Contactée par Google pour interviewer le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker avec deux autres YouTubers, Laetitia Nadji a découvert que la politique n’avait pas sa place dans cet exercice et qu’il valait mieux filer droit pour ne pas s’attirer les foudres de la maison mère de YouTube.

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En demandant à cette jeune (et inoffensive ?) YouTubeuse de représenter la France lors de l’interview de Jean-Claude Juncker, YouTube ne s’attendait certainement pas à cette déconvenue. Il faut dire que Google avait choisi celle-ci avec soin, comme le relate Rue 89.

De la visibilité (influence), mais pas trop, un peu plus de 62 000 abonnés à sa chaîne YouTube, des centres d’intérêt qui semblent bien éloignés de la politique. Ses vidéos racontent ses expériences au quotidien et traitent aussi bien de la façon de recycler ses épluchures d’oignon, de vivre avec zéro déchet ou de son parcours scolaire, ses voyages et courses bio. Le Corps, la maison et l’esprit, du nom de son blog et de sa chaîne YouTube donc.

Une interview supposément inoffensive pour Juncker

Une interview sur Google pleine de légèreté et de féminité, à l’image du plateau qui lui est concocté : un décor rose sis dans une cuisine/salon.

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« Je pense qu’ils m’ont choisie, car je devais représenter la petite jeunette rigolote avec ses questions légères ».

Pourtant, fière et enthousiaste (« c’est le summum du ouf de la vie ») d’avoir été choisie par Google pour cet exercice de haute volée, la jeune femme avait fait appel à sa communauté. Elle le concède elle-même :

« Je ne me sentais pas qualifiée pour écrire les cinq questions que je poserai à M. Juncker. J’ai contacté des youtubeurs que je connaissais bien et qui me semblaient mieux comprendre l’actualité politique. »

Des questions qui dérangent YouTube

Une vingtaine d’entre eux présentent alors leurs questions. La veille de l’interview, prévue pour le 15 septembre à Bruxelles et diffusée en direct sur YouTube, une répétition est organisée et chapeautée par les équipes de YouTube. Voire même organisée de A à Z puisqu’elle découvre qu’on lui a préparé les questions qu’elle doit poser pendant ses 15 minutes d’interview dans son décor rose bonbon (ses homologues masculins ont droit à un décor façon bureau).

Elle sent l’opération séduction/communication ourdie par Google et l’attachée de presse du Juncker (« Natacha »). Ce qui parait plutôt logique, aucun homme politique n’est assez fou pour se lancer dans l’arène, en direct et sans filet (questions non connues à l’avance par exemple).

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« On m’a suggéré de demander à M. Juncker “qu’est-ce que le bonheur ?”, d’évoquer son téléphone Nokia 3310 et son chien qui s’appelle Platon. »

Rien de bien méchant donc et surtout de quoi présenter et humaniser un personnage que peu d’Européens connaissent. Mais ce n’est pas tout : une personne du staff, arborant un saillant t-shirt à l’effigie de YouTube, lui demande de relire les questions de la YouTubeuse, officiellement pour s’assurer qu’il n’y ait pas de doublon. Pas de doublon, mais des questions qui ne plaisent pas du tout. En caméra cachée, un de ses proches filme une tentative d’intimidation, la personne lui suggère ainsi de changer ses questions si elle ne veut pas se mettre YouTube et la Commission européenne à dos :

YouTube menace

« C’est déjà une question hyper difficile à répondre pour M. Juncker, tu parles du lobby des sociétés. À un moment, tu ne vas pas non plus te mettre à dos la Commission européenne et YouTube, et tous les gens croient en toi. Enfin, sauf si tu ne comptes pas faire long feu sur YouTube. »

Mais Laetitia ne change rien et s’en tient aux questions de sa communauté abordant la nomination de son prédécesseur José Manuel Barroso au sein de la banque Goldman Sachs (que beaucoup d’Européens estiment en partie responsable de la crise européenne), les lobbys, la politique de l’UE sur les perturbateurs endocriniens, mais aussi (et surtout) le rôle de repenti de l’évasion fiscale de Jean-Claude Juncker.

« Confier à quelqu’un qui a été le ministre des Finances pendant dix-huit ans du plus grand paradis fiscal en Europe la mission de lutter contre l’évasion fiscale, est-ce que ça ne serait pas finalement comme désigner chef de police un braqueur de banque ? »

Convoquée chez Google France… qui la félicite

Il fallait oser, elle l’a fait ! Le lendemain matin, elle est convoquée chez Google France. Si la jeune femme pressent le mauvais moment à passer – ils ont forcément vu sa vidéo avec le passage en caméra cachée -, il n’en est rien. Google la félicite et lui propose même le rôle d’ambassadrice YouTube pendant un an. Un titre rêvé qui la ferait voyager partout dans le monde. Un contrat qu’elle refuse :

« Aujourd’hui, ce contrat, je ne peux pas le signer. J’ai été vraiment choquée d’être manipulée et menacée comme ça, et je ne peux pas laisser ça sous silence ».

Elle préfère s’en retourner à ce qu’elle aime faire, toujours sur YouTube, tout en souhaitant que la plateforme « s’engage publiquement à ne plus jamais manipuler, menacer, instrumentaliser des youtubeurs ».

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Si la filiale de Google n’a pas souhaité apporter de commentaires dans les premiers temps de la polémique, préférant s’en tenir au communiqué officiel, la plateforme a finalement expliqué à Rue 89 que « Laetitia a souhaité poser des questions difficiles au Président de la Commission européenne Jean Claude Juncker et, avant cet échange, nous a sollicité pour des conseils sur la manière de les formuler. Notre collègue l’a encouragée à privilégier le respect à la confrontation et, comme l’atteste sa vidéo de l’interview, elle a eu l’opportunité de poser toutes les questions qu’elle avait préparées. ».

La jeune YouTubeuse ne sera pas ambassadrice YouTube, mais elle n’en a pas moins gagné le respect de toute une communauté qui salue son courage et poste des témoignages similaires.

Ce format d’interview proposé par YouTube existe depuis 5 ans aux États-Unis. Chaque année, 3 YouTubers triés sur le volet ont l’insigne honneur d’interviewer le président Barack Obama, #YouTubeAskObama, si l’interview parait détendue et informelle, elle n’en est pas moins strictement encadrée.

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