Chronique du WE : Hop, disparition.

Chronique

Par Lâm le

Hello les amis, Après une trêve estivale où nous avons passé nos vendredis au comptoir à discuter, poser des questions et y répondre, mes Chroniques du...

Hello les amis,

Après une trêve estivale où nous avons passé nos vendredis au comptoir à discuter, poser des questions et y répondre, mes Chroniques du Week End sont de retour ! Et pour débuter la rentrée, je préfère terminer les congés avec cette question rigolote au premier abord, mais de plus en plus répandue avec la multiplication des moyens de communication : peut-on encore disparaître ?

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Je n’ai pas vraiment eu la chance de partir cet été, mais la situation dépasse le cadre : lorsque parfois, on décide de couper les ponts, c’est la panique. Que l’on soit en rase campagne ou la notion de 3G n’existe pas, dans un pays étranger aux tarifs de roaming délirants ou juste en mode “je coupe tout“, nous voici désormais invisibles. Dans une société où l’on téléphone, on chat, on blog, on facebook, on tweet, le tout un peu en même temps et en temps réel, chaque fois que ces liens sont rompus, le doute chez les autres s’installe, et de plus en plus vite. “Bah alors, t’as vu Lâm ? Je sais pas, il n’a pas blogué depuis au moins une semaine !” A force de communiquer à tout va, toute forme de non communication est perçue comme suspicieuse. Un tel n’a pas répondu à mon message vocal, il y a forcément un problème. Quoi, tu n’as pas vu mon status Facebook, mais tu faisais quoi bordel ? etc.

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//L’ECHELLE DE L’ABSENCE

Parfois, nous avons tous besoin de lâcher prise, de tout envoyer valdinguer et de partir voir la mer. Partir oui, mais sans avertir. Sans préparer de post explicatif sur son blog, sans changer sa messagerie vocale. De nos jours, ce genre de pratique devient de plus en plus radicale, tant que couper le contact radio est devenu une hérésie, devant l’armada de moyens de rester en contact avec les autres. Attachés. Menottés. Argh.
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Avec le temps et l’expérience, j’ai mis en place une petite échelle de la non communication, du média le plus cool au plus omniprésent :

  • Twitter : Un mois
    Contrairement à l’image de temps réel qu’il véhicule, Twitter est un média plutôt laxiste avec votre présence. Car tout est questions de following et de folloowers, le tout sous forme de stream, j’ai le regret de vous dire que vous n’êtes pas indispensable à vos proches. Leur timeline continue de défiler sans sourciller et même s’ils remarquent votre absence, leur attention sera rapidement occupée par le RT de la nouvelle vidéo d’un chat qui baille. Cool.
  • Blog : Deux semaines
    Autrefois à la pointe du racontage de vie, le blog flotte désormais dans le ventre mou du classement (j’y reviendrais dans une prochaine chronique). Ce qui était un média de course est devenu un média où l’on prend le temps de raconter, d’informer. Du coup, laisser un post traîner 2 semaines au top entraînera les premiers commentaires de type “bah alors, il est mort ce blog ?”, rien de bien méchant. Vous pourrez alors revenir de vos vacances et reprendre avec un traditionnel post débutant par “Non, je ne suis pas mort”. Et vos lecteurs seront contents.
  • Facebook : Une semaine
    Facebook étant plus riche en fonctionnement, il convient en plus de ses status de gérer ses FB mail, de poke back etc. On peut se la jouer un peu loosedé, mais notre wall reste une preuve flagrante de notre activité, ou dans ce cas, de notre absence d’activité. Et intrusifs comme ils sont, je vois bien Facebook, après nous avoir suggéré de renouer le contact avec certains friends, de nous pousser à redevenir actifs. Merci, Mark.
  • Mail : Quelques jours
    La question du mail est assez compliquée. Bien qu’ancien, ce mode de communication est considérée aujourd’hui comme le plus efficace. On l’utilise beaucoup de manière professionnelle ou pour faire passer un message plus marquant qu’un SMS ou un poke. On revient ici dans la sphère du privé et des conversations dédiées. Du coup, les gens ont l’habitude que l’on soit plus sérieux et attentif sur son mail. Certains deviennent même obsédés par le fait d’avoir une boîte de réception vierge. Revers de la médaille, ne pas répondre à ses emails durant quelques jours revient à mépriser ses contacts, du fait du rapport privilégié induit par ce système. “Je veux bien que tu ne répondes pas à mes tweets, mais là, je t’ai quand même envoyé un mail !” Oui oui…
  • Téléphone : Trois jours
    Le téléphone reste lui un top du genre. Laisser pisser son téléphone est aujourd’hui compliqué. Avec des options comme la présentation du numéro, les gens savent si vous les snobez. Il n’y a pas d’excuses de type “ah, je n’ai pas vu ton appel ni ton message”. Ca marchait en 96, mais là, c’est une excuse aussi vieille que le “j’arrive tout de suite, je cherche juste une place”. Le téléphone ne vous laisse donc pas beaucoup de choix de disparition (n’oubliez pas que nous restons dans le schéma où vous ne prévenez personne par un message vocal, par exemple). Symbole de cette tyrannie : même en 2010, les messageries vocales hébergées chez les opérateurs ne stockent pas plus de 15 messages. Ensuite, vos correspondant sont avertis que votre boîte déborde comme une poubelle un lendemain de fête. Vous imaginez un client mail avec 15 Unread max, sinon il se bloque ?
  • Chat : Quelques minutes
    Last but not least, le chat. Là, c’est simple : on a un statut connecté, on DOIT être devant son écran, doigts sur le clavier, prêt à bondir et répondre “rien et toi ?” à la question “yo, quoi de neuf ?”. Le truc, c’est qu’on n’est pas tout le temps devant son chat. On se met en disponible pour discuter avec quelques uns et ensuite, on part au toilettes avec le dernier Twilight piqué à Anh, on revient heureux et paf, ça clignote de partout : “t’es où !“, “alloooooo“, “bon bah, cool de parler avec toi“, “ça va ?” et autres lignes de chat bien stressantes. Mon remède ? Rester en Invisible tout le temps, et parler quand on veut. Ils avaient tout compris avant tout le monde, ces softs : on a tous besoin d’être Invisibles.

Pulp Fiction (1994) dutydu

Avec une dictature de la communication et vos proches comme force militaire chargés de l’appliquer, vous vous sentez vite comme un dissident qui a fait quelque chose de mal. Et ce n’est pas terminé.

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//LE SYNDRÔME UNREAD

Car cette pression dépasse désormais notre cercle privé ou professionnel. Une fois rentré de votre trip sac-à dos en Inde, quelle est la première chosse que vous checkez ? Votre ordinateur chéri. Et là, vous lancez votre lecteur RSS favori. Et là, c’est le drame. La petite pastille de “non lus” s’affole, s’étouffe, fait une crise d’épilepsie : 50, 100, 300, 2000, 9000 “Unread items”. QUE QUOI ? Eh oui, soudain, vous mesurez à quel point décrocher du rythme fou des médias crée un gap, une fracture de savoir pour qui n’est parti que quelques jours, semaines.

Au début, on se sent presque coupable de ne pas tout lire, la peur de louper une info, un lien, n’importe quoi. Alors on se retrousse les manches et nous voici  partis pour se mettre à jour dans l’actu, pour “réapparaître” aux yeux de la culture, désormais aussi dense et inarrêtable que la rivière Colorado en hiver. Et cela prend des heures, parfois quelques jours. Et pendant ce temps, d’autres news nous font redisparaître, on se noie encore…

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Le remède ? Assumer. Oui, on s’est coupé du monde, on y a survécu, on a adoré. On se rebranche désormais, en sachant pertinemment que des choses sont passées au dessus de nos têtes. Et on clique “Mark All as Read”. Ou alors, si l’on est faible comme moi, on ne lit qu’un site par genre et on fait l’impasse sur les autres. Si nous avons tous besoin de la Culture, cette dernière peut plutôt bien se passer de nous, alors disparaissons un peu de sa ligne de vue. Et il n’y aura pas mort d’homme.

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//POUF POUF

Si l’espace, puis le temps ont été les grands luxes des dernières décennies, je pense que le prochain fantasme des gens “modernes” sera la déconnexion. Un acte symbolique qui se traduit aujourd’hui par une disparition physique, tant nous interagissons les uns avec les autres via la technologie. Se couper de la technologie, c’est se couper du monde. Fût un temps, celui de l’excitation, où l’on ne pouvait se couper. Puis celui de la raison, où l’on avait peur de se couper. Aujourd’hui, c’est le geste revendicatif et cool. Ouais, je me casse et je coupe mon BlackBerry et c’est comme ça.

Lorsque je vivais en colocation, nous avons vite compris que derrière l’euphorie de vivre et délirer tous les jours ensemble, nous avions besoin de nos espaces d’intimité. C’étaient nos chambres qui devenaient plus que des pièces, mais des symboles d’individualité et notre indépendance. Aujourd’hui, lorsque je conseille des potes pour des colocations (ouais, Consultant Coloc’, c’est tellement plus chic que le désormais Consultant Web), la première énoncée est la suivante : pas d’économie, c’est chacun sa chambre et le salon en commun. Il en va de même pour la grande colocation globale que sont nos technologies digi-sociales : si je vais dans ma chambre, pas besoin de questions ou d’explication, tout va bien, j’en ressortirai bien à un moment.

Alors que beaucoup d’entre vous rentrent et vivent cette douloureuse “mise à jour”, je vous pose la main sur l’épaule et vous dit calmement : vous avez vécu une disparition, inutile de la gâcher avec une réapparition brutale. Si vos amis vous croyaient mort, c’est l’occasion d’organiser une belle fête de résurrection.

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“Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”