Dossier

Film d’animation : Tout ce qu’il fallait retenir du festival d’Annecy 2018

Cinéma

Par Benjamin Benoit le

Annecy, Annecy, c’est le plus beau des festivaux (sic), et caetera. Après une édition 2017 consacrée à la Chine – mais qui aura en fait sacré des films d’animation japonaise – le Brésil était à l’honneur pour cette 42è mouture du festival d’animation. Que peut-on tirer de cet intense programme ?

Le festival d’animation d’Annecy se porte très bien, merci. Une forte progression d’accrédités, soit 17% de participants en plus et 11 700 au total. 10 films en compétition officielle, 15 hors-compétition, quelques séances spéciales et avant-premières dont celles des Indestructibles 2, bien sûr accompagné du pape de l’animation américaine Brad Bird. Sans oublier le genre nodal du festival, les courts-métrages; mais aussi les films de commande, de télévision, projections de films de fin d’études… une édition aux oeuvres plus déprimantes, pas aidée par un retour à une météo fraîche et un poil maussade. La conférence France Télévision, bien timée après l’annonce du placardage de France 4, devait être musclée. Qu’est-ce qu’on tire de tout ça ? Réponse dans un saut de ligne.

Le Cristal 2018 : Funan

La hype est montée tout du long de cette semaine à la météo aléatoire. La rumeur était favorable à Funan, de Denis Do, 33 ans – une oeuvre qui a donné le ton à un festival plus politique que l’édition précédente. Il a été récompensé par un jury composé d’Émily Loizeau, du réalisateur brésilien Alê Abreu et du journaliste Dan Sarto. Chaque projection a été suivie d’une longue standing ovation, et le film a immédiatement recueilli les faveurs de Bonlieu, salle principale du festival.

Dans Funan, Denis Do raconte les souvenirs de sa mère, et nous transporte en plein Cambodge sous le joug des tyranniques Khmers rouges. Séparations, injustices, retrouvailles, survie. Un paradigme de l’évènement, magnifié ici, avec un récit simple et prenant. Le jury a été conquis et lui a décerné la récompense suprême.

Il va vraiment falloir patienter puisque la distribution de Funan est prévue pour le 13 mars 2019 !

Prix du public/Prix du jury – Parvana, une enfance en Afghanistan

Nommé dans la nébuleuse catégorie du meilleur film d’animation aux derniers Oscars, Parvana (aussi connu sous le nom de The Breadwinner – le pourvoyeur ou le gagne-pain) a tabassé le reste de la sélection en compétition. Ça tombe très bien puisque le film sort le 27 juin prochain en salles, et c’est Nora Twomey qui s’y colle.

L’histoire de Parvana, c’est l’épopée de la gamine éponyme qui, tant bien que mal, essaie d’évoluer dans un Kaboul sous la domination des talibans. Coincée entre Oppression-Land et Patriarcat- City, donc. À 11 ans, son monde déjà précaire s’écroule quand son père, conteur et écrivain public, est arbitrairement emmené en prison. La famille de Parvana ne peut plus rien faire sans son patriarche : personne ne daigne leur vendre de nourriture. Parvana va donc « faire une Mulan », se couper les cheveux, se déguiser en garçon et découvrir que changer de sexe peut ouvrir de nombreuses portes. Il va tout de même falloir survivre et, peut-être, échapper à la guerre et sauver son papa.

Parvana souffre un peu de la comparaison avec le reste de la compétition, qu’on pourrait renommer « guerre civile partout, justice nulle part ». Petit effet de répétition pour les festivaliers, mais pris indépendamment, Parvana est un joli bout d’animation porté par une excellente bande-son. Les thèmes, vous les avez déjà compris : l’émancipation, l’abnégation, les luttes – qui trouvent des résonnances, même en pays libre et démocratique. Parvana est un film touchant, carré, peut-être un poil plan-plan. Un film un poil plan-plan niveau plus plus, qui met à l’honneur la tradition orale et la culture afghane.

Disponible en DVD, Blu-Ray et VoD le 31 Octobre 2018.

Du Japon à gogo

Pour le nouveau film de Mamoru Hosoda, Mirai, vous pouvez toujours lire notre critique et interview le réalisateur de 50 ans. Si vous n’êtes pas d’humeur, un résumé express : c’est toujours aussi bien, un peu plus personnel et « mineur ». Le festival a eu son lot de films d’animation japonaise. Les aficionados de Godzilla ont eu droit, en exclusivité, au deuxième volet de la trilogie du studio Polygon, avec le premier film au préalable pour remettre les pendules à l’heure. Une séance de trois heures quarante un peu laborieuse – il faut aimer le technoblabla éternel, les personnages unidimensionnels et le scénario inexistant, MAIS ! Quand la baston arrive, on se réveille un peu. Pas formidable, mais une expérience sur grand écran, immergé entre fans dans une salle clairsemée.

Un petit nouveau dans le japanimation-game a fait son apparition à Annecy 2018 : Kitaro Kosaka, venu présenter Okko et les fantômes. Cette même Okko a perdu ses parents dans un accident de voiture, et se voit catapultée dans une auberge pour affronter son deuil et ses démons (pour faire une très grosse exagération). Alors attention : il ne faut pas se faire berner par cette affiche un peu mensongère – le « MySpace Angle » des affiches – qui est en fait un artwork réalisé en 2013. Okko n’est pas un très bon film – chara design bien trop daté, morale étrange sur le deuil et le pardon, humour antédiluvien (où l’on trouve des clichés d’animes récents, du genre “une gamine bourgeoise à frous-frous qui cite Hérodote”) et une bande-son horripilante. Aïe. Cependant, c’est une oeuvre dont il est intéressant d’étudier l’articulation avec l’état de l’industrie. Des spécialistes le font très bien C’est en anglais mais c’est passionnant, lisez-le !

Okko est un film mineur mais il peut bien passer avec un jeune public. Il a l’avantage et le tort de se réveiller sur ses deux dernières (grandes) scènes, où on comprend enfin le potentiel du film. C’est beaucoup trop tard, et une première oeuvre pas mémorable.

Liz And The Blue Bird

Pas grave. On peut aussi passer à Liz And The Blue Bird, diffusé hors-compétition. Trois séances qui ont ravi les otakus, mais il faut baliser un peu le terrain. Votre serviteur n’a pas encore vu la série Sound! Euphonium dont Liz est le dérivé (mais il en a un peu plus envie, désormais). Le regard averti et néophyte ne sera pas le même. Liz… ne quitte jamais une salle de concert en fanfare d’un lycée, où deux filles se tournent et retournent autour. Un hautbois, une flûte traversière et une métaphore filée pendant une heure trente (qu’on a compris à la minute 1, elle est transparente). Prescriptif, lent, aux personnages ralentis ou peu intéressants, dommage. Le ramage ? Ratage. Et le plumage ? Ce film dégage tout de même quelque chose de profondément pertinent. Réalisé par Naoko Yamada (réalisatrice d’A Silent Voice, présenté en 2017 et enfin en salles fin août), Liz And The Blue Bird témoigne d’un superbe travail d’animation et de colorimétrie. Il y a une petite plus-value si vous connaissez la série : des caméos, quelques réponses sur le destin de X personnages. Mais Liz sonne davantage comme un essai qu’un long-métrage. À vous de faire la part des choses, vous serez emportés ou ennuyés sec.

À noter également une diffusion de Maquia : When the promised flower blooms, de la célèbre scénariste Mari Okada. @Anime a acquit le film pour une exploitation future.

Penguin Highway, un « Work In Progress » prometteur

J’ai eu la chance de rencontrer la « nouvelle nouvelle » garde de l’animation japonaise – le réalisateur Hiroyasu Ishida, 29 ans tout mouillé. Un peu timide, à la voix douce, il cite le drama japonais nommé « Je n’ai pas d’argent » comme source principale d’imaginaire. Ce dernier « a rencontré un très grand réalisateur, Gisaburō Sugii, le vétéran des vétérans, il a travaillé sur Astro Boy » à la fac, puis a été débauché par le studio Colorido. Il est missionné de faire des films originaux, et enchaînera les formats courts avant de commencer ce projet, inspiré d’un autre livre de Tomihiko Morimi (déjà adaptés par Yuasa avec Tatami Galaxy et Night is Short, Walk On Girl). Un jeune garçon, une femme plus âgée, une invasion de manchots et quelques sakugas montré aux présents, en attendant 2019. Un film qui, selon les concernés, devrait s’émanciper de l’humour rapide et très verbeux des autres adaptations de Morimi. « Penguin Highway est un peu à part. Je voulais un script où le personnage est un enfant et où l’on trouve une part de fantastique », explique le réalisateur. « Ce jeune garçon parle beaucoup, mais même si j’aime le côté humoristique de Tatami Galaxy, je me suis retenu. »

Quand on leur fait remarquer leur jeune âge, le staff philosophe. « Je pense qu’il est important d’apprendre ce que nos précédésseurs ont créé, étudié leur expérience et la transformer en quelque chose de nouveau. Il y a une pression face à la richesse de nos aînés. J’essaie simplement de faire des films intéressants. »

Rendez-vous l’année prochaine pour découvrir Penguin Highway fini. Pour l’instant, on est séduits par cette promesse de jeunisme, cet univers haut en couleur et la petite touche de dinguerie made in Morimi.

Penguin Highway

Et sinon ?

Attendez voir. En compétition, citons La Gatta Cenerentola. Film italien décadent, généreux et hédoniste – sur le fond comme sur la forme – sur un paquebot au large de Naples. Une relecture rétrofuturiste de Cendrillon de qualité. Seder-Masoschism est le petit alien punk du festival, qui resitue la naissance du judaïsme… sous le prisme de la naissance du patriarcat. Un postulat déjà subversif, mais où l’Exode est raconté en comédie musicale, via des chansons populaires. On y retrouve un duo français rétro bien connu… drôle, inégal, parfaitement lunaire, quelques morceaux du film sont disponibles sur internet et sur le site de la réalisatrice Nina Paley.

Seder Masochism

Le jury à décerné une mention spéciale à La Casa Lobo, qui brille d’un dispositif technique épatant (un faux plan-séquence d’une grosse heure en stop-motion) mais qui, dans les faits, peut vaincre les plus insomniaques d’entre vous. Vendu comme un film réellement effrayant, c’était une mauvaise surprise. On salue tout de même la performance. Virus Tropical, premier film du festoche, ressemble un peu à un Persépolis qu’on aurait déplacé en Amérique latine. Trois soeurs qui grandissent, trois trajectoires qui déconstruisent la cellule familiale, au gré de la religion et de ses petites absurdités. Acide, en noir et blanc, un film amusant et sérieux qui se lit aussi en bande dessinée.

Virus Tropical

Dans la catégorie « films à voir en famille et juste en famille », Capitaine Morten et la reine des araignées fait un travail de qualité. Stop-motion courte, simple et efficace en univers rétréci (un gosse passe le film à naviguer sur une chaussure dans sa propre cuisine progressivement inondée) pour résoudre ses tourments intérieurs. Enfin… pour se débarrasser d’une vilaine belle-famille. Classique, donc, mais une aventure simple qui passe en un éclair. Il sort le 15 août en salles, parfait pour se rafraîchir entre deux grenadines.

 

Et si ça vous intéresse, pas grand-monde n’avait grand-chose de positif à dire sur Dilili à Paris, le dernier Michel Ocelot.

Le Coin Courts

C’est l’ADN historique du festival, mais ils sont très difficiles à regarder en dehors, on va se contenter de quelques mentions. Si vous tombez dessus ailleurs, n’hésitez pas à regarder Weekends de Trevor Jimenez, une parabole sur les gardes alternées. On a beaucoup aimé (Fool Time) Job, un safari/boulot bien glauque. Mais aussi Le Chat Qui Pleure, huit minutes de préparation sur une vanne finale, drôle et efficace comme une bonne punchline.

Pantha Rhei utilise une baleine morte comme métaphore de la dépression, Egg plonge sans complexes dans l’anorexie, et Animal Behavior, presque un quart d’heure, est un sketch amusant et relaxant après tous ces sujets graves. Vous retrouverez la liste complète ici. N’oubliez pas les courts étudiants, ils sont aussi bien, sinon meilleurs !

Bonus : le prix « Animal Crackers » du film le moins intéressant du festival

S’il fallait remettre un contre-prix, nommons-le en l’honneur de celui qui remporterait la même récompense l’année précédente. En 2018, ce serait The Angel In The Clock, un film turbo- générique d’une gamine atteinte d’une leucémie qui veut arrêter le temps – et rentre dans une horloge pour vivre des aventures à deux à l’heure dans le plus générique des univers génériques. Ce film n’a strictement aucune aspérité et n’affronte même pas le sujet qu’il pose en évidence, bref. Merci pour ce moment tout de même.

On se retrouve pour une édition 2019 thématisée Japon. Otakus de tous bords, ne réservez pas votre AirBNB tout de suite : rappelons tout de même que le « pays invité » a une présence relativement peu substantielle, plus de l’ordre du cosmétique. Ne vous attendez pas nécessairement à voir un gros ponte de l’animation débarquer sur en Haute-Savoie. Mata kondo ! Et merci encore au staff du festival !