cirque : des bêtes de foire présentées comme des monstres pour divertir la foule. En Alsace et dans le nord-est de la France, le « gicque » désigne quant à lui le fou de carnaval.
En traversant l’Atlantique, le terme atterrit dans l’argot américain au début du XXe siècle, pour désigner les inadaptés sociaux. Dans les années 1920, des auteurs comme Upton Sinclair ou Truman Capote s’en emparent pour décrire des personnages solitaires et absorbés par leurs pensées. En France, c’est en 1981 que Libération publie un feuilleton intitulé « Arnold, le Geek de New York », où le terme est encore employé de manière péjorative.
Puis viennent les années 1980 et le boom de l’informatique. Le sens se précise et se déplace : le geek n’est plus un monstre, mais un ado un peu trop passionné qui passe la nuit sur son ordinateur, connaît par cœur les specs du Commodore 64, qui lit de la SF et joue aux jeux de rôle sur table dans sa chambre pendant que les autres font du sport et prennent des douches. Le mot reste une insulte, mais il est rapidement retourné comme un marqueur identitaire pour les principaux concernés.
Le soft power des geeks
La bascule prendra deux décennies. En 2004, la naissance du Journal du Geek joue sur l’utilisation d’un terme encore ambigu en France. Le site fait le pari d’une presse entièrement dématérialisée, destinée à un lectorat curieux, passionné par l’informatique, les jeux vidéo, la SF et la pop culture.
En 2026, le pari est gagné. Les univers geeks ont envahi le monde : Marvel a transformé des comics de niche en phénomène mondial, l’anime est passé du rayon poussiéreux d’un vidéoclub à la page d’accueil de Netflix, et les jeux vidéo s’imposent comme le médium préféré des Françaises et des Français lorsqu’il est question de se divertir.
Le mot « geek » aussi a évolué. Il est devenu une fierté, un marqueur identitaire, une étiquette qu’on colle sur des tote bags pour revendiquer son appartenance à une contre-culture qui n’en est plus vraiment une.
Tout le monde est devenu geek, et alors ?
Cette démocratisation a ses grincheux. Le débat public tente régulièrement de catégoriser le « bon » geek (qui connaît par cœur les intrigues du MCU mais préfère les comics) du « mauvais » (qui se contente de jouer aux Sims 4 tous les soirs et n’a jamais lu Asimov). La question est presque aussi vieille que la popularisation du mot lui-même, alors qu’elle n’a pas lieu d’être.
La culture, n’a jamais été une liste de prérequis à valider. Ce qui a rendu la sphère geek vivante et créative depuis le début, c’est précisément sa capacité à embarquer des gens qui ne se ressemblent pas, à produire des communautés capables de débattre pendant trois heures d’un détail de lore tout en accueillant quelqu’un qui découvre l’univers pour la première fois.
La culture, c’est quand même plus beau quand tout le monde la partage. Il y a quelque chose de presque absurde à réaliser que le mot qui désignait un mangeur de poulets vivants dans une baraque de foire en 1911 désigne aujourd’hui une communauté mondiale capable de remplir des stades, d’exploser des records de streaming et de faire tourner des industries entières.
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