Culture G(eek) : The Social Network, Nerd Actuel

culture geek

Par Pia le

Le grand public le voit comme le nouveau Bill Gates. Le plus jeune milliardaire du monde, c’est Mark Zuckerberg et il a créé Facebook. Dans The Social Network, le dernier film de David Fincher actuellement à l’affiche, il est le nerd ultime, concentré hautement radio-actif de tout ce que notre société catégorise comme « geek » : diaboliquement brillant, mal fagoté, dramatiquement asocial… Du coup, le reste du monde découvre que les réseaux sociaux sont une drogue contrôlée par un cyborg en relations humaines (« Ah ouéééé mais en fait Facebook c’est tentaculaiiiire »). Mais ici, au Journal du Geek, c’est une autre révélation que The Social Network nous balance en plein écran. Une question identitaire qui explose tous nos cristaux liquides et nous laisse la sale impression de s’être fait baiser par un vendeur de chez Surcouf (l’humiliation suprême) : Alors c’est comme ça que les gens normaux perçoivent les geeks ?

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Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg) se poserait-il lui aussi des questions identitaires ?

Il nous avait laissé sur un Benjamin Button lent, lourd et gavé de thune à en crever. Le film réussissait un véritable tour de force : camoufler grossièrement le talent de deux bons acteurs sous une tonne de fond de teint. On avait perdu le réalisateur de clip amoureux de l’image qu’est Fincher. Avec The Social Network, il est de retour. Et met en parallèle avec maestria les ébats de la jeunesse dorée de Harvard et les balbutiements d’un informaticien de génie. Le film est moralement subtil ; loin de la diabolisation systématique que réserve la presse à Mark Zuckerberg. On y découvre un mec paumé, pas mauvais mais pas super sympa non plus, surtout qui ne comprend rien aux relations humaines. Plus que la genèse de ce qui deviendra le site communautaire par excellence, c’est avant tout un drame humain qui se joue à l’écran. Mais pourtant, impossible de s’identifier à son héros. Ce type en tongs qui ne parle pas, ou alors mène deux conversations à la fois, fuit les conflits et se réfugie derrière la condescendance que devrait lui octroyer son talent n’est pas normal. Quelle image des nerds renvoie-t-elle ? Celle d’un type horriblement frustré et revanchard ? Incapable de briller autrement qu’en bouffant du code ?

//Geek c’est chic

A l’évidence, le geek campé (avec talent) par Jesse Eisenberg fait mentir la tendance initiée par la série The Big Bang Theory : Geek is the New Chic. Parce qu’il faut bien dire que ces dernières années, l’image du geek auprès du grand public tend à s’arranger. On ne nous prend toujours pas pour des adultes responsables et sérieux, non. Mais le doux-dingue sympathique, ultra référencé, aux phobies plus drôles qu’inquiétantes a le vent en poupe. Tout le monde veut être Sheldon, tout le monde veut être cool dans sa différence. Tout le monde veut jouer au Boggle en Klingon parce que tout le monde a oublié ses notes en LV2 au lycée. Dans Chuck, le geek est un gars bien, intelligent mais peu sûr de lui ; il sait s’amuser sans drogue et sans alcool et respecte les filles. D’ailleurs, c’est lui qui fait craquer la blonde. Chez les anglais (The It Crowd et surtout Spaced, première collaboration de Simon Pegg, Edgar Wright et Nick Frost), l’humour est plus trash et la critique sociale plus crue. Moins attendrissants, les geeks fish’n chips n’en sont pas moins drôles. Au Japon, il existe même un drama (mauvais, comme tous les dramas, mais divertissant) sur une sorte d’agence tout risques constituée d’otakus et de nerds, Akihabara@deep. En somme, c’est un peu le mythe de Peter Pan à la sauce techno qu’on essaie de nous coller sur le dos. Avec l’avantage de maitriser totalement les nouvelles technologies, le vrai pouvoir du XXIème siècle.

//Amour vache

Mais il y a aussi la face intello-bobo du geek. On ne rit plus de lui, on l’admire. Peter Jackson, Guillermo del Toro, Sam Raimi, autant de réalisateurs qui assument totalement leur appartenance au clan des puceaux du premier rang dévoreurs de comics. Autant de succès au box office. En France, on se rue au cinéma dès qu’un film estampillé « de genre avec tenues moulantes/bullet time/morts-vivants/extra-terrestre » déboule sur nos écrans. Des succès populaires, des références autrefois réservées à une niche de clients de vidéo-clubs. Le très classy magazine Geek le Mag quant à lui nous vend un mois sur deux une image beaucoup plus arty d’un consommateur mûr et assagi qui s’intéresse à la création, les sciences, les zombies (encore eux !) et la littérature. Interview de créateurs, réflexions sur les grandes tendances de l’entertainment, critiques de produits culturels, c’est pour les grandes personnes qui ont réussi, celles qui allient la « geekitude » la plus hype à un certain pouvoir d’achat. Et pourtant. En parallèle, la France mère-patrie du fromage qui pue et de la culture qui décore du bout des doigts quelque célébrités du Jeu Vidéo se gausse toujours de ces doux rêveurs. En témoigne la désormais tristement célèbre rubrique Culture Geek du magazine féminin Glamour et sa page shopping insultante (« La porte un sac à dos Eastpack car la geekette ne connait pas la honte vestimentaire »). Merci les rédactrices de mode.

Pendant ce temps, Mark Zuckerberg le vrai la joue cool et balaie d’un revers de la main toute ressemblance entre son histoire et celle contée dans le film. A part les fringues, rien ne serait vrai. Extrêmement bien conseillé, il l’est. Mais vraiment cool ? Rien n’est moins sûr. Et c’est ce gars-là que les gens montrent du doigts avant de dire à leurs enfants : « Tu vois qui récupère les photos de ta dernière beuverie entre copines que t’as postées sur ton mur ? » Et nous qui grincions des dents pauvres idiots, à la vulgarisation de nos codes, l’engouement de la plèbe pour nos icônes, le vol systématique par des consommateurs décérébrés de notre identité. Aujourd’hui, qui sommes nous ?